CONCLUSION.

Le roi, pâle d'inquiétude et frémissant au moindre bruit, arpentait la

salle d'armes, conjecturant, avec l'expérience d'un homme exercé, tout

le temps que ses amis avaient dû employer à joindre et à combattre

leurs adversaires, ainsi que toutes les chances bonnes ou mauvaises

que leur donnaient leur caractère, leur force et leur adresse.

--A cette heure, avait-il dit d'abord, ils traversent la rue

Saint-Antoine. Ils entrent dans le champ clos, maintenant. On dégaîne.

A cette heure, ils sont aux mains.

Et, à ces mots, le pauvre roi, tout frissonnant, s'était mis en

prières.

Mais le fond du coeur absorbait d'autres sentiments, et cette dévotion

des lèvres ne faisait que glisser à la surface.

Au bout de quelques secondes, le roi se releva.

--Pourvu que Quélus, dit-il, se souvienne de ce coup de riposte que je

lui ai montré, en parant avec l'épée et en frappant avec la dague.

Quant à Schomberg, l'homme de sang-froid, il doit tuer ce Ribérac.

Maugiron, s'il n'a pas mauvaise chance, se débarrassera vite de

Livarot. Mais d'Épernon! oh! celui-là est mort. Heureusement que c'est

celui des quatre que j'aime le moins. Mais, malheureusement, ce n'est

pas le tout qu'il soit mort, c'est que, lui mort, Bussy, le terrible

Bussy, retombe sur les autres en se multipliant. Ah! mon pauvre

Quélus! mon pauvre Schomberg! mon pauvre Maugiron!

--Sire! dit à la porte la voix de Crillon.

--Quoi! déjà! s'écria le roi.

--Non, sire, je n'apporte aucune nouvelle, si ce n'est que le duc

d'Anjou demande à parler à Votre Majesté.

--Et pourquoi faire? demanda le roi, dialoguant toujours à travers la

porte.

--Il dit que le moment est venu pour lui d'apprendre à Votre Majesté

quel genre de service il lui a rendu, et que ce qu'il a à dire au roi

calmera une partie des craintes qui l'agitent en ce moment.

--Eh bien, allez donc, dit le roi.

En ce moment et comme Crillon se retournait pour obéir, un pas rapide

retentit par les montées, et l'on entendit une voix qui disait à

Crillon:

--Je veux parler au roi à l'instant même!

Le roi reconnut la voix et ouvrit lui-même.

--Viens, Saint-Luc, viens, dit-il. Qu'y a-t-il encore? Mais qu'as-tu,

mon Dieu, et qu'est-il arrivé? Sont-ils morts?

En effet, Saint-Luc, pâle, sans chapeau, sans épée, tout marbré de

taches de sang, se précipitait dans la chambre du roi.

--Sire, s'écria Saint-Luc en se jetant aux genoux du roi, vengeance!

je viens vous demander vengeance!

--Mon pauvre Saint-Luc, dit le roi, qu'y a-t-il donc? parle, et qui

peut te causer un pareil désespoir?

--Sire, un de vos sujets, le plus noble; un de vos soldats, le plus

brave....

La parole lui manqua.

--Hein? fit en avançant Crillon, qui croyait avoir des droits à ce

dernier titre surtout.

--A été égorgé cette nuit, traîtreusement égorgé, assassiné! acheva

Saint-Luc.

Le roi, préoccupé d'une seule idée, se rassura; ce n'était aucun de

ses quatre amis, puisqu'il les avait vus le matin.

--Égorgé, assassiné cette nuit! dit le roi; de qui parles-tu donc,

Saint-Luc?

--Sire, vous ne l'aimez pas, je le sais bien, continua Saint-Luc; mais

il était fidèle, et, dans l'occasion, je vous le jure, il eût donné

tout son sang pour Votre Majesté: sans quoi il n'eût pas été mon ami.

--Ah! fit le roi, qui commençait à comprendre.

Et quelque chose comme un éclair, sinon de joie, du moins d'espérance,

illumina son visage.

--Vengeance, sire, pour M. de Bussy! cria Saint-Luc; vengeance!

--Pour M. de Bussy? répéta le roi en appuyant sur chaque mot.

--Oui, pour M. de Bussy, que vingt assassins ont poignardé cette nuit.

Et bien leur en a pris d'être vingt, car il en a tué quatorze.

--M. de Bussy mort!....

--Oui, sire.

--Alors, il ne se bat pas ce matin! dit tout à coup le roi, emporté

par un mouvement irrésistible.

Saint-Luc lança au roi un regard qu'il ne put soutenir: en se

détournant, il vit Crillon, qui, toujours debout près de la porte,

attendait de nouveaux ordres.

Il lui fit signe d'amener le duc d'Anjou.

--Non, sire, ajouta Saint-Luc d'une voix sévère, M. de Bussy ne s'est

point battu, en effet, et voilà pourquoi je viens demander, non pas

vengeance, comme j'ai eu tort de le dire à Votre Majesté, mais

justice, car j'aime mon roi, et surtout l'honneur de mon roi

par-dessus toutes choses, et je trouve qu'en poignardant M. de Bussy

on a rendu un déplorable service à Votre Majesté.

Le duc d'Anjou venait d'arriver à la porte; il s'y tenait débout et

immobile comme une statue de bronze.

Les paroles de Saint-Luc avaient éclairé le roi; elles lui rappelaient

le service que son frère prétendait lui avoir rendu.

Son regard se croisa avec celui du duc, et il n'eut plus de doute:

car, en même temps qu'il lui répondait oui du regard, le duc avait

fait de haut en bas un signe imperceptible de tête.

--Savez-vous ce que l'on va dire maintenant? s'écria Saint-Luc. On va

dire, si vos amis sont vainqueurs, qu'ils ne le sont que parce que

vous avez fait égorger Bussy.

--Et qui dit cela, monsieur? demanda le roi.

--Pardieu! tout le monde, dit Crillon se mêlant, sans façon et comme

d'habitude, à la conversation.

--Non, monsieur, dit le roi, inquiet et subjugué par cette opinion de

celui qui était le plus brave de son royaume depuis que Bussy était

mort, non, monsieur, on ne le dira pas, car vous me nommerez

l'assassin.

Saint-Luc vit une ombre se projeter.

C'était le duc d'Anjou, qui venait de faire deux pas dans la chambre.

Il se retourna et le reconnut.

--Oui, sire, je le nommerai! dit-il en se relevant, car je veux à tout

prix disculper Votre Majesté d'une si abominable action.

--Eh bien, dites.

Le duc s'arrêta et attendit tranquillement.

Crillon se tenait derrière lui, le regardant de travers et secouant la

tête.

--Sire, reprit Saint-Luc, cette nuit, on a fait tomber Bussy dans un

piège: tandis qu'il rendait visite à une femme dont il était aimé, le

mari, prévenu par un traître, est rentré chez lui avec des assassins;

il y en avait partout, dans la rue, dans la cour et jusque dans le

jardin.

Si tout n'eût pas été fermé, comme nous l'avons dit, dans la chambre

du roi, on eût pu voir, malgré sa puissance sur lui-même, pâlir le

prince à ces dernières paroles.

--Bussy s'est défendu comme un lion, sire; mais le nombre l'a emporté,

et....

--Et il est mort, interrompit le roi, et mort justement; car je ne

vengerai certes pas un adultère.

--Sire, je n'ai pas fini mon récit, reprit Saint-Luc. Le malheureux,

après s'être défendu, près d'une demi-heure dans la chambre, après

avoir triomphé de ses ennemis, le malheureux se sauvait blessé,

sanglant, mutilé; il ne s'agissait plus que de lui tendre une main

secourable, que je lui eusse tendue, moi, si je n'eusse été arrêté,

avec la femme qu'il m'avait confiée, par ses assassins; si je n'eusse

été garrotté, bâillonné. Malheureusement on avait oublié de m'ôter la

vue comme on m'avait ôté la parole, et j'ai vu, sire, j'ai vu deux

hommes s'approcher du malheureux Bussy, suspendu par la cuisse aux

lances d'une grille de fer; j'ai entendu le blessé leur demander

secours, car, dans ces deux hommes, il avait le droit de voir deux

amis. Eh bien, l'un, sire,--c'est horrible à raconter, mais,

croyez-le, c'était encore bien plus horrible à voir et à

entendre,--l'un a ordonné de faire feu, et l'autre a obéi.

Crillon serra les poings et fronça le sourcil.

--Et vous connaissez l'assassin? demanda le roi, ému malgré lui.

--Oui, dit Saint-Luc.

Et, se retournant vers le prince en chargeant sa parole et son geste

de toute sa haine si longtemps contenue:

--C'est monseigneur! dit-il; l'assassin, c'est le prince! l'assassin,

c'est l'ami!

Le roi s'attendait à ce coup. Le duc le supporta sans sourciller.

--Oui, dit-il tranquillement; oui, M. de Saint-Luc a bien vu et bien

entendu: c'est moi qui ai fait tuer M. de Bussy, et Votre Majesté

appréciera cette action, car M. de Bussy était mon serviteur, c'est

vrai; mais, ce matin, quelque chose que j'aie pu lui dire, M. de Bussy

devait porter les armes contre Votre Majesté.

--Tu mens, assassin! tu mens! s'écria Saint-Luc: Bussy percé de coups,

Bussy la main hachée de coups d'épée, l'épaule brisée d'une balle,

Bussy pendant accroché par la cuisse au treillis de fer, Bussy n'était

plus bon qu'à inspirer de la pitié à ses plus cruels ennemis, et ses

plus cruels ennemis l'eussent secouru. Mais toi, toi, l'assassin de la

Mole et de Coconnas, tu as tué Bussy comme, les uns après les autres,

tous tes amis; tu as tué Bussy, non parce qu'il était l'ennemi de ton

frère, mais parce qu'il était le confident de tes secrets. Ah!

Monsoreau savait bien, lui, pourquoi tu faisais ce crime.

--Cordieu, murmura Crillon, que ne suis-je le roi!

--On m'insulte chez vous, mon frère, dit le duc, blême de terreur,

car, entre la main convulsive de Crillon et le regard sanglant de

Saint-Luc, il ne se sentait pas en sûreté.

--Sortez! Crillon, dit le roi.

Crillon sortit.

--Justice, sire! justice! continua de crier Saint-Luc.

--Sire, dit le duc, punissez-moi d'avoir sauvé, ce matin, les amis de

Votre Majesté, et d'avoir donné une éclatante justice à votre cause,

qui est la mienne.

--Et moi, reprit Saint-Luc, ne se possédant plus, je te dis que la

cause dont tu es est une cause maudite, et qu'où tu passes doit

s'abattre sur tes pas la colère de Dieu! Sire! sire! votre frère a

protégé nos amis: malheur à eux!

Le roi sentit passer en lui comme un frisson de terreur.

En ce moment même, on entendit au dehors une vague rumeur, puis des

pas précipités, puis des interrogatoires empressés.

Il se fit un grand, un profond silence.

Au milieu de ce silence, et comme si une voix du ciel venait donner

raison à Saint-Luc, trois coups, frappés avec lenteur et solennité,

ébranlèrent la porte sous le poing vigoureux de Crillon.

Une sueur froide inonda les tempes de Henri et bouleversa les traits

de son visage.

--Vaincus! s'écria-t-il; mes pauvres amis vaincus!

--Que vous disais-je, sire? s'écria Saint-Luc.

Le duc joignit les mains avec terreur.

--Vois-tu, lâche! s'écria le jeune homme avec un superbe effort, voilà

comme les assassinats sauvent l'honneur des princes! Viens donc

m'égorger aussi, je n'ai pas d'épée!

Et il lança son gant de soie au visage du duc.

François poussa un cri de rage et devint livide.

Mais le roi ne vit rien, n'entendit rien: il avait laissé tomber son

front entre ses mains.

--Oh! murmura-t-il, mes pauvres amis, ils sont vaincus, blessés! Oh!

qui me donnera d'eux des nouvelles certaines?

--Moi, sire, dit Chicot.

Le roi reconnut cette voix amie, et tendit ses bras en avant.

--Eh bien? dit-il.

--Deux sont déjà morts, et le troisième va rendre le dernier soupir.

--Quel est ce troisième qui n'est pas encore mort?

--Quélus, sire.

--Et où est-il?

--A l'hôtel Boissy, où je l'ai fait transporter.

Le roi n'en écouta point davantage, et s'élança hors de l'appartement

en poussant des cris lamentables.

Saint-Luc avait conduit Diane chez son amie, Jeanne de Brissac, de là

son retard à se présenter au Louvre.

Jeanne passa trois jours et trois nuits à veiller la malheureuse

femme, en proie au plus atroce délire.

Le quatrième jour, Jeanne, brisée de fatigue, alla prendre un peu de

repos; mais, lorsqu'elle rentra, deux heures après, dans la chambre de

son amie, elle ne la trouva plus[*]

[*] Peut-être l'auteur nous racontera-t-il ce qu'elle était devenue

dans son prochain roman intitulé les Quarante-Cinq, où nous

retrouverons une partie des personnages qui ont pris part à

l'intrigue de la Dame de Monsoreau. --Note de l'éditeur--

On sait que Quélus, le seul des trois combattants défenseurs de la

cause du roi qui ait survécu à dix-neuf blessures, mourut dans ce même

hôtel de Boissy, où Chicot l'avait fait transporter, après une agonie

de trente jours, et entre les bras du roi.

Henri fut inconsolable. Il fit faire à ses trois amis de magnifiques

tombeaux, où ils étaient taillés en marbre et dans leur grandeur

naturelle.

Il fonda des messes à leur intention, les recommanda aux prières des

prêtres, et ajouta à ses oraisons habituelles ce distique, qu'il

répéta toute sa vie après ses prières du matin et du soir:

Que Dieu reçoive en son giron

Quélus, Schomberg et Maugiron,

Pendant près de trois mois, Crillon garda à vue le duc d'Anjou, que le

roi avait pris dans une haine profonde, et auquel il ne pardonna

jamais.

On atteignit ainsi le mois de septembre, époque à laquelle Chicot, qui

ne quittait pas son maître, et qui eût consolé Henri, si Henri eût pu

être consolé, reçut la lettre suivante, datée du prieuré de Beaune.

Elle était écrite de la main d'un clerc.

«Cher seigneur Chicot,

«L'air est doux dans notre pays, et les vendanges promettent d'être

belles en Bourgogne, cette année.

«On dit que le roi, notre sire, à qui j'ai sauvé la vie, à ce qu'il

paraît, a toujours beaucoup de chagrin; amenez-le au prieuré, cher

monsieur Chicot, nous lui ferons boire d'un vin de 1550, que j'ai

découvert dans mon cellier, et qui est capable de faire oublier les

plus grandes douleurs; cela le réjouira, je n'en doute point, car j'ai

trouvé, dans les livres saints, cette phrase admirable: «Le bon vin

réjouit le coeur de l'homme!» C'est très-beau en latin; je vous le

ferai lire. Venez donc, cher monsieur Chicot, venez avec le roi, venez

avec M. d'Épernon, venez avec M. de Saint-Luc; et vous verrez que nous

engraisserons tous.

«Le révérend prieur DOM GORENFLOT, qui se dit votre humble serviteur

et ami.

«P.S. Vous direz au roi que je n'ai pas encore eu le temps de prier

pour l'âme de ses amis, comme il me l'avait recommandé, à cause des

embarras que m'a donnés mon installation; mais, aussitôt les vendanges

faites, je m'occuperai certainement d'eux.»

--_Amen!_ dit Chicot, voilà de pauvres diables bien recommandés à

Dieu!

La dame de Monsoreau — Tome 3. · 第 71 / 72 题