PAULA

A Mme E. Pardo Bazan.

Ce fut une nuit de fête et de musique que le mal la prit, une nuit de la

fin du printemps, quand déjà les fleurs ont le parfum puissant de l’été.

Elle toussa d’abord légèrement comme elles font toutes, une petite toux

dans le creux des mains qui, avec un léger mouvement indifférent de

l’épaule, faisait dire à ses parents: «Ce n’est rien! Cela passera avec

les jours chauds de l’été!» Et c’était alors si amusant la moue de petit

singe espiègle dont, la main à sa gorge, elle se moquait gentiment, ma

chère Paula, de cette méchante toux qui allait passer. Elle jouait si

follement à la mort en ce temps, comme une petite poupée qui ferme et

qui rouvre les yeux, comme une enfant étourdie qui répète la leçon

qu’une grande figure voilée lui fait derrière son dos.

Et puis l’été passa. A présent, elle n’avait plus besoin d’efforts pour

simuler l’horrible déchirement du poumon. Une ombre creusa ses joues.

Ses pauvres lèvres ressemblèrent à un bouquet de violettes fanées. Et

quand elle riait, c’était encore comme si elle toussait. Cependant,

personne de nous ne croyait qu’elle eût autre chose qu’une de ces toux

un peu tenaces de l’été et qui s’en vont à la chaleur des feux de bois,

dans les chambres frileuses des approches de l’automne. Il arrivait des

amis qui se tenaient sur le bout de leur chaise, gênés, sans rien dire

et qui nous regardaient à la dérobée et qui, ensuite, se dépêchaient de

partir.

Paula et moi faisions des projets pour le printemps prochain. Je lui

avais acheté une bague de fiançailles. Elle riait de ne plus pouvoir

retenir l’anneau à son doigt. Moi aussi, je riais comme si tout cela

n’eût été qu’un jeu. Je prenais l’anneau, je l’essayais à mon doigt et

quelquefois je ne pouvais plus le retirer. Je ne voyais pas qu’il était

entré quelqu’un dans la maison, une grande figure voilée qui toujours un

peu plus faisait glisser la jolie bague de fiançailles et cherchait à

mettre à la place un dur anneau de fer.

--Une petite maison sous les roses, Paula, disais-je, avec une chèvre au

jardin, pas loin du bois, une maison de jolie poupée comme toi, et où

nous ferons des dînettes pour rire!

Elle battait des mains et encore une fois la bague glissait.

--Au matin, je descendrai cueillir la fraise toute chaude du premier

soleil... Ensuite, pendant qu’assis à ta table devant la fenêtre tu

aligneras de belles phrases, j’irai ramasser les œufs au poulailler. Tu

ne te doutes pas de tout ce qu’on peut faire avec des œufs... Déjà avec

mystère, des messagers apportaient des étoffes souples et légères,

fleuries de clairs bouquets, des étoffes de rideaux et de tentures où à

la veillée, sous la lampe, courait la pointe brillante de l’aiguille.

Nous vivions ainsi dans un rêve délicat d’avenir, d’heures lumineuses.

Et je ne songeais pas que les suaires aussi sont faits de rapides et

brillantes aiguillées. Je ne voyais que les rideaux à nos fenêtres,

là-bas, dans le vent joyeux de l’été. «Chère Paula, nos fenêtres

s’ouvriront sur un paysage délicieux, sur le bois à l’horizon et les

touffes de roses de notre jardin... Et il y aura toujours des fleurs

fraîches dans les vases...»

Ainsi passa l’automne. Derrière la vitre, à la tiédeur des après-midi,

je tenais ses petites mains pâles dans les miennes et elle avait l’air,

sous les dentelles de ses manches trop larges, d’une frêle fleur malade,

d’une de ces étranges fleurs lointaines au dessin artificiel et qui ne

sont pas faites pour vivre. Et puis, aux premières fraîcheurs du soir,

tout le monde se précipitait, les portes battaient, on fermait très vite

les issues, comme s’il fallait empêcher quelque chose de sortir de la

maison. Il y avait maintenant comme un petit chien qui toujours aboyait

derrière les portes.

Quand je commençai à voir, c’était déjà l’hiver. Je lui avais pris les

mains et tout à coup elle se mit à crier comme si je lui faisais mal.

Cependant, je les tenais doucement serrées; à peine j’y imprimais les

doigts. Elles étaient brûlantes et si maigres qu’ensuite je cessai de

les sentir, comme un peu de terre légère qui s’en va en poussière et

coule des mains. Et je fus pris d’un battement de cœur violent. Mais

presque aussitôt, elle eut une grande secousse de toux; ses mains

tremblèrent comme un oiseau captif qui essaie de se délivrer, et ainsi

je vis que je les avais gardées entre les miennes. «Paula, ne tousse pas

si fort», m’écriai-je. Je m’efforçais avec une anxieuse pitié d’arrêter

leur tremblement; il me semblait que mon âme aussi était un petit oiseau

qui battait de l’aile pour s’échapper. «O Paula, chère Paula, ne tousse

plus, je t’en prie...» Je ne savais plus ce que je disais dans ma

douleur. Elle voulut me répondre et soudain elle retira ses mains; elle

les porta vivement à sa bouche, et il vint un flot rouge. «Vois, me

dit-elle ensuite, c’était cela qui devait sortir. Maintenant, c’est

fini.» Sa voix faiblement me parlait comme d’une autre région, comme du

bord opposé d’un lac, et cependant elle me souriait avec une confiance

tranquille.

C’est alors que je m’aperçus vraiment pour la première fois qu’elle

était déjà loin de moi, qu’elle s’en allait par un chemin qui ne menait

pas à la petite maison. Et je regardai ses ongles bleus où une goutte de

sang était restée; je les regardais à présent sans souffrance, moi-même

presque aussi calme qu’elle. «Oui, ma Paula, lui dis-je singulièrement,

cela passera au printemps avec le reste.»

Je repris ses petites mains. J’en lavai tendrement, avec un baiser, le

sang, et puis nous nous mîmes tous deux à dire des folies. Je pensais:

«Comment se peut-il que ses parents soient assez stupides pour ne pas

s’apercevoir que la bague ne tient plus à ses doigts?» Et je ne

ressentais nulle tristesse: il me semblait que c’était une autre Paula

que j’avais aimée autrefois, une Paula belle de santé et de jeunesse,

toute fraîche de vie claire.

Je venais tous les jours, je restais des heures assis auprès d’elle;

j’avais les yeux froids et avisés d’un homme qui attend. Je me disais:

«Elle aura bientôt son petit flot de sang.» Je connaissais les signes

certains qui précédaient la crise. Alors moi-même je prenais son

mouchoir et l’appliquais à ses lèvres. «Vois-tu, ce n’est rien, il faut

bien que cela sorte! Tu te trouveras mieux après.» Je souffrais de lui

parler avec cette assurance cruelle. Je souffrais surtout de me paraître

à moi-même si indifférent à son mal. Je ne crois pas que je souffrais

d’une autre chose. Et elle ne semblait pas souffrir plus que moi. Sans

cesse elle reparlait de notre petite maison près du bois; elle me priait

d’aller chercher les rideaux sur le canapé, dans la chambre voisine; et

ensuite elle voulait que je les fixasse à la fenêtre pour juger de

l’effet. «O chéri! pense donc qu’un jour nous pourrons les pendre ainsi

à nos fenêtres à nous!»

Je remarquai qu’à mesure elle apportait une insistance plus fiévreuse à

s’occuper des détails de notre aménagement. Un feu léger rosissait son

visage vert, un reflet de matin dans la nuit pâle d’une chambre, autour

d’une agonie. Avec ses yeux sans couleur, elle regardait plus haut que

l’horizon. Tout au fond, dans le noir plus noir des prunelles, c’était

comme une âme qui achevait de se consumer. Et déjà elle semblait s’être

détachée de moi, tant sa vie s’était ramassée dans la vision de la

petite maison. Moi, je lui disais très haut, sur un ton léger: «Ah! oui,

la petite maison! Et les rideaux, Paula! Et les fraises du jardin! Et

nos dînettes, ma chère Paula!» Je ne croyais à plus rien de tout cela;

je lui en parlais comme d’une chose hors de la vie et sans importance

pour elle et pour moi. Je pensais à une autre maison qui n’avait pas de

fenêtres ni de rideaux. «Encore deux mois, trois mois peut-être...

Petite Paula, iras-tu bien trois mois encore?...»

Il arriva un moment où elle commença à tenir ses regards obstinément

fixés du côté de la porte. Elle parut attendre quelque chose qui, pas à

pas, entrait un peu plus dans la maison. Ses parents maintenant se

cachaient de moi pour échanger des paroles; parfois, on entendait monter

un sanglot du fond des corridors; et je n’osais les regarder, ils

évitaient aussi de se tourner vers moi. Nous savions bien, eux et moi,

qu’au moindre regard nous aurions parlé de cela, que jamais plus ensuite

nous n’aurions eu à nous dire autre chose que cela, cela...

Ainsi régna un silence froid et pénible, une dissimulation rusée, comme

si nous n’étions plus, l’un pour l’autre, que des étrangers. Peut-être

ils me gardaient rancune pour mon sang riche qui me donnait les

apparences de la force. Et j’en vins à penser à la mort de Paula comme à

une délivrance pour tout le monde. Jamais l’idée de la mort ne m’avait

moins troublé.

Avec les jours, elle eut d’étranges et morbides gentillesses. «Ecoute,

me disait-elle, quand le râle la prenait, c’est la petite musique.» Oh!

elle disait cela avec un charme si joliment funèbre! Je riais, j’avais

l’air d’écouter avec attention. «Mais non, je t’assure, Paula, je

n’entends rien.» Alors elle se fâchait: «Si! Si! On l’entend du bout de

la chambre. On l’entend dans la rue.» Et elle appelait sa mère, ses

sœurs. Tout le monde disait comme moi: «Paula, ce n’est pas ce que tu

crois, c’est la roue d’un chariot, là-bas, sur la route.» Et, un jour,

comme elle étendait le bras, la bague tomba de sa main; elle roula à

terre. Ce fut moi qui, dès ce moment, la portai à mon doigt, à mon petit

doigt.

L’hiver passa, et de nouveau il flotta un air de printemps. Je songeais:

«Paula ira jusqu’aux lilas.» J’étais très maître de moi auprès d’elle;

je n’éprouvais pas de douleur; mais, en la quittant, les larmes me

montaient aux yeux à la pensée d’un petit convoi blanc qui s’en allait

sous les fleurs au cimetière. Je suivais le char fleuri de lilas et de

boutons d’oranger, j’avais la cravate blanche et l’habit que j’aurais

portés en la conduisant à l’autel. Je crois bien que je pleurais sur

moi-même plus que sur elle. Qu’est-ce que j’allais faire dans la vie

sans ma chère Paula? Et je répétais doucement, infiniment, son nom,

comme si déjà elle eût été morte. Mon Dieu, oui! elle était morte; sa

vie avait passé dans un songe. Il fallait bien se faire une raison. Et

tout de même, exquise petite Paula, je t’ai bien aimée, me disais-je en

me surprenant à l’évoquer au passé.

Mais quand, vers le temps des lilas, elle ne fut plus qu’un léger

fantôme, une ombre en fuite vers les ombres, il me sembla que je

commençais seulement à ressentir le véritable amour. Je baisais ses

pauvres ongles bleus avec passion. Je regardais anxieusement au fond de

ses yeux si je n’allais pas voir apparaître la chose qu’elle regardait

toujours. Maintenant elle ne prenait plus attention à moi; elle parlait

moins souvent de la petite maison; ses regards restaient avec fixité

tournés vers la porte. Alors, moi aussi, je regardais vers la porte, et

je croyais entendre s’avancer un pas dans le jardin. Jamais Paula ne

m’avait paru plus belle, mais d’une autre beauté, d’une beauté qui n’a

pas de nom dans les langues humaines. Je ne pensais plus à la mort; elle

me sembla bien plus près de la vie; je me disais: «Maintenant, elle et

moi, sommes unis par un sacrement d’éternité.» Je vis se décomposer son

pauvre corps; la vie s’en allait d’elle par lambeaux rouges. Elle

ressembla, sous ses cheveux piqués d’un œillet pourpre, avec les dents

de ses mâchoires en relief sous la peau des joues, à un ironique petit

squelette prêt pour le bal. Et toute la vertigineuse profondeur des

tombes tenait dans ses yeux immenses.

Un jour que je la pressais dans mes bras, elle me montra du doigt la

porte. Ses yeux s’agrandirent. Elle me dit: «Là... là...» Et ensuite sa

tête retomba. C’est ainsi que je sus que celle qu’elle attendait était

entrée.

Il y a de cela six ans... et partout où je suis, tu es avec moi, Paula.

La petite femme de la mer · 第 37 / 43 题