LE COMBAT

Le terrain sur lequel allait avoir lieu cette terrible rencontre était

ombragé d'arbres, ainsi que nous l'avons vu, et situé à l'écart.

Il n'était fréquenté d'ordinaire que par les enfants, qui venaient y

jouer le jour, ou les ivrognes et les voleurs, qui venaient y dormir

la nuit.

Les barrières, dressées par les marchands de chevaux, écartaient

naturellement la foule, qui, semblable aux flots d'une rivière, suit

toujours un courant, et ne s'arrête ou ne revient qu'attirée par

quelque remous.

Les passants longeaient cet espace et ne s'y arrêtaient point.

D'ailleurs, il était de trop bonne heure, et l'empressement général se

portait vers la maison sanglante de Monsoreau.

Chicot, le coeur palpitant, bien qu'il ne fût pas fort tendre de sa

nature, s'assit en avant des laquais et des pages sur une balustrade

de bois.

Il n'aimait pas les Angevins, il détestait les mignons; mais les uns

et les autres étaient de braves jeunes gens, et sous leur chair

courait un sang généraux que bientôt on allait voir jaillir au grand

jour.

D'Épernon voulut risquer une dernière fois la bravade.

--Quoi! on a donc bien peur de moi? s'écria-t-il.

--Taisez-vous, bavard! lui dit Antraguet.

--J'ai mon droit, répliqua d'Épernon; la partie fut liée à huit.

--Allons, au large! dit Ribérac impatienté en lui barrant le passage.

Il s'en revint avec des airs de tête superbes, et rengaîna son épée.

--Venez, dit Chicot, venez, fleur des braves, sans quoi vous allez

perdre encore une paire de souliers comme hier.

--Que dit ce maître fou?

--Je dis que tout à l'heure il y aura du sang par terre, et vous

marcheriez dedans comme vous fîtes cette nuit.

D'Épernon devint blafard. Toute sa jactance tombait sous ce terrible

reproche.

Il s'assit à dix pas de Chicot, qu'il ne regardait plus sans terreur.

Ribérac et Schomberg s'approchèrent après le salut d'usage.

Quélus et Antraguet, qui, depuis un instant déjà, étaient tombés en

garde, engagèrent le fer en faisant un pas en avant.

Maugiron et Livarot, appuyés chacun sur une barrière, se guettaient en

faisant des feintes sur place pour engager l'épée dans leur garde

favorite.

Le combat commença comme cinq heures sonnaient à Saint-Paul.

La fureur était peinte sur les traits des combattants; mais leurs

lèvres serrées, leur pâleur menaçante l'involontaire tremblement du

poignet, indiquaient que cette fureur était maintenue par eux à force

de prudence, et que, pareille à un cheval fougueux, elle ne

s'échapperait point sans de grands ravages.

Il y eut durant plusieurs minutes, ce qui est un espace de temps

énorme, un frottement d'épées qui n'était pas encore un cliquetis. Pas

un coup ne fut porté.

Ribérac, fatigué ou plutôt satisfait d'avoir tâté son adversaire,

baissa la main, et attendit un moment.

Schomberg fit deux pas rapides, et lui porta un coup qui fut le

premier éclair sorti du nuage.

Ribérac fut frappé. Sa peau devint livide, et un jet de sang sortit de

son épaule; il rompit pour se rendre compte à lui-même de sa blessure.

Schomberg voulut renouveler le coup; mais Ribérac releva son épée par

une parade de prime, et lui porta un coup qui l'atteignit au côté.

Chacun avait sa blessure.

--Maintenant, reposons-nous quelques secondes, si vous voulez, dit

Ribérac.

Cependant Quélus et Antraguet s'échauffaient de leur côté; mais

Quélus, n'ayant pas de dague, avait un grand désavantage; il était

obligé de parer avec son bras gauche, et, comme son bras était nu,

chaque parade lui coûtait une blessure.

Sans être atteint grièvement, au bout de quelques secondes, il avait

la main complètement ensanglantée.

Antraguet, au contraire, comprenant tout son avantage, et non moins

habile que Quélus, parait avec une mesure extrême. Trois coups de

riposte portèrent, et, sans être touché grièvement, le sang s'échappa

de la poitrine de Quélus par trois blessures.

Mais, à chaque coup, Quélus répéta:

--Ce n'est rien.

Livarot et Maugiron en étaient toujours à la prudence.

Quant à Ribérac, furieux de douleur et sentant qu'il commençait à

perdre ses forces avec son sang, il fondit sur Schomberg.

Schomberg ne recula pas d'un pas et se contenta de tendre son épée.

Les deux jeunes gens firent coup fourré.

Ribérac eut la poitrine traversée, et Schomberg fut blessé au cou.

Ribérac, blessé mortellement, porta la main gauche à sa plaie en se

découvrant.

Schomberg en profita pour porter à Ribérac un second coup qui lui

traversa les chairs.

Mais Ribérac, de sa main droite, saisit la main de son adversaire, et,

de la gauche, lui enfonça dans la poitrine sa dague jusqu'à la

coquille.

La lame aiguë traversa le coeur.

Schomberg poussa un cri sourd et tomba sur le dos, entraînant avec lui

Ribérac, toujours traversé par l'épée.

Livarot, voyant tomber son ami, fit un pas de retraite rapide et

courut à lui, poursuivi par Maugiron. Il gagna plusieurs pas dans la

course, et, aidant Ribérac dans les efforts qu'il faisait pour se

débarrasser de l'épée de Schomberg, il lui arracha cette épée de la

poitrine.

Mais alors, rejoint par Maugiron, force lui fut de se défendre avec le

désavantage d'un terrain glissant, d'une garde mauvaise et du soleil

dans les yeux.

Au bout d'une seconde, un coup d'estoc ouvrit la tête de Livarot, qui

laissa échapper son épée et tomba sur les genoux.

Quélus était vivement serré par Antraguet. Maugiron se hâta de percer

Livarot d'un coup de pointe. Livarot tomba tout à fait.

D'Épernon poussa un grand cri.

Quélus et Maugiron restaient contre le seul Antraguet. Quélus était

tout sanglant, mais de blessures légères.

Maugiron était à peu près sauf.

Antraguet comprit le danger. Il n'avait pas reçu la moindre

égratignure; mais il commençait à se sentir fatigué; ce n'était

cependant pas le moment de demander trêve à un homme blessé et à un

autre tout chaud de carnage. D'un coup de fouet il écarta violemment

l'épée de Quélus, et, profitant de l'écartement du fer, il sauta

légèrement par-dessus une barrière.

Quélus revint par un coup de taille, mais qui n'entama que le bois.

Mais, en ce moment, Maugiron attaqua Antraguet de flanc. Antraguet se

retourna. Quélus profita du mouvement pour passer sous la barrière.

--Il est perdu, dit Chicot.

--Vive le roi! dit d'Épernon, hardi, mes lions, hardi!

--Monsieur, du silence, s'il vous plaît, dit Antraguet; n'insultez pas

un homme qui se battra jusqu'au dernier souffle.

--Et qui n'est pas encore mort! s'écria Livarot.

Et, au moment où nul ne pensait plus à lui, hideux de la fange

sanglante qui lui couvrait le corps, il se releva sur ses genoux et

plongea sa dague entre les épaules de Maugiron, qui tomba comme une

masse en soupirant:

--Jésus, mon Dieu! je suis mort!

Livarot retomba évanoui; l'action et la colère avaient épuisé le reste

de ses forces.

--Monsieur de Quélus, dit Antraguet, baissant son épée, vous êtes un

homme brave, rendez-vous, je vous offre la vie.

--Et pourquoi me rendre? dit Quélus, suis-je à terre?

--Non; mais vous êtes criblé de coups, et moi, je suis sain et sauf.

--Vive le roi! cria Quélus, j'ai encore mon épée, monsieur.

Et il se fendit sur Antraguet, qui para le coup, si rapide qu'il eût

été.

--Non, monsieur, vous ne l'avez plus, dit Antraguet, saisissant à

pleine main la lame près de la garde.

Et il tordit le bras de Quélus, qui lâcha l'épée.

Seulement Antraguet se coupa légèrement un doigt de la main gauche.

--Oh! hurla Quélus, une épée! une épée!

Et, se lançant sur Antraguet d'un bond de tigre, il l'enveloppa de ses

deux bras.

Antraguet se laissa prendre au corps, et, passant son épée dans sa

main gauche et sa dague dans sa main droite, il se mit à frapper sur

Quélus sans relâche et partout, s'éclaboussant à chaque coup du sang

de son ennemi, à qui rien ne pouvait faire lâcher prise, et qui criait

à chaque blessure:

--Vive le roi!

Il réussit même à retenir la main qui le frappait, et à garrotter,

comme eût fait un serpent, son ennemi intact entre ses jambes et ses

bras.

Antraguet sentit que la respiration allait lui manquer.

En effet, il chancela et tomba.

Mais, en tombant, comme si tout le devait favoriser ce jour-là, il

étouffa, pour ainsi dire, le malheureux Quélus.

--Vive le roi! murmura ce dernier, à l'agonie.

Antraguet parvint à dégager sa poitrine de l'étreinte; il se roidit

sur un bras, et, le frappant d'un dernier coup qui lui traversa la

poitrine:

--Tiens, lui dit-il, es-tu content?

--Vive le r..., articula Quélus, les yeux à demi fermés.

Ce fut tout; le silence et la terreur de la mort régnaient sur le

champ de bataille.

Antraguet se releva tout sanglant, mais du sang de son ennemi; il

n'avait, comme nous l'avons dit, qu'une égratignure à la main.

D'Épernon, épouvanté, fit un signe de croix et prit la fuite, comme

s'il eût été poursuivi par un spectre.

Antraguet jeta sur ses compagnons et ses ennemis, morts et mourants,

le même regard qu'Horace dut jeter sur le champ de bataille qui

décidait les destins de Rome.

Chicot secourut et releva Quélus, qui rendait son sang par dix-neuf

blessures.

Le mouvement le ranima.

Il rouvrit les yeux.

--Antraguet, sur l'honneur, dit-il, je suis innocent de la mort de

Bussy.

--Oh! je vous crois, monsieur, fit Antraguet attendri, je vous crois.

--Fuyez, murmura Quélus, fuyez, le roi ne vous pardonnerait pas.

--Et moi, monsieur, je ne vous abandonnerai pas ainsi, dit Antraguet,

dût l'échafaud me prendre.

--Sauvez-vous, jeune homme, dit Chicot, et ne tentez pas Dieu; vous

vous sauvez par un miracle, n'en demandez pas deux le même jour.

Antraguet s'approcha de Ribérac, qui respirait encore.

--Eh bien? demanda celui-ci.

--Nous sommes vainqueurs, répondit Antraguet à voix basse pour ne pas

offenser Quélus.

--Merci, dit Ribérac. Va-t'en.

Et il retomba évanoui.

Antraguet ramassa sa propre épée, qu'il avait laissée tomber dans la

lutte, puis celles de Quélus, de Schomberg et de Maugiron.

--Achevez-moi, monsieur, dit Quélus, ou laissez-moi mon épée.

--La voici, monsieur le comte, dit Antraguet en la lui offrant avec un

salut respectueux.

Une larme brilla aux yeux du blessé.

--Nous eussions pu être amis, murmura-t-il.

Antraguet lui tendit la main.

--Bien! fit Chicot; c'est on ne peut plus chevaleresque. Mais

sauve-toi, Antraguet, tu es digne de vivre.

--Et mes compagnons? demanda le jeune homme.

--J'en aurai soin, comme des amis du roi.

Antraguet s'enveloppa du manteau que lui tendait son écuyer, afin que

l'on ne vît pas le sang dont il était couvert, et, laissant les morts

et les blessés au milieu des pages et des laquais, il disparut par la

porte Saint-Antoine.

La dame de Monsoreau — Tome 3. · 第 69 / 72 题