dirigent ses destinées? Leurs opinions semblent généralement dominées
par la question de savoir si la paix pourra être maintenue et si
l’Europe repoussera définitivement, comme y a réussi l’Italie, les
influences socialistes.
«Si une guerre nouvelle se déchaînait en Europe, affirmait le premier
ministre de l’empire britannique, M. Chamberlain, elle aurait pour
conséquence la fin dernière des civilisations de l’Occident.» Les
grandes capitales modernes: Londres, Paris, Rome, etc., qui illuminèrent
le monde d’un si vif éclat, auraient le sort de Ninive, Babylone et des
nombreuses cités antiques dont il ne subsiste que des ruines et des
souvenirs.
Le même ministre considère qu’en dehors des guerres, «la propagation du
socialisme est le grand danger menaçant l’Europe».
Les hommes d’État français un peu clairvoyants semblent aussi
pessimistes:
«... L’idée d’égalité, écrit un ancien ministre, M. Bérard, est
profondément incorporée à nos idées et à nos mœurs... Égalité dans le
demi-savoir, voilà pour l’ordre intellectuel; égalité dans la misère,
voilà pour l’ordre économique, en attendant l’excès suprême, qui
serait de détruire ce que l’on ne peut pas avoir.»
Une des grandes forces des États-Unis est d’être entièrement libérés des
influences socialistes qui rongent l’Europe et la menacent d’un retour à
la barbarie.
CONCLUSIONS
Les conclusions diverses que comporte cet ouvrage ayant déjà été
résumées dans plusieurs chapitres, il suffira de rappeler les plus
importantes.
Elles ne sont pas nombreuses. L’âge moderne représente, en effet, une
période de conflits dont l’issue reste ignorée, entre des illusions
politiques et des nécessités économiques nouvelles.
Parmi ces illusions le socialisme joue un rôle prépondérant. Comme le
christianisme à ses débuts, il est devenu la religion des mécontents et
des inadaptés que les grandes civilisations suscitent fatalement.
Tous ces infériorisés de la vie rêvent de ramener un monde trop élevé
pour eux à des formes d’organisation mieux en rapport avec leur
mentalité.
Si le socialisme triomphait en Occident, les États-Unis hériteraient du
flambeau de la civilisation, pendant que les grandes capitales
européennes subiraient une décadence analogue à celle dont la Russie
socialisée est devenue victime.
* * * * *
En même temps que grandissait le rôle perturbateur des illusions
politiques grandissait aussi l’influence de la science dans toutes les
formes de l’évolution moderne. Elle a transformé l’existence matérielle
des peuples et aussi leur pensée.
Son action dans le monde moral est loin cependant d’avoir égalé son rôle
dans le monde matériel. Elle s’est montrée incapable d’établir la paix
entre les hommes et de créer un idéal assez fort pour les orienter.
Malgré ses patientes investigations, la philosophie n’a pas mieux réussi
que la science à résoudre les grands problèmes qui se posent à la
curiosité des penseurs: l’univers est-il fini ou infini, créé vu incréé,
éphémère ou éternel, de quelles sources mystérieuses dérivent la vie et
la pensée, l’homme n’est-il qu’un infime atome perdu dans une immensité
à laquelle il est impossible d’attribuer un commencement ni d’entrevoir
une fin? Insolubles problèmes.
Et c’est pourquoi les peuples toujours avides d’illusoires espérances se
retournent vers les divinités du passé ou se soumettent aveuglément à
des doctrines auxquelles sont attribués de magiques pouvoirs.
* * * * *
Ce n’est pas seulement parce que la philosophie et la science semblent
impuissantes encore à régir le monde moral que la religiosité ancestrale
est si lente à disparaître. C’est aussi parce que les abstractions
savantes sont trop froides pour séduire les cœurs. Les temples de la
connaissance, constitués par les laboratoires, ont d’ailleurs une
architecture bien sévère auprès de celle des édifices grandioses où, à
l’ombre des autels, s’élaborèrent pendant tant de siècles les mobiles de
l’activité des hommes. Apôtres de la science et apôtres des religions ne
parlent pas la même langue. Alors que les seconds promettent les futures
félicités d’un éternel paradis, les premiers ne s’occupent que de
présentes réalités.
* * * * *
L’évolution des points fondamentaux de la pensée humaine, depuis les
origines de l’histoire, peut être résumée de la façon suivante:
Dès que l’homme put réfléchir un peu il se sentit dominé par des forces
supérieures que la crainte et l’espérance divinisèrent bientôt. Jupiter
lançait la foudre, Neptune soulevait les flots, Cérès faisait mûrir les
moissons.
Des siècles de recherches furent nécessaires pour découvrir que les
dieux personnels étaient l’illusoire image de forces impersonnelles
inaccessibles à la prière. Ce ne fut plus alors Jupiter, mais
l’électricité, qui produisit la foudre, ce ne fut plus Neptune, mais
l’attraction de certains astres, qui souleva les mers.
Sans doute, la nature intime de ces forces restait complètement ignorée,
mais l’on savait au moins qu’elles ne résultaient pas de divins
caprices.
Ce passage des anciens dieux personnels à des forces impersonnelles
constitue un des grands progrès de l’esprit humain; ses conséquences ont
été capitales.
L’homme, d’abord esclave d’une nature soumise à des lois tellement
rigides que les dieux seuls pouvaient en changer le cours, devenait
capable de lutter victorieusement contre elle.
De cette grande découverte résultèrent des transformations profondes
dans la marche des civilisations. Conquérir les forces de la nature
sembla plus efficace alors que de solliciter la protection des dieux.
Avec les progrès nés de cette conquête des horizons imprévus surgissent
et déjà s’entrevoit l’aurore d’une humanité nouvelle assez évoluée pour
comprendre, avec les raisons premières des choses, les mystères
formidables dont le monde reste encore enveloppé.
TABLE DES MATIÈRES
INTRODUCTION
Physionomie actuelle du monde.
LIVRE PREMIER
Les forces qui mènent le monde.
Chapitre I.--Les forces matérielles et immatérielles dans
l’histoire 19
-- II.--Comment naissent les opinions et les croyances.
Rôle de la crédulité dans l’histoire 21
-- III.--Les conflits entre les vivants et les morts 38
-- IV.--Les conséquences politiques des erreurs de
psychologie 45
LIVRE DEUXIÈME
Les illusions sur le problème de la sécurité.
Chapitre I.--Les rivalités des peuples et les illusions
pacifistes 51
-- II.--Les illusions sur le désarmement et les alliances 59
-- III.--Les illusions sur la valeur des arbitrages 67
LIVRE TROISIÈME
Les guerres modernes, leurs causes et leurs conséquences.
Chapitre I.--Caractères destructeurs des prochaines guerres 73
-- II.--Pourquoi certaines guerres sont inévitables 78
-- III.--Les guerres résultant d’un excédent de population 84
-- IV.--Les conflits avec l’Islam 93
-- V.--Les menaces de conflits asiatiques 99
-- VI.--Les guerres intérieures et les volontés populaires 107
LIVRE QUATRIÈME
Les forces politiques nouvelles.
Chapitre I.--Le conflit entre les nécessités économiques
nouvelles et les anciens principes 115
-- II.--Rôle moderne des forces collectives. Division des
sociétés en groupements corporatifs 122
-- III.--La lutte du nombre contre les élites 127
-- IV.--Les pôles politiques nouveaux et les futurs maîtres
du monde 132
LIVRE CINQUIÈME
Nécessités déterminant les institutions politiques.
Pourquoi l’Europe marche vers la dictature.
Chapitre I.--La décadence du parlementarisme et l’évolution des
peuples vers la dictature 141
-- II.--Les formes récentes de dictature réalisées en Europe 150
-- III.--Raisons psychologiques du danger des dictatures 157
LIVRE SIXIÈME
Les illusions sur l’origine et la répartition des richesses.
Chapitre I.--Les illusions sur la nature du capital 161
-- II.--Les conflits entre l’intelligence, le capital et le
travail 168
-- III.--Comment l’Amérique a résolu le problème de la lutte
des classes 176
LIVRE SEPTIÈME
La situation financière du monde.
Chapitre I.--L’appauvrissement de l’Europe et l’hégémonie
financière de l’Amérique 187
-- II.--La situation financière de la France 195
-- III.--Le thermomètre psychologique des situations
financières 204
-- IV.--Difficultés psychologiques des réformes
administratives 209
LIVRE HUITIÈME
Rôle de la monnaie dans l’évolution économique du monde.
Chapitre I.--Les formes diverses de la monnaie. Apparences et
réalités 221
-- II.--Stabilisation et revalorisation 226
-- III.--Facteurs économiques et psychologiques du problème
de la stabilisation 234
LIVRE NEUVIÈME
Rôle de l’idéal dans la vie des peuples.
La religion socialiste.
Chapitre I.--L’évolution des idéals modernes 243
-- II.--Les progrès de la religion socialiste 251
-- III.--La mentalité bolcheviste 265
-- IV.--Luttes du socialisme et du syndicalisme contre la
civilisation 273
-- V.--La défense contre le communisme 279
-- VI.--Les antinomies de l’âge moderne. Visions d’avenir 291
Conclusions 298
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--7-1927.