LES INTÉRÊTS ET LE CAPITAL.

A mesure que le roi avait parlé, à mesure que les conjurés l'avaient

reconnu, ils étaient passé de la stupeur à l'épouvante.

L'abdication, signée Chicot Ier, avait changé l'épouvante en rage.

Chicot rejeta son froc sur ses épaules, croisa les bras, et, tandis

que Gorenflot fuyait à toutes jambes, il soutint, immobile et

souriant, le premier choc.

Ce fut un terrible moment à passer. Les gentilshommes, furieux,

s'avancèrent sur le Gascon, bien déterminés à se venger de la cruelle

mystification dont ils étaient victimes.

Mais cet homme sans armes, la poitrine couverte de ses deux bras

seulement, ce visage au masque railleur, qui semblait défier tant de

force de s'attaquer à tant de faiblesse, les arrêta plus encore

peut-être que les remontrances du cardinal, lequel leur faisait

observer que la mort de Chicot ne servirait à rien, mais, tout au

contraire, serait vengée terriblement par le roi, de complicité avec

son fou dans cette scène de terrible bouffonnerie.

Il en résulta que les dagues et les rapières s'abaissèrent devant

Chicot, qui, soit dévouement,--et il en était capable,--soit

pénétration de leur pensée, continua de leur rire au nez.

Cependant les menaces du roi devenaient plus pressantes, et les coups

de hache de Crillon plus pressés. Il était évident que la porte ne

pouvait résister longtemps à une pareille attaque, qu'on n'essayait

pas même de repousser.

Aussi, après un moment de délibération, le duc de Guise donna-t-il

l'ordre de la retraite.

Cet ordre fit sourire Chicot.

Pendant les nuits de retraite avec Gorenflot, il avait examiné le

souterrain; il avait reconnu la porte de sortie, et il avait dénoncé

cette porte au roi, qui y avait placé Tocquenot, lieutenant des gardes

suisses.

Il était donc évident que les ligueurs, les uns après les autres,

allaient se jeter dans la gueule du loup.

Le cardinal s'éclipsa le premier, suivi d'une vingtaine de

gentilshommes. Alors Chicot vit passer le duc avec un pareil nombre à

peu près de moines; puis Mayenne, à qui sa difficulté de courir, à

cause de son énorme ventre et de son épaisse encolure, avait tout

naturellement fait confier le soin de la retraite.

Quand M. de Mayenne passa le dernier devant la cellule de Gorenflot et

que Chicot le vit se traîner, alourdi par sa masse, Chicot ne souriait

plus, il se tenait les côtes de rire.

Dix minutes s'écoulèrent, pendant lesquelles Chicot prêta l'oreille,

croyant toujours entendre le bruit des ligueurs refoulés dans le

souterrain; mais, à son grand étonnement, le bruit, au lieu de revenir

à lui, continuait de s'éloigner.

Tout à coup une pensée vint au Gascon, qui changea ses éclats de rire

en grincements de dents. Le temps s'écoulait, les ligueurs ne

revenaient pas; les ligueurs s'étaient-ils aperçus que la porte était

gardée, et avaient-ils découvert une autre sortie?

Chicot allait s'élancer hors de la cellule, quand, tout à coup, la

porte en fut obstruée par une masse informe qui se vautra à ses pieds

en s'arrachant des poignées de cheveux tout autour de la tête.

--Ah! misérable que je suis! s'écriait le moine. Oh! mon bon seigneur

Chicot, pardonnez-moi! pardonnez-moi!

Comment Gorenflot, qui était parti le premier, revenait-il seul quand

déjà il eût dû être bien loin?

Voilà la question qui se présenta tout naturellement à la pensée de

Chicot.

--Oh! mon bon monsieur Chicot, cher seigneur, à moi! continuait de

hurler Gorenflot; pardonnez à votre indigne ami, qui se repent et fait

amende honorable à vos genoux.

--Mais, demanda Chicot, comment ne t'es-tu pas enfui avec les autres,

drôle?

--Parce que je n'ai pas pu passer par où passent les autres, mon bon

seigneur; parce que le Seigneur, dans sa colère, m'a frappé d'obésité.

Oh! malheureux ventre! oh! misérable bedaine! criait le moine en

frappant de ses deux poings la partie qu'il apostrophait. Ah! que ne

suis-je mince comme vous, monsieur Chicot! Que c'est beau et surtout

que c'est heureux d'être mince!

Chicot ne comprenait absolument rien aux lamentations du moine.

--Mais les autres passent donc quelque part? s'écria Chicot d'une voix

de tonnerre; les autres s'enfuient donc?

--Pardieu! dit le moine, que voulez-vous qu'ils fassent? qu'ils

attendent la corde? Oh! malheureux ventre!

--Silence! cria Chicot, et répondez-moi.

Gorenflot se redressa sur ses deux genoux.

--Interrogez, monsieur Chicot, répondit-il, vous en avez bien

certainement le droit.

--Comment se sauvent les autres?

--A toutes jambes.

--Je comprends... mais par où?

--Par le soupirail.

--Mordieu! par quel soupirail?

--Par le soupirail qui donne dans le caveau du cimetière.

--Est-ce le chemin que tu appelles le souterrain? réponds vite.

--Non, cher monsieur Chicot. La porte du souterrain était gardée

extérieurement. Le grand cardinal de Guise, au moment de l'ouvrir, a

entendu un Suisse qui disait: _Mich durstet_, ce qui veut dire, à ce

qu'il paraît: _J'ai soif_.

--Ventre de biche! s'écria Chicot, je sais ce que cela veut dire; de

sorte que les fuyards ont pris un autre chemin?

--Oui, cher monsieur Chicot; ils se sauvent par le caveau du

cimetière.

--Qui donne?....

--D'un côté, dans la crypte, de l'autre, sous la porte Saint-Jacques.

--Tu mens!

--Moi, cher seigneur!

--S'ils s'étaient sauvés par le caveau donnant dans la crypte, je les

eusse vus repasser devant ta cellule.

--Voilà justement, cher monsieur Chicot; ils ont pensé qu'ils

n'auraient pas le temps de faire ce grand détour, et ils sont passés

par le soupirail.

--Quel soupirail?

--Par un soupirail qui donne dans le jardin et qui sert à éclairer le

passage.

--De sorte que toi....

--De sorte que moi, qui suis trop gros....

--Eh bien?

--Je n'ai jamais pu passer: et l'on s'est mis à me tirer par les

pieds, vu que j'interceptais le chemin aux autres.

--Mais, s'écria Chicot, le visage éclairé tout à coup d'une étrange

jubilation, si tu n'as pas pu passer....

--Non, et cependant j'ai fait de grands efforts; voyez mes épaules,

voyez ma poitrine.

--Alors lui, qui est plus gros que toi.

--Qui, lui?

--Oh! mon Dieu! dit Chicot, si tu es pour moi dans cette affaire-là,

je te promets un fier cierge; de sorte qu'il ne pourra pas passer non

plus.

--Monsieur Chicot!

--Lève-toi, frocard!

Le moine se leva aussi vite qu'il put.

--Bien, maintenant conduis-moi au soupirail.

--Où vous voudrez, mon cher seigneur.

--Marche devant, malheureux, marche!

Gorenflot se mit à trotter aussi vite qu'il put, en levant, de temps

en temps, les bras au ciel, maintenu dans l'allure qu'il avait prise

par les coups de corde que lui allongeait Chicot.

Tous deux traversèrent le corridor et descendirent dans le jardin.

--Par ici, dit Gorenflot, par ici.

--Tais-toi, et marche, drôle!

Gorenflot fit un dernier effort et parvint jusqu'auprès d'un massif

d'arbres d'où semblaient sortir des plaintes.

--Là, dit-il, là.

Et, au bout de son haleine, il tomba le derrière sur l'herbe.

Chicot fit trois pas en avant et aperçut quelque chose qui s'agitait à

fleur de terre.

A côté de ce quelque chose qui ressemblait au train de derrière de

l'animal que Diogène appelait un coq à deux pieds et sans plumes,

gisaient une épée et un froc.

Il était évident que l'individu qui se trouvait pris si

malheureusement s'était successivement défait de tous les objets qui

pouvaient le grossir, de sorte que, pour le moment, désarmé de son

épée, dépouillé de son froc, il se trouvait réduit à sa plus simple

expression.

Et cependant, comme Gorenflot, il faisait des efforts inutiles pour

disparaître complètement.

--Mordieu! ventrebleu! sandieu! criait la voix étouffée du fugitif.

J'aimerais mieux passer au milieu de toute la garde. Aïe! ne tirez pas

si fort, mes amis, je glisserai tout doucement; je sens que j'avance,

pas vite, mais j'avance.

--Ventre de biche! M. de Mayenne! murmura Chicot en extase. Mon bon

seigneur Dieu, tu as gagné ton cierge.

--Ce n'est pas pour rien que j'ai été surnommé Hercule, reprit la voix

étouffée, je soulèverai cette pierre. Hein!

Et il fit un si violent effort, qu'effectivement la pierre trembla.

--Attends, dit tout bas Chicot, attends.

Et il frappa des pieds comme quelqu'un qui accourt à grand bruit.

--Ils arrivent, dirent plusieurs voix dans le souterrain.

--Ah! fit Chicot, comme s'il arrivait tout essouflé. Ah! c'est donc

toi, misérable moine!

--Ne dites rien, monseigneur, murmurèrent les voix, il vous prend pour

Gorenflot.

--Ah! c'est donc toi, lourde masse, _pondus immobile_! tiens! ah!

c'est donc toi, _indigesta moles!_ tiens!

Et, à chaque apostrophe, Chicot, arrivé enfin au but si désiré de sa

vengeance, fit retomber de toute la volée de son bras, sur les parties

charnues qui s'offraient à lui, la corde avec laquelle il avait déjà

flagellé Gorenflot.

--Silence! disaient toujours les voix, il vous prend pour le moine.

En effet, Mayenne ne poussait que des plaintes étouffées, tout en

redoublant d'efforts pour soulever la pierre.

--Ah! conspirateur! reprit Chicot; ah! moine indigne! tiens, voilà

pour l'ivrognerie! tiens, voilà pour la paresse! tiens, voilà pour la

colère; tiens, voilà pour la luxure! tiens, voilà pour la gourmandise!

Je regrette qu'il n'y ait que sept péchés capitaux; tiens, tiens,

tiens, voilà pour les vices que tu as!

--Monsieur Chicot, disait Gorenflot couvert de sueur; monsieur Chicot,

ayez pitié de moi.

--Ah! traître! continua Chicot, frappant toujours, tiens, voilà pour

ta trahison!

--Grâce! murmurait Gorenflot, croyant ressentir tous les coups qui

tombaient sur Mayenne, grâce, cher monsieur Chicot!

Mais Chicot, au lieu de s'arrêter, s'enivrait de sa vengeance et

redoublait de coups.

Si puissant qu'il fût sur lui-même, Mayenne ne pouvait retenir ses

gémissements.

--Ah! continua Chicot, que ne plaît-il à Dieu de substituer à ton

corps vulgaire, à ta carcasse roturière, les très-hautes et

très-puissantes omoplates du duc de Mayenne, à qui je dois une volée

de coups de bâton dont les intérêts courent depuis sept ans!... Tiens,

tiens, tiens!

Gorenflot poussa un soupir et tomba.

--Chicot! vociféra le duc.

--Oui, moi-même, oui, Chicot, indigne serviteur du roi; Chicot, bras

débile, qui voudrait avoir les cent bras de Briarée pour cette

occasion.

Et Chicot, de plus en plus exalté, réitéra les coups de corde avec une

telle rage, que le patient, rassemblant toutes ses forces, souleva la

pierre, dans un paroxysme de la douleur, et, les côtes déchirées, les

reins sanglants, tomba entre, les bras de ses amis.

Le dernier coup de Chicot frappa dans le vide.

Chicot alors se tourna: le vrai Gorenflot était évanoui, sinon de

douleur, du moins d'effroi.

La dame de Monsoreau — Tome 3. · 第 58 / 72 题