A Octave Maus.
L’horloge à l’église du village vient de sonner sept heures; dans la
tiédeur frileuse de ce matin d’octobre, le mince segment de la lune
s’apâlit, comme très loin en mer, une barque qu’on cessera bientôt
d’apercevoir. J’arpente les allées de mon jardin, je me figure devenu un
bon curé rentrant après sa prime messe, les mains derrière sa soutane,
faire sa promenade entre ses carrés de fleurs et ses bordures de buis.
Baptiste, le jardinier bancroche, est à l’ouvrage depuis la première
heure du jour. Il a appuyé sa haute échelle dans l’un des pommiers:
autour de lui les feuilles, damasquinées déjà par l’automne, s’emperlent
de rosée. La cueillette de la pomme est un travail silencieux et
prudent: il faut éviter que le fruit se blesse en tombant dans le
panier; un heurt léger risque de meurtrir la pulpe et lui fait une
talure qui à la longue l’imprègne d’amertume. Avec précaution, la main
du brave garçon va chercher au bout des branches les acides et froids
capendus, trésor de notre future conserve. Ensuite, il les dépose dans
un corbillon pendu à son échelle; et le corbillon empli, il descend
déverser dans une banne spacieuse le tas.
La terre, pour notre joie d’hiver, a miraculeusement fructifié tout cet
été: le clos comporte huit arbres à capendus et un chiffre à peu près
pareil d’arbres à calvilles, à belles-fleurs et à reinettes. Si le
calcul est juste, nous aurons bien quinze sacs de pommes. Je m’en
réjouis, mais en m’attristant un peu sur l’aspect du jardin quand la
cueillaison l’aura dépouillé de ses grappes vermeilles. En attendant,
elles constellent les épaisseurs feuillues des pommiers; elles sont
comme des boules de verre soufflé aux rutilements variés qui diaprent
les arbres de Noël. L’herbe, au pied des troncs, est jonchée de pommes:
il y aurait, rien qu’avec le fruit tombé, de quoi remplir la besace de
dix vieux mendigos. Mais ce n’est pas le jour de leur passage: à la
campagne, chaque temps a ses habitudes; ils arriveront le prochain
vendredi. La grille, ce jour-là, reste ouverte: ils s’en vont avec des
sous et du pain. Ils ne manqueront pas de pommes non plus. C’est
pourquoi j’éprouve un plaisir secret à chacune d’elles qui échappe aux
doigts diligents de Baptiste et roule se mêler aux autres dans la mousse
et les flouves. Pauvres mendigos, elles vous sont réservées et
crisseront à la pointe de vos chicots.
Est-ce la bénignité de l’heure? Est-ce la gravité de la saison? L’indice
des approches hivernales déjà se dénonce aux fraîcheurs du sol, à
l’aiguail plus lent à se vaporiser et qui roule en grosses larmes de
mercure au cœur des choux. Peut-être est-ce tout cela à la fois qui me
fait regarder ce matin la bonne terre nourricière d’un œil plus attendri
et plus filial. Il me vient des émotions que je n’ai pas encore
ressenties; les choses se suscitent à moi avec des formes et comme une
âme inhabituelles. Je ne puis dire que ce soit de la mélancolie non
plus: c’est la plénitude d’un sentiment très doux, très profond, très
candide, qui m’associe à cette terre maternelle. Entre elle et moi, il
me paraît qu’une communication plus intime s’est établie: je me répands
en elle, je circule au torrent de ses sèves; je vis de son énorme vie
frêle et violente. En retour, elle agrée mon infirmité humaine qui ne
saurait concevoir la vie en dehors de ce qu’elle est pour moi-même et
lui prête un reflet de ma fragilité et de mes passions. Elle participe
de ma nature; nous sommes ensemble dans un état de sympathie.
Il semble alors que les fleurs vous parlent, que leur arome est une
voix, qu’elles se balancent avec un geste qui vous suggère une mimique
féminine. Je perçois lucidement le petit manège de tout ce petit monde
de couleurs et de parfums si humble, si frais, si inexprimablement
poétique et touchant. Toutes nos meilleures pensées s’épanouissent et se
sublimisent en leur symbole: elles sont l’aboutissant exquis de nos
âmes; c’est de noms de fleurs qu’il faudrait baptiser les choses déliées
et supérieures qui sont en nous. C’est à des fleurs que nous sommes
ramenés à comparer les mémoires vénérées, nos cultes d’amour, les objets
de nos prédilections et de nos idolâtries. Ainsi nous demeurons captifs
de leurs doux sortilèges. Pour moi, je ne puis me souvenir de la chère
aïeule qui prit soin de mon enfance sans penser au balsamique et discret
réséda. J’ai continué à aimer par analogie les roses orgueilleuses, les
ingénues marguerites, les frivoles volubilis, les sentencieux et trop
plastiques dahlias. Mes chemins en sont bordés; leurs guirlandes me
commémorent des visages connus.
Si l’on était sage, une grande pelouse, un clos mi-courtil et mi-verger,
comme celui qu’éventent mes hauts peupliers et que polychroment vers
l’automne mes pommiers, devraient limiter le rêve. La maison est à
mi-côte, abritée d’un rideau d’arbres et chevelue de vigne vierge: elle
domine la pelouse et celle-ci dévale vers la grille, au bord de la
route. Par delà la haie, vers la droite, on aperçoit onduler une futaie,
derrière le vert riant des prairies. C’est la maison d’un écrivain; ce
pourrait être le presbytère d’un pasteur. Ses dix chambres suffisent à
contenir la famille et les amis; il n’en faut pas plus pour être
heureux. Puis-je affirmer que j’ai su mériter ce bonheur? Le souci
littéraire, les départs, l’éparpillement de la vie souvent effacèrent la
petite maison dans les feuilles et les fleurs de mes horizons. Elle n’a
été, depuis des années, qu’un relai entre des exils. Cependant, elle a
bien son charme; les grandes demeures ne sont pas aussi personnelles.
Je vais, ratiocinant ainsi entre les flox à l’odeur de miel, les
passe-velours au fleur amer d’absinthe, les hauts hélianthes, les
passe-roses pareils à des cierges enrubannés de procession. Une brume
bleuâtre, un très moelleux nuage estompe les lointains; l’air s’agatise
à travers une lumière scintillante et qui s’égoutte en fine ondée, en
pluie de prases et de béryls. Mais la nuit lutte encore: il flotte
par-dessus la vie comme un reste de sommeil; il ondule dans la clarté
comme la pâleur d’une ombre; et la nature se veloutine d’un peu du duvet
qui bleuit à l’espalier la pulpe du raisin. Un délicat effluve de
résédas, de pois de senteur, d’immortelles monte des plates-bandes
échauffées et se mêle à la fermentation lourde des choux, à l’odeur de
vin jeune de la mûre dans les épines de la haie. Chaque feuille a sa
goutte de rosée; l’herbe s’emperle d’un semis de diamants; un givre
léger semble, par places, comme une nappe de lune attardée.
C’est l’heure indécise: la bûche ne pétille pas encore dans la maison,
et les fleurs, point tout à fait décloses, ont des langueurs, des
étirements lents de belles dames dans l’alcôve. Une abeille, sur un
grand aster encore dans l’ombre, repose comme morte, les pattes longues
et rigides. Le froid sans doute l’a prise la veille, au tomber du soir,
avant vêpres complètes: elle s’est gîtée en l’auberge ouverte sur la
route. Encore un instant, petite abeille! Un rayon va te dégourdir.
Voilà que ronflent les grosses mouches; les bourdons sonnent matines
dans le clocher des grands héliotropes d’Amérique. Aux ors clairsemés
des peupliers le rural pinson fifre son petit air guilleret, le piloui
des moineaux répond dans le tilleul et les pommiers. Trois petites
hirondelles, trop faibles pour suivre la migration, décrivent à
tire-d’ailes, par-dessus la pelouse, de grandes ellipses où reluit leur
ventre blanc. Avec la chaleur monte à présent le bruit; une vache meugle
dans une étable voisine; les porcs se répandent en grognant parmi les
paillers fumants. Et, par delà la haie, dans le pré humide, argenté
comme par un grésil, je regarde se rapprocher les andains d’un homme qui
fauche le regain. C’est l’être élémentaire et primitif, compagnon de la
bête pour laquelle il prépare le fourrage, le serf de la glèbe plus
indispensable à l’œuvre universel que le vain enfileur de métaphores que
je suis.
Une sonnerie carillonne là-bas, à l’école du village: c’est
l’institutrice qui, du seuil de la classe, appelle à la provende
intellectuelle les enfants piaillant entre les croix du cimetière. Il
est la demie après huit heures; les valets de campagne, à coups de
sabots, talonnent par les routes et rentrent prendre le repas qui, aux
champs, coupe la matinée.
Baptiste, à son tour, descend du pommier; mais son échelle, insérée
entre deux hautes branches, suffit à donner au paysage l’intimité d’une
scène agreste et la signification d’un travail qui a son importance dans
l’ordre des choses. Mes laudes sont dites, je quitte la bonne église et
son fin encens de fleurs montant sous les arbres comme des piliers
gothiques.
La Hulpe.