A J. T. Grein.
Maggy m’étonne, et je crois bien que je l’étonne aussi. Nous avions cru
nous comprendre cependant, quand elle est venue dans cette maison après
notre mariage. C’était alors presque une enfant encore, une petite
enfant brune, aux yeux de vie profonde, un peu endormie. Oui, elle
semblait avoir longtemps dormi derrière un nuage, dans une patrie, très
loin. Et puis je lui ai dit les paroles sacrées qu’on ne dit qu’une
fois. Elle me répondit simplement qu’elle était à moi pour la vie.
Aucune jeune fille ne fut plus sincère en me parlant ainsi, et je ne
puis lui reprocher d’avoir jamais, dans la suite, manqué de sincérité
envers moi. Maggy est franche; elle dit comme elle pense, mais elle ne
dit pas tout ce qu’elle pense. Je ne sais pas encore après trois ans si
elle pense plus qu’elle ne dit. Et ainsi elle vint au mariage avec une
âme très libre et qui cependant me resta fermée.
Peut-être Maggy ne s’était-elle pas éveillée tout à fait. Elle m’apporta
ses petits seins vierges avec une soif hardie d’amour. Elle me fit une
fête de son corps, et j’oubliai que j’avais déjà connu la femme avant
elle. Ce fut bien comme si, pour la première fois, je mettais un baiser
sur une bouche neuve. Elle me révéla la connaissance divine de la
Beauté. J’entrai dans son amour comme dans un éden de vie parfumée. Et
jamais cela ne s’en est allé: je suis resté, comme au premier jour où
elle m’arriva, le jeune homme novice et charmé que fut Adam devant Eve.
Tout homme alors est sûr qu’aucun homme de sa lignée ni de la lignée des
autres hommes ne s’égala à un tel bonheur. Il semble que les matins du
monde recommencent dans la joie émerveillée de sentir palpiter une chair
inconnue auprès de soi. Et peut-être personne n’a dit le délice de
toucher avec des mains humaines à la fleur de vie amoureuse. On est tout
près de Dieu, aux sources fraîches de l’être, et ensuite il n’y a plus
que la mort qui soit un plus extraordinaire signe d’éternité.
Mais Maggy n’avait pas comme moi le sens de ces mystères. Elle me
défendait de lui parler de la mort, bien qu’il ne soit pas possible de
la détacher de la pensée de la vie; et après tout, elle n’est dans la
durée illimitée qu’une forme différente de la vie infiniment continuée.
Je vis ainsi que nos âmes étaient venues inégalement au monde. Il
régnait entre elles une barrière qui était notre vie profonde en nous;
et Maggy faisait le geste extérieur de la vie et ne savait pas qu’elle
vivait.
Du moins, je le crus longtemps; et cependant Maggy fut souvent sur le
point de me dire une chose plus belle que toutes celles que je lui
disais, et elle ne put pas me la dire. Ce sont les paroles qui font que
nous ne nous comprenons pas. Les miennes demeuraient pour elle sans
rapport avec la nécessité immédiate de nous donner mutuellement du
bonheur; et je ne voyais pas que les siennes prenaient leur source dans
les sensations fraîches d’un être resté plus près que moi de la Nature.
Tout le malentendu ne provient peut-être que de cela: la femme est
l’éternel élémentaire, la force jaillissante et nuptiale, toujours
proche des origines. Elle est, à travers le temps, le premier jour de la
genèse quand l’homme, lui, par une combinaison différente de ses
énergies, par une structure plus compliquée du cerveau, tend plutôt à
épuiser en soi l’évolution humaine.
Maggy n’avait pas besoin de s’expliquer à elle-même qu’elle vivait; elle
était la vie; elle était une jeune et vierge et royale force de vie. Et
moi, je croyais sottement vivre plus qu’elle, parce que je m’efforçais
d’écouter retentir en mon cerveau les mouvements de ma vie. Maggy ne
pensait qu’à me donner prodigalement son amour. Elle était la lumière
sur mon chemin, elle était la musique et le rythme de ma joie
intérieure. Maggy était ma joie multipliée dans la beauté de ses yeux,
dans les grâces de son corps comme aux facettes d’un miroir. Et elle ne
se connaissait pas, et je ne la connaissais pas davantage, car je
voulais voir au fond d’elle une chose qui n’y était pas.
Maggy vint donc dans notre maison et tout de suite elle se livra dans
toute la sincérité libre de son amour. Elle me fit ainsi le don le plus
précieux. Mais déjà, en ce temps, elle m’étonnait par son ignorance de
tout ce que j’avais été habitué jusque-là à appeler la pudeur. Il n’y
eut aucune réticence de sa part; elle fit tomber un à un tous ses
voiles: elle fut devant moi comme si, dans l’autrefois de sa vie, elle
avait vécu en l’état d’antique nudité. Une petite sauvagesse sur ses
lits de feuilles ne livre pas avec une plus téméraire chasteté le
frisson de son flanc. Et ensuite elle continua de vivre dans les
chambres comme un petit symbole, comme une image nue de l’innocence. Je
vis ainsi que la femme est bien le péché vivant, au sens des théologies.
La première femme initia le premier homme au péché, et cette gloire du
péché la met au-dessus de tous les hommes, puisqu’il est la Nature, le
secret divin de la vie. Et l’homme seul sait qu’elle est le péché.
Cependant Maggy ne me répéta jamais qu’elle était à moi pour la vie.
Elle ne me le dit qu’une fois, et ce fut, en effet, pour la vie. Il y
avait chez elle une étrange pudeur à dire des mots d’amour; quand je la
priais de me dire qu’elle m’aimait, elle se sentait nue et rougissait.
Elle était comme une rose qui se défendrait d’exhaler son parfum.
Ainsi elle demeura toujours pour moi très franche et secrète, et
peut-être elle ne se doutait pas qu’elle me cachait quelque chose. Elle
n’avait pas à se défendre de moi. J’avais en elle une confiance aveugle
et cette confiance-là seule est lucide, car elle regarde en dedans et ne
se fie pas aux apparences. Mais il était dans sa nature d’être à demi
obscure. Un instinct (venu de quels fonds de l’être, de quels servages
lointains?) avertit la femme de se réserver des coins d’ombre. Toutes
sont mystérieuses et un peu dissimulées. Maggy avait des tiroirs où,
puérilement, elle semblait serrer un peu de sa vie. Cependant elle
m’était arrivée ignorante et vierge. Je crois qu’elle a toujours vécu
plus au fond d’elle que moi-même.
Oui, il y a eu entre nous cette différence qu’elle s’ignorait vivre, et
pourtant elle avait une vie profonde, elle vivait toute sa substance
jusque dans les racines de son être. Maggy a des silences où peut-être
elle me dit des choses que je ne comprends pas. Et ensuite elle sort de
ces silences, elle a des folies de paroles que je comprends et qui ne
disent plus rien. Elle parle alors comme si elle cessait de me dire
quelque chose. Et elle m’est surtout cachée quand elle a l’air de
m’avoir tout dit. Ses yeux aussi ne sont plus les mêmes: ils sont bien
plus beaux pendant qu’elle se tait. Ils ont alors une lumière dormante,
une lumière d’en dessous comme les étangs. La petite source tressaille
au fond, le remous des algues, les fines chevelures de la vie. Il lui
arrive, en ces moments, de rougir sans cause, une onde légère à ses
tempes, le spasme délicieux du flot intérieur; et elle seule sait ce que
sa vie a pensé en elle ou plutôt c’est sa vie qui le sait et ne le dit
pas. Elle ouvre la bouche comme si elle allait me dire quelque chose:
«Ecoute, ami...» Je la regarde et elle continue: «Tu serais bien étonné
si je te disais...» Et puis elle se met à rire; je pense alors
qu’elle-même ne savait pas ce qu’elle voulait me dire. Une secousse
brève de la sensation, le bouillonnement léger de la source au fond et
la surface ensuite s’est unifiée.
Pourtant l’âme ne monte pas en vain aux lèvres: Maggy, dans l’instant
même, a eu quelque chose à me dire. Le grand courant a passé en elle, la
vie profonde des races, de tous les êtres qu’elle continue. Et déjà il
était trop tard, elle n’a pas pu dire la chose sacrée, la chose de vie.
Puis-je douter, néanmoins, qu’elle fût en elle?
C’est, d’ailleurs, une vraie enfant, ma Maggy, une enfant fantasque et
très raisonnable, une rusée et ingénue petite femme, étrangement douée
de personnalité brune. C’est une parcelle de la durée de la femme en qui
toute la femme se résume, car l’homme n’est presque jamais qu’un homme,
une forme accidentelle et localisée des séries; mais la femme est bien
le multiple aspect éternel de toute la féminéité.
O petite Maggy, je vois en toi des choses si loin! Tu m’apparais toutes
tes mères jusqu’à l’Eve nue, l’adorable femme sauvage qui livrait avec
une impudeur délicieuse, dans les jeunes jardins du monde, ses seins
pointus à la soif de l’époux. Elles furent des esclaves, des martyres,
des reines, et tu aurais pu être une amazone, car je ne te connais que
par tout ce que tu m’as laissé ignorer et ne sais pas toi-même. Tes
colères sont d’une Sémiramis minuscule comme ton amour d’une petite
reine de Saba, et cependant tu es venue dans la maison pour vivre aux
côtés d’un pauvre raisonneur comme moi. Ni toi, ni moi, ne saurons
jamais qui tu es, Maggy, et tu t’en iras avec le sceau de tes doigts sur
tes lèvres, comme une qui a un secret. Et peut-être les femmes de plus
tard, malgré l’émancipation et tout ce qui en fera des êtres plus
conscients qu’à présent, ne se connaîtront pas davantage. Etant la vie,
tu es aussi le mystère inconnu de toi et des autres comme l’origine des
Forces, comme la raison de l’Univers.
Reste donc pour moi celle qui vient et qui est l’Amour et la Vie. Ne me
dis plus comme hier encore: «Je voulais te dire une chose...» Et puis,
tu m’as regardé, tu ne me l’as pas dite, tu ne pouvais pas la dire. Non,
tais-toi, Maggy; il arrivera ainsi un jour où peut-être je te
comprendrai.