Bussy, sans inquiétude et sans hésitation, avait été reçu sans crainte
par Diane, qui croyait être sûre de l'absence de son mari.
Jamais la belle jeune femme n'avait été si joyeuse; jamais Bussy
n'avait été si heureux; dans certain moment, dont l'âme ou plutôt
l'instinct conservateur sent toute la gravité, l'homme unit ses
facultés morales à tout ce que ses sens peuvent lui fournir de
ressources physiques, il se concentre et se multiplie. Il aspire de
toutes ses forces la vie, qui peut lui manquer d'un moment à l'autre,
sans qu'il devine par quelle catastrophe elle lui manquerait.
Diane, émue, et d'autant plus émue qu'elle cherchait à cacher son
émotion, Diane, émue des craintes de ce lendemain menaçant, paraissait
plus tendre, parce que la tristesse, tombant au fond de tout amour,
donne à cet amour le parfum de poésie qui lui manquait; la véritable
passion n'est point folâtre, et l'oeil d'une femme sincèrement éprise
est plus souvent humide que brillant.
Aussi débuta-t-elle par arrêter l'amoureux jeune homme. Ce qu'elle
avait à lui dire, ce soir-là, c'est que sa vie était sa vie; ce
qu'elle avait à débattre avec lui, c'était les plus sûrs moyens de
fuir. Car ce n'était pas le tout que de vaincre, il fallait, après
avoir vaincu, fuir la colère du roi; car jamais Henri, c'était
probable, ne pardonnerait au vainqueur la défaite ou la mort de ses
favoris.
--Et puis, disait Diane, le bras passé autour du cou de Bussy et
dévorant des yeux le visage de son amant, n'es-tu pas le plus brave de
France? Pourquoi mettrais-tu un point d'honneur à augmenter ta gloire?
Tu es déjà si supérieur aux autres hommes, qu'il n'y aurait pas de
générosité à toi de vouloir te grandir encore. Tu ne veux pas plaire
aux autres femmes, car tu m'aimes, et tu craindrais de me perdre à
jamais, n'est-ce pas, Louis? Louis, défends ta vie. Je ne te dis pas:
«Songe à la mort,» car il me semble qu'il n'existe pas au monde un
homme assez fort, assez puissant pour tuer mon Louis autrement que par
trahison; mais songe aux blessures: on peut être blessé, tu le sais
bien, puisque c'est à une blessure reçue en combattant contre ces
mêmes hommes que je dois de te connaître.
--Sois tranquille, dit Bussy en riant, je garderai le visage; je ne
veux pas être défiguré.
--Oh! garde ta personne tout entière. Qu'elle te soit sacrée, mon
Bussy, comme si toi, c'était moi. Songe à la douleur que tu
éprouverais si tu me voyais revenir blessée et sanglante; eh bien, la
même douleur que tu ressentirais, je l'éprouverais en voyant ton sang.
Sois prudent, mon lion trop courageux, voilà tout ce que je te
recommande. Fais comme ce Romain dont tu me lisais l'histoire pour me
rassurer l'autre jour. Oh! imite-le bien; laisse tes trois amis faire
leur combat, porte-toi au secours du plus menacé; mais, si deux
hommes, si trois hommes t'attaquent à la fois, fuis; tu te retourneras
comme Horace, et tu les tueras les uns après les autres, et à
distance.
--Oui, ma chère Diane, dit Bussy.
--Oh! tu me réponds sans m'entendre, Louis; tu me regardes, et tu ne
m'écoutes pas!
--Oui, mais je te vois, et tu es bien belle!
--Ce n'est point de ma beauté qu'il s'agit en ce moment, mon Dieu! il
s'agit de toi, de ta vie, de notre vie; tiens, c'est bien affreux ce
que je vais te dire, mais je veux que tu le saches, cela te rendra,
non pas plus fort, mais plus prudent. Eh bien, j'aurai le courage de
voir ce duel!
--Toi?
--J'y assisterai.
--Comment cela? impossible, Diane.
--Non! écoute: il y a, tu sais, dans la chambre à côté de celle-ci,
une fenêtre qui donne sur une petite cour, et qui regarde de biais
l'enclos des Tournelles.
--Oui, je me le rappelle; cette fenêtre élevée de vingt pieds à peu
près, et qui domine un treillis de fer, aux pointes duquel, l'autre
jour, je faisais tomber du pain que les oiseaux venaient prendre.
--De là, comprends-tu? Bussy, je te verrai. Surtout, place-toi de
manière que je te voie; tu sauras que je suis là, tu pourras me voir
moi-même. Mais non, insensée que je suis, ne me regarde pas, car ton
ennemi peut profiter de ta distraction.
--Et me tuer, n'est-ce pas? tandis que j'aurais les yeux fixés sur
toi. Si j'étais condamné, et qu'on me laissât le choix de la mort,
Diane, ce serait celle-là que je choisirais.
--Oui, mais tu n'es pas condamné, mais il ne s'agit pas de mourir; il
s'agit de vivre au contraire.
--Et je vivrai, sois tranquille; d'ailleurs, je suis bien secondé,
crois-moi, tu ne connais pas mes amis; mais je les connais. Antraguet
tire l'épée comme moi; Ribérac est froid sur le terrain, et semble
n'avoir de vivant que les yeux avec lesquels il dévore son adversaire
et le bras avec lequel il le frappe; Livarot brille par une agilité de
tigre. La partie est belle, crois-moi, Diane, trop belle. Je voudrais
courir plus de danger pour avoir plus de mérite.
--Eh bien, je te crois, cher ami, et je souris, car j'espère; mais
écoute-moi, et promets-moi de m'obéir.
--Oui, pourvu que tu ne m'ordonnes pas de te quitter.
--Eh bien, justement j'en appelle à ta raison.
--Alors il ne fallait pas me rendre fou.
--Pas de concetti, mon beau gentilhomme, de l'obéissance; c'est en
obéissant que l'on prouve son amour.
--Ordonne alors.
--Cher ami, tes yeux sont fatigués; il te faut une bonne nuit:
quitte-moi.
--Oh! déjà!
--Je vais faire ma prière, et tu m'embrasseras.
--Mais c'est toi qu'on devrait prier comme on prie les anges.
--Et crois-tu donc que les anges ne prient pas Dieu? dit Diane en
s'agenouillant.
Et, du fond du coeur, avec des regards qui semblaient, à travers le
plafond, aller chercher Dieu sous les voûtes azurées du ciel:
--Seigneur, dit-elle, si tu veux que ta servante vive heureuse et ne
meure pas désespérée, protège celui que tu as poussé sur mon chemin,
pour que je l'aime et que je n'aime que lui.
Elle achevait ces paroles, Bussy se baissait pour l'envelopper de son
bras et ramener son visage à la hauteur de ses lèvres, quand tout à
coup une vitre de la fenêtre vola en éclats: puis la fenêtre
elle-même, et trois hommes armés parurent sur le balcon, tandis que le
quatrième enfourchait la balustrade.
Celui-là avait le visage couvert d'un masque, et tenait dans la main
gauche un pistolet, de l'autre une épée nue.
Bussy demeura un instant immobile et glacé par le cri épouvantable que
poussa Diane en s'élançant à son cou.
L'homme au masque fit un signe, et ses trois compagnons avancèrent
d'un pas; un de ces trois hommes était armé d'une arquebuse.
Bussy, d'un même mouvement, écarta Diane avec la main gauche, tandis
que de la droite il tirait son épée.
Puis, se repliant sur lui-même, il l'abaissa lentement et sans perdre
de vue ses adversaires.
--Allez, allez, mes braves, dit une voix sépulcrale qui sortit de
dessous le masque de velours, il est à moitié mort, la peur l'a tué.
--Tu te trompes, dit Bussy, je n'ai jamais peur!
Diane fit un mouvement pour se rapprocher de lui.
--Rangez-vous, Diane! dit-il avec fermeté.
Mais Diane, au lieu d'obéir, se jeta une seconde fois à son cou.
--Vous allez me faire tuer, madame! dit-il.
Diane s'éloigna, le démasquant entièrement. Elle comprenait qu'elle ne
pouvait venir en aide à son amant que d'une seule manière: c'était en
obéissant passivement.
--Ah! ah! dit la voix sombre, c'est bien M. de Bussy; je ne le voulais
pas croire, niais que je suis! Vraiment, quel ami, quel bon et
excellent ami!
Bussy se taisait, tout en mordant ses lèvres, et en examinant tout
autour de lui quels seraient ses moyens de défense quand il faudrait
en venir aux mains.
--Il apprend, continua la voix avec une intonation railleuse que
rendait encore plus terrible sa vibration profonde et sombre, il
apprend que le grand veneur est absent, qu'il a laissé sa femme seule,
que cette femme peut avoir peur; et il vient lui tenir compagnie; et
quand cela? la veille d'un duel. Je le répète, quel bon et excellent
ami que le seigneur de Bussy!
-- Ah! c'est vous, monsieur de Monsoreau! dit Bussy. Bon! jetez votre
masque. Maintenant je sais à qui j'ai affaire.
--Ainsi ferai-je, répliqua le grand veneur.
Et il jeta loin de lui le loup de velours noir.
Diane poussa un faible cri. La pâleur du comte était celle d'un
cadavre, tandis que son sourire était celui d'un damné.
--Çà, finissons, monsieur! dit Bussy; je n'aime pas les façons
bruyantes, et c'était bon pour les héros d'Homère, qui étaient des
demi-dieux, de parler avant de se battre; moi, je suis un homme,
seulement je suis un homme qui n'a pas peur, attaquez-moi ou
laissez-moi passer.
Monsoreau répondit par un rire sourd et strident qui fit tressaillir
Diane, mais qui provoqua chez Bussy la plus bouillante colère.
--Passage, voyons! répéta le jeune homme, dont le sang, qui un instant
avait reflué vers son coeur, lui montait aux tempes.
--Oh! oh! fit Monsoreau, passage; comment dites-vous cela, monsieur de
Bussy?
--Alors, croisez donc le fer, et finissons-en! dit le jeune homme;
j'ai besoin de rentrer chez moi, et je demeure loin.
--Vous étiez venu pour coucher ici, monsieur, dit le grand veneur, et
vous y coucherez.
Pendant ce temps, la tête de deux autres hommes apparaissait à travers
les barres du balcon, et ces deux hommes, enjambant la balustrade,
vinrent se placer près de leurs camarades.
--Quatre et deux font six, dit Bussy; où sont les autres?
--Ils sont à la porte et attendent, dit le grand veneur.
Diane tomba sur ses genoux, et, quelque effort qu'elle fit, Bussy
entendit ses sanglots.
Il jeta un coup d'oeil rapide sur elle, puis ramenant son regard vers
le comte:
--Mon cher monsieur, dit-il après avoir réfléchi une seconde, vous
savez que je suis un homme d'honneur.
--Oui, dit Monsoreau, vous êtes un homme d'honneur, comme madame est
une femme chaste.
--Bien, monsieur, répondit Bussy en faisant un léger mouvement de tête
de haut en bas; c'est vif, mais c'est mérité, et tout cela se payera
ensemble. Seulement, comme j'ai demain partie liée avec quatre
gentilshommes que vous connaissez, et qu'ils ont la priorité sur vous,
je réclame la grâce de me retirer ce soir, en vous engageant ma parole
de me retrouver où et quand vous voudrez.
Monsoreau haussa les épaules.
--Écoutez, dit Bussy, je jure Dieu, monsieur, que, lorsque j'aurai
satisfait MM. de Schomberg, d'Épernon, Quélus et Maugiron, je serai à
vous, tout à vous et rien qu'à vous. S'ils me tuent, oh bien, vous
serez payé par leurs mains, voilà tout; si, au contraire, je me trouve
en fonds pour vous payer moi-même....
Monsoreau se retourna vers ses gens.
--Allons! leur dit-il, sus, mes braves!
--Ah! dit Bussy, je me trompais, ce n'est plus un duel, c'est un
assassinat.
--Parbleu! fit Monsoreau.
--Oui, je le vois: nous nous étions trompés tous deux l'un à l'égard
de l'autre; mais, songez-y, monsieur, le duc d'Anjou prendra mal la
chose.
--C'est lui qui m'envoie, dit Monsoreau.
Bussy frissonna, Diane leva les mains au ciel avec un gémissement.
--En ce cas, dit le jeune homme, j'en appelle à Bussy tout seul.
Tenez-vous bien, mes braves!
Et, d'un tour de main, il renversa le prie-Dieu, attira à lui une
table, et jeta sur le tout une chaise; de sorte qu'il avait, en une
seconde, improvisé comme un rempart entre lui et ses ennemis.
Ce mouvement avait été si rapide, que la balle partie de l'arquebuse
ne frappa que le prie-Dieu, dans l'épaisseur duquel elle se logea en
s'amortissant; pendant ce temps, Bussy abattait une magnifique
crédence du temps de François 1er, et l'ajoutait à son retranchement.
Diane se trouva cachée par ce dernier meuble; elle comprenait qu'elle
ne pouvait aider Bussy que de ses prières, et elle priait.
Bussy jeta un coup d'oeil sur elle, puis sur les assaillants, puis sur
son rempart improvisé.
--Allez maintenant, dit-il; mais prenez garde, mon épée pique.
Les braves, poussés par Monsoreau, firent un mouvement vers le
sanglier qui les attendait, replié sur lui-même et les yeux ardents;
l'un d'eux allongea même la main vers le prie-Dieu pour l'attirer à
lui; mais, avant que sa main eût touché le meuble protecteur, l'épée
de Bussy, passant par une meurtrière, avait pris le bras dans toute sa
longueur, et l'avait percé depuis la saignée jusqu'à l'épaule.
L'homme poussa un cri, et se recula jusqu'à la fenêtre.
Bussy entendit alors des pas rapides dans le corridor, et se crut pris
entre deux feux. Il s'élança vers la porte pour en pousser les
verrous; mais, avant qu'il l'eût atteinte, elle s'ouvrit.
Le jeune homme fit un pas en arrière pour se mettre en défense à la
fois contre ses anciens et contre ses nouveaux ennemis.
Deux hommes se précipitèrent par cette porte.
--Ah! cher maître! cria une voix bien connue, arrivons-nous à temps?
--Remy! dit le comte.
--Et moi! cria une seconde voix; il paraît que l'on assassine ici?
Bussy reconnut cette voix, et poussa un rugissement de joie.
--Saint-Luc! dit-il.
--Moi-même.
--Ah! ah! dit Bussy, je crois maintenant, cher monsieur de Monsoreau,
que vous ferez bien de nous laisser passer, car maintenant, si vous ne
vous rangez pas, nous passerons sur vous.
--Trois hommes à moi! cria Monsoreau.
Et l'on vit trois nouveaux assaillants apparaître au-dessus de la
balustrade.
--Ah çà, mais ils ont donc une armée? dit Saint-Luc.
--Mon Dieu, Seigneur, protégez-le! priait Diane.
--Infâme! cria Monsoreau.
Et il s'avança pour frapper Diane.
Bussy vit le mouvement. Agile comme un tigre, il sauta d'un bond
par-dessus le retranchement; son épée rencontra celle de Monsoreau,
puis il se fendit, et le toucha à la gorge; mais la distance était
trop grande: il en fut quitte pour une écorchure.
Cinq ou six hommes fondirent à la fois sur Bussy.
Un de ces hommes tomba sous l'épée de Saint-Luc.
--En avant! cria Remy.
--Non pas en avant, dit Bussy; au contraire, Remy, prends et emporte
Diane.
Monsoreau poussa un rugissement, et arracha un pistolet des mains d'un
des nouveaux venus.
Remy hésitait.
--Mais vous? dit-il.
--Enlève! enlève! cria Bussy. Je te la confie.
--Mon Dieu! murmura Diane, mon Dieu! secourez-le!
--Venez, madame, dit Remy.
--Jamais; non, jamais je ne l'abandonnerai!
Remy l'enleva entre ses bras.
--Bussy, cria Diane; Bussy, à moi! au secours!
La pauvre femme était folle, elle ne distinguait plus ses amis de ses
ennemis; tout ce qui l'écartait de Bussy lui était fatal et mortel.
--Va, va, dit Bussy; je te rejoins.
--Oui, hurla Monsoreau; oui, tu la rejoindras, je l'espère.
Bussy vit le Haudouin osciller, puis s'affaisser sur lui-même, et
presque aussitôt tomber en entraînant Diane.
Bussy jeta un cri, et se retournant:
--Ce n'est rien, maître, dit Remy; c'est moi qui ai reçu la balle;
elle est sauve.
Trois hommes se jetèrent sur Bussy; au moment où il se retournait,
Saint-Luc passa entre Bussy et les trois hommes; un des trois tomba.
Les deux autres reculèrent.
--Saint-Luc, dit Bussy; Saint-Luc, par celle que tu aimes, sauve
Diane!
--Mais toi?
--Moi, je suis un homme.
Saint-Luc s'élança vers Diane, déjà relevée sur ses genoux, la prit
entre ses bras et disparut avec elle par la porte.
--A moi! cria Monsoreau, à moi, ceux de l'escalier!
--Ah! scélérat! cria Bussy. Ah! lâche!
Monsoreau se retira derrière ses hommes.
Bussy tira un revers et poussa un coup de pointe; du premier, il
fendit une tête par la tempe; du second, il troua une poitrine.
--Cela déblaye, dit-il.
Puis il revint dans son retranchement.
--Fuyez, maître, fuyez! murmura Remy.
--Moi! fuir... fuir devant des assassins!
Puis, se penchant vers le jeune homme:
--Il faut que Diane se sauve, lui dit-il; mais toi, qu'as-tu?
--Prenez garde! dit Remy, prenez garde!
En effet, quatre hommes venaient de s'élancer par la porte de
l'escalier. Bussy se trouvait pris entre deux troupes.
Mais il n'eut qu'une pensée.
--Et Diane! cria-t-il, Diane!
Alors, sans perdre une seconde, il s'élança sur ces quatre hommes;
pris au dépourvu, deux tombèrent, un blessé, un mort.
Puis, comme Monsoreau avançait, il fit un pas de retraite, et se
trouva derrière son rempart.
--Poussez les verrous, cria Monsoreau, tournez la clef, nous le
tenons, nous le tenons!
Pendant ce temps, par un dernier effort, Remy s'était traîné jusque
devant Bussy; il venait ajouter son corps à la masse du retranchement.
Il y eut une pause d'un instant.
Bussy, les jambes fléchies, le corps collé à la muraille, le bras
plié, la pointe en arrêt, jeta un rapide regard autour de lui.
Sept hommes étaient couchés à terre, neuf restaient debout.
Bussy les compta des yeux.
Mais, en voyant reluire neuf épées, en entendant Monsoreau encourager
ses hommes, en sentant ses pieds clapoter dans le sang, ce vaillant,
qui n'avait jamais connu la peur, vit comme l'image de la mort se
dresser au fond de la chambre et l'appeler avec son morne sourire.
--Sur neuf, dit-il, j'en tuerai bien cinq encore; mais les quatre
autres me tueront. Il me reste des forces pour dix minutes de combat;
eh bien, faisons, pendant les dix minutes, ce que jamais homme ne fit
ni ne fera.
Alors, détachant son manteau, dont il enveloppa son bras gauche comme
d'un bouclier, il fit un bond jusqu'au milieu de la chambre, comme
s'il eût été indigne de sa renommée de combattre plus longtemps à
couvert.
Là, il rencontra un fouillis dans lequel son épée glissa comme une
vipère dans sa couvée; trois fois il vit jour et allongea le bras dans
ce jour; trois fois il entendit crier le cuir des baudriers ou le
buffle des justaucorps, et trois fois un filet de sang tiède coula
jusque sur sa main droite par la rainure de la lame.
Pendant ce temps, il avait paré vingt coups de taille ou de pointe
avec son bras gauche. Le manteau était haché.
La tactique des assassins changea en voyant tomber deux hommes et se
retirer le troisième: ils renoncèrent à faire usage de l'épée, les uns
tombèrent sur lui à coups de crosse de mousquet, les autres tirèrent
sur lui leurs pistolets, dont ils ne s'étaient pas encore servis et
dont il eut l'adresse d'éviter les balles, soit en se jetant de côté,
soit en se baissant. Dans cette heure suprême, tout son être se
multipliait, car, non-seulement il voyait, entendait et agissait, mais
encore il devinait presque la plus subite et la plus secrète pensée de
ses ennemis; Bussy enfin était dans un de ces moments où la créature
atteint l'apogée de la perfection; il était moins qu'un dieu, parce
qu'il était mortel, mais il était certes plus qu'un homme.
Alors il pensa que tuer Monsoreau ce devait mettre fin au combat: il
le chercha donc des yeux parmi ses assassins; mais celui-ci, aussi
calme que Bussy était animé, chargeait les pistolets de ses gens, ou,
les prenant tout chargés de leurs mains, tirait tout en se tenant
masqué derrière ses spadassin.
Mais c'était chose facile pour Bussy que de faire une trouée; il se
jeta au milieu des sbires, qui s'écartèrent, et se trouva face à face
avec Monsoreau.
En ce moment, celui-ci, qui tenait un pistolet tout armé, ajusta Bussy
et fit feu.
La balle rencontra la lame de l'épée, et la brisa à six pouces
au-dessous de la poignée,
--Désarmé! cria Monsoreau, désarmé!
Bussy fit un pas de retraite, et, en reculant, ramassa sa lame brisée.
En une seconde, elle fut soudée à son poignet avec son mouchoir.
Et la bataille recommença, présentant ce spectacle prodigieux d'un
homme presque sans armes, mais aussi presque sans blessures,
épouvantant six hommes bien armés et se faisant un rempart de dix
cadavres.
La lutte recommença et redevint plus terrible que jamais; tandis que
les gens de Monsoreau se ruaient sur Bussy, Monsoreau, qui avait
deviné que le jeune homme cherchait une arme par terre, tirait à lui
toutes celles qui pouvaient être à sa portée.
Bussy était entouré; le tronçon de sa lame, ébréché, tordu, émoussé,
vacillait dans sa main; la fatigue commençait à engourdir son bras; il
regardait autour de lui, quand un des cadavres, ranimé, se relève sur
ses genoux, lui met aux mains une longue et forte rapière.
Ce cadavre, c'était Remy, dont le dernier effort était un dévouement.
Bussy poussa un cri de joie, et bondit en arrière, afin de dégager sa
main de son mouchoir et de se débarrasser du tronçon devenu inutile.
Pendant ce temps, Monsoreau s'approcha de Remy et lui déchargea, à
bout portant, son pistolet dans la tête.
Remy tomba le front fracassé, et, cette fois, pour ne plus se relever.
Bussy jeta un cri, ou plutôt poussa un rugissement.
Les forces lui étaient revenues avec les moyens de défense; il fit
siffler son épée en cercle, abattit un poignet à droite et ouvrit une
joue à gauche.
La porte se trouvait dégagée par ce double coup.
Agile et nerveux, il s'élança contre elle et essaya de l'enfoncer avec
une secousse qui ébranla le mur. Mais les verrous lui résistèrent.
Épuisé de l'effort, Bussy laissa retomber son bras droit, tandis que,
du gauche, il essayait de tirer les verrous derrière lui, tout en
faisant face à ses adversaires.
Pendant cette seconde, il reçut un coup de feu qui lui perça la cuisse
et deux coups d'épée lui entamèrent les flancs.
Mais il avait tiré les verrous et tourné la clef.
Hurlant et sublime de fureur, il foudroya d'un revers le plus acharné
des bandits, et, se fendant sur Monsoreau, il le toucha à la poitrine.
Le grand veneur vociféra une malédiction.
--Ah! dit Bussy en tirant la porte, je commence à croire que
j'échapperai.
Les quatre hommes jetèrent leurs armes et s'accrochèrent à Bussy: ils
ne pouvaient l'atteindre avec le fer, tant sa merveilleuse adresse le
faisait invulnérable; ils tentèrent de l'étouffer.
Mais à coups de pommeau d'épée, mais à coups de taille, Bussy les
assommait, les hachait sans relâche. Monsoreau s'approcha deux fois du
jeune homme et fut touché deux fois encore.
Mais trois hommes s'attachèrent à la poignée de son épée et la lui
arrachèrent des mains.
Bussy ramassa un trépied de bois sculpté qui servait de tabouret,
frappa trois coups, abattit deux hommes; mais le trépied se brisa sur
l'épaule du dernier, qui resta debout.
Celui-là lui enfonça sa dague dans la poitrine.
Bussy le saisit au poignet, arracha la dague, et, la retournant contre
son adversaire, il le força de se poignarder lui-même.
Le dernier sauta par la fenêtre.
Bussy fit deux pas pour le poursuivre; mais Monsoreau, étendu parmi
les cadavres, se releva à son tour et lui ouvrit le jarret d'un coup
de couteau.
Le jeune homme poussa un cri, chercha des yeux une épée, ramassa la
première venue, et la plongea si vigoureusement dans la poitrine du
grand veneur, qu'il le cloua au parquet.
--Ah! s'écria Bussy, je ne sais pas si je mourrai; mais, du moins, je
t'aurai vu mourir!
Monsoreau voulut répondre; mais ce fut son dernier soupir qui passa
par sa bouche entr'ouverte.
Bussy alors se traîna vers le corridor, il perdait tout son sang par
sa blessure de la cuisse et surtout par celle du jarret.
Il jeta un dernier regard derrière lui.
La lune venait de sortir brillante d'un nuage, sa lumière entrait dans
cette chambre inondée de sang; elle vint se mirer aux vitres et
illuminer les murailles hachées par les coups d'épées, trouées par les
balles, effleurant au passage les pâles visages des morts, qui, pour
la plupart, avaient conservé en expirant le regard féroce et menaçant
de l'assassin.
Bussy, à la vue de ce champ de bataille peuplé par lui, tout blessé,
tout mourant qu'il était, se sentit pris d'un orgueil sublime.
Comme il l'avait dit, il avait fait ce qu'aucun homme n'aurait pu
faire.
Il lui restait maintenant à fuir, à se sauver; mais il pouvait fuir,
car il fuyait devant les morts.
Mais tout n'était pas fini pour le malheureux jeune homme.
En arrivant sur l'escalier, il vit reluire des armes dans la cour; un
coup de feu partit: la balle lui traversa l'épaule.
La cour était gardée.
Alors il songea à cette petite fenêtre par laquelle Diane lui
promettait de regarder le combat du lendemain, et, aussi rapidement
qu'il put, il se traîna de ce côté.
Elle était ouverte, en encadrant un beau ciel parsemé d'étoiles. Bussy
referma et verrouilla la porte derrière lui; puis il monta sur la
fenêtre à grand'peine, enjamba la rampe, et mesura des yeux la grille
de fer, afin de sauter de l'autre côté.
--Oh! je n'aurai jamais la force! murmura-t-il.
Mais, en ce moment, il entendit des pas dans l'escalier; c'était la
seconde troupe qui montait.
Bussy était hors de défense; il rappela toutes ses forces. S'aidant de
la seule main et du seul pied dont il pût se servir encore, il
s'élança.
Mais, en s'élançant, la semelle de sa botte glissa sur la pierre.
Il avait tant de sang aux pieds!
Il tomba sur les pointes du fer: les unes pénétrèrent dans son corps,
les autres s'accrochèrent à ses habits, et il demeura suspendu.
En ce moment, il pensa au seul ami qui lui restât au monde.
--Saint-Luc! cria-t-il, à moi! Saint-Luc! à moi!
--Ah! c'est vous, monsieur de Bussy? dit tout à coup une voix sortant
d'un massif d'arbres?
Bussy tressaillit. Cette voix n'était pas celle de Saint-Luc.
--Saint-Luc! cria-t-il de nouveau, à moi! à moi! ne crains rien pour
Diane. J'ai tué le Monsoreau!
Il espérait que Saint-Luc était caché aux environs, et viendrait à
cette nouvelle.
--Ah! le Monsoreau est tué? dit une autre voix.
--Oui.
--Bien.
Et Bussy vit deux hommes sortir du massif; ils étaient masqués tous
deux.
--Messieurs, dit Bussy, messieurs, au nom du ciel, secourez un pauvre
gentilhomme qui peut échapper encore, si vous le secourez.
--Qu'en pensez-vous, monseigneur? demanda à demi-voix un des deux
inconnus.
--Imprudent! dit l'autre.
--Monseigneur! s'écria Bussy, qui avait entendu, tant l'acuité de ses
sens s'était augmentée du désespoir de sa situation; monseigneur!
délivrez-moi, et je vous pardonnerai de m'avoir trahi!
--Entends-tu? dit l'homme masqué.
--Qu'ordonnez-vous?
--Eh bien, que tu le délivres.
Puis il ajouta avec un rire que cacha son masque:
--De ses souffrances....
Bussy tourna la tête du côté par où venait la voix qui osait parler
avec un accent railleur dans un pareil moment.
--Oh! je suis perdu! murmura-t-il.
En effet, au même moment, le canon d'une arquebuse se posa sur sa
poitrine, et le coup partit.
La tête de Bussy retomba sur son épaule; ses mains se roidirent.
--Assassin! dit-il, sois maudit!
Et il expira en prononçant le nom de Diane.
Les gouttes de son sang tombèrent du treillis sur celui qu'on avait
appelé monseigneur.
--Est-il mort? crièrent plusieurs hommes qui, après avoir enfoncé la
porte, apparaissaient à la fenêtre.
--Oui, cria Aurilly, mais fuyez; songez que monseigneur le duc d'Anjou
était le protecteur et l'ami de M. de Bussy.
Les hommes n'en demandèrent pas davantage; ils disparurent. Le duc
entendit le bruit de leurs pas s'éloigner, décroître et se perdre.
--Maintenant, Aurilly, dit l'autre homme masqué, monte dans cette
chambre, et jette-moi par la fenêtre le corps du Monsoreau.
Aurilly monta, reconnut, parmi ce nombre inouï de cadavres, le corps
du grand veneur, le chargea sur ses épaules, et, comme le lui avait
ordonné son compagnon, il jeta par la fenêtre le corps, qui, en
tombant, vint à son tour éclabousser de son sang les habits du duc
d'Anjou.
François fouilla sous le justaucorps du grand veneur et en tira l'acte
d'alliance signé de sa royale main.
--Voilà ce que je cherchais, dit-il; nous n'avons plus rien à faire
ici.
--Et Diane! demanda Aurilly, de la fenêtre.
--Ma foi! je ne suis plus amoureux; et, comme elle ne nous a pas
reconnus, détache-la, détache aussi Saint-Luc, et que tous deux s'en
aillent où ils voudront.
Aurilly disparut.
--Je ne serai pas roi de France de ce coup-ci encore, dit le duc en
déchirant l'acte en morceaux. Mais, de ce coup-ci non plus, je ne
serai pas encore décapité pour cause de haute trahison.