Aux aubes insomnieuses de l’hiver, quand le dur hoquet des coqs--et leur
diane--éveille le sanglot comme à regret des horloges, lequel, roulant
sa tête découragée sur l’oreiller (avec cette plainte: Ah! déjà eux!
_déjà les pas!_ et le jour n’a pas même cogné à la vitre!) lequel sans
un frisson les a entendus, par le sonore pavé des villes et les sourdes
campagnes, tinter ainsi que des glas à des cloches et battre à coups de
talons on dirait de funèbres tambours, et tout un temps--alors aussi
sonnent les cloches dans les paroisses--clouer en des bières avec des
marteaux (ce semble! ce semble!) le silence nocturne?
Pour moi, tourmenté dès le déclin des ténèbres par la certitude de leur
approche fatale, je me résigne à l’obsession de les écouter--depuis des
ans! depuis ma petite enfance!--toujours aux mêmes heures passer sous
mes fenêtres. Il me semble qu’ils n’ont pas cessé de marcher ainsi
depuis des siècles, que l’aube des âges les vit, comme l’aube des jours
actuels, s’avancer en longues files par la poudre des routes, par la
poudre d’ossements broyés des routes, tels des migrations de races vers
l’espoir des patries! Et d’abord--(ah! qui pourrait douter que ce ne
soit le pas d’un très vieil homme levé avant les autres, car il sait,
celui-là, que sa journée sera plus brève)--je reconnais les lents et las
sabots du premier qui passe--les sabots devanciers de tous les sabots,
comme d’un patriarche frayant le chemin à d’errantes tribus. Nul--qui
n’a ouï ce pas doucement sortir des lointains et tout à coup grandir et
ensuite se perdre en du lointain encore--ne sait la tristesse du servage
humain. Mystérieux et furtif, c’est comme si du fond des temps il
arrivait, le voyageur toujours en marche par le deuil des aubes; et oui!
c’est bien son même pas de sommeil et d’ennui, son même pas comme en
léthargie et qui après inévitablement, ah! inévitablement s’éteint dans
le silence. (Dites, vous autres les mauvaises consciences, n’est-ce pas
ainsi quelqu’un en vous, et ce qu’on nomme remords, ce pas pesant qui
bat le rappel des funestes souvenirs à travers la nuit des rideaux de
votre âme? Ou quelque fossoyeur s’en allant, pour un crime encore chaud,
fouir un trou dans un coin de cimetière? Ou la Mort, voyons, ne
serait-ce pas la Mort elle-même, vers les holocaustes et les hécatombes
menant les foules?)
Maintenant il a passé; mais d’autres s’éveillent, d’autres sabots comme
des tambours et des marteaux,--en vérité ceux-là mêmes, n’en doutez pas,
qui sur vos orgueils endurcis et vos faims regoulées, battront la charge
à l’aube de la Sociale, mes frères, méprisants de demain? Or, chacun de
ces pas, comme à un but différé, mais certain, va vers la mort, chaque
accourcit le temps qui entre la mort et l’homme laisse tout juste
l’espace où se meut le bœuf quand déjà le tueur manœuvre son
maillet,--et peut-être pour cela te paraissent-ils résonner comme des
tambours voilés, ô ma triste pensée des aubes d’hiver! L’heure, par
larges andains, fauchera dans le tas, vendangera leur pauvre vigne de
misère, les couchera sur les claies du carnage en copieuses moissons
(afin que les morgues ne chôment et que regorgent utilement les rouges
hôpitaux!) Car ne sont-elles pas les nécessaires proies des charniers,
car ne nourrissent-elles pas vivants l’impérieuse voracité des vers--les
plèbes besoigneuses qui dès l’aube heurtent à nos sommeils leurs sabots
(ils étaient partis à l’aube aussi ceux d’Austruweel!) et courent
affronter l’effroi des cataclysmes?
Par les fournaises des usines et leurs typhons enchaînés--mais ils se
déchaînent,--par le volcan en sommeil des mines, à travers les mâchoires
et les étaux des sournoises machines, peine, tourbe misérable! pour qu’à
tes vertèbres en poudre, à ta chair en lambeaux, à tes saignantes
pourritures notre charité (mais vaut-elle la tienne qui nous octroie
cette illusion de réparer des torts sans nombre?) dispense les
funérailles pompeuses et publiques.
Ah! il y avait aussi, parmi les lourds et lents sabots qui, ce matin-là,
s’en allaient vers Austruweel, de petits sabots rapides et légers (vous
savez, presque en joie et comme on va à une fête!) oui, il y avait aussi
des sabots de jeunes filles et d’enfants. Car, écoutez! il faut les
prendre jeunes, puisque aussi bien leur vie n’a pas de lendemain.
Et... et (à présent c’est le moment de pleurer, les yeux!) la Mort,
comme pour une fête, ne leur a-t-elle pas tiré, n’a-t-elle pas tiré avec
leurs os un feu d’artifice merveilleux?
Par les aubes insomnieuses, les sabots comme des pas de sommeil vers les
fosses! comme des pas mous sur la glaise des cimetières, des pas sur le
vide sonore des puits![1]
[1] Le 6 septembre 1889, la cartoucherie Corvilain, sise au polder
d’Austruweel, devant Anvers, fit explosion. Les tanks à pétrole
sautèrent; tous les réservoirs de combustible aux alentours prirent
feu. La fumée lourde et noire de l’incendie s’en alla vers les
Flandres. Le patron pêcheur du bateau _l’Angélique_ la vit en mer
par la traverse de Coxyde. Il y eut 80 morts.