DU DÉSAGRÉMENT DES LITIÈRES TROP LARGES ET DES PORTES TROP ÉTROITES.

Bussy ne quittait point Diane; le sourire bienveillant de Monsoreau

lui donnait une liberté dont il se fût bien gardé de ne point user.

Les jaloux ont ce privilège qu'ayant rudement fait la guerre pour

conserver leur bien ils ne sont point épargnés, quand une fois les

braconniers ont mis le pied sur leurs terres.

--Madame, disait Bussy à Diane, je suis en vérité le plus misérable

des hommes. Sur la nouvelle de sa mort, j'ai conseillé au prince de

retourner à Paris et de s'accommoder avec sa mère; il a consenti, et

voilà que vous restez en Anjou.

--Oh! Louis, répondit la jeune femme en serrant du bout de ses doigts

effilés la main de Bussy, osez-vous dire que nous sommes malheureux?

Tant de beaux jours, tant de joies ineffables dont le souvenir passe

comme un frisson sur mon coeur, vous les oubliez donc, vous?

--Je n'oublie rien, madame; au contraire, je me souviens trop, et

voilà pourquoi, pendant ce bonheur, je me trouve si fort à plaindre.

Comprenez-vous ce que je vais souffrir, madame, s'il faut que je

retourne à Paris, à cent lieues de vous! Mon coeur se brise, Diane, et

je me sens lâche.

Diane regarda Bussy; tant de douleur éclatait dans ses yeux, qu'elle

baissa la tête et qu'elle se prit à réfléchir.

Le jeune homme attendit un instant, le regard suppliant et les mains

jointes.

--Eh bien! dit tout à coup Diane, vous irez à Paris, Louis, et moi

aussi.

--Comment! s'écria le jeune homme, vous quitteriez M. de Monsoreau?

--Je le quitterais, répondit Diane, que lui ne me quitterait pas; non,

croyez-moi, Louis, mieux vaut qu'il vienne avec nous.

--Blessé, malade comme il est, impossible!

--Il viendra, vous dis-je.

Et aussitôt, quittant le bras de Bussy, elle se rapprocha du prince,

lequel répondait de fort mauvaise humeur à Monsoreau, dont Ribérac,

Antraguet et Livarot entouraient la litière.

A l'aspect de Diane, le front du comte se rasséréna; mais cet instant

de calme ne fut pas de longue durée, il passa comme passe un rayon de

soleil entre deux orages.

Diane s'approcha du duc, et le comte fronça le sourcil.

--Monseigneur, dit-elle avec un charmant sourire, on dit Votre Altesse

passionnée pour les fleurs. Venez, je veux montrer à Votre Altesse les

plus belles fleurs de tout l'Anjou.

François lui offrit galamment la main.

--Où conduisez-vous donc monseigneur, madame? demanda Monsoreau

inquiet.

--Dans la serre, monsieur.

--Ah! fit Monsoreau. Eh bien! soit, portez-moi dans la serre.

--Ma foi, se dit Remy, je crois maintenant que j'ai bien fait de ne

pas le tuer; Dieu merci! il se tuera bien tout seul.

Diane sourit à Bussy d'une façon qui promettait merveilles.

--Que M. de Monsoreau, lui dit-elle tout bas, ne se doute pas que vous

quittez l'Anjou, et je me charge du reste.

--Bien! fit Bussy.

Et il s'approcha du prince, tandis que la litière du Monsoreau

tournait derrière un massif.

--Monseigneur, dit-il, pas d'indiscrétion surtout; que le Monsoreau ne

sache pas que nous sommes sur le point de nous accommoder.

--Pourquoi cela?

--Parce qu'il pourrait prévenir la reine-mère de nos intentions pour

s'en faire une amie, et que, sachant la résolution prise, madame

Catherine pourrait bien être moins disposée à nous faire des

largesses.

--Tu as raison, dit le duc. Tu t'en défies donc?

--Du Monsoreau? parbleu!

--Eh bien! moi aussi; je crois, en vérité, qu'il a fait exprès le

mort.

--Non, par ma foi, il a bel et bien reçu un coup d'épée à travers la

poitrine; cet imbécile de Remy, qui l'a tiré d'affaire, l'a cru

lui-même mort un instant; il faut, en vérité, qu'il ait l'âme

chevillée dans le corps.

On arriva devant la serre. Diane souriait au duc d'une façon plus

charmante que jamais.

Le prince passa le premier, puis Diane. Monsoreau voulut venir après;

mais, quand sa litière se présenta pour passer, on s'aperçut qu'il

était impossible de la faire entrer: la porte, de style ogival, était

longue et haute, mais large seulement comme les plus grosses caisses,

et la litière de M. de Monsoreau avait six pieds de largeur.

A la vue de cette porte trop étroite et de cette litière trop large,

le Monsoreau poussa un rugissement.

Diane entra dans la serre sans faire attention aux gestes désespérés

de son mari.

Bussy, pour qui le sourire de la jeune femme, dans le coeur de

laquelle il avait l'habitude de lire par les yeux, devenait

parfaitement clair, demeura près de Monsoreau en lui disant avec une

parfaite tranquillité:

--Vous vous entêtez inutilement, monsieur le comte; cette porte est

trop étroite, et jamais vous ne passerez par là.

--Monseigneur! monseigneur! criait Monsoreau, n'allez pas dans cette

serre; il y a de mortelles exhalaisons, des fleurs étrangères qui

répandent les parfums les plus vénéneux. Monseigneur!....

Mais François n'écoutait pas. Malgré sa prudence accoutumée, heureux

de sentir dans ses mains la main de Diane, il s'enfonçait dans les

verdoyants détours.

Bussy encourageait Monsoreau à patienter avec la douleur; mais, malgré

les exhortations de Bussy, ce qui devait arriver arriva: Monsoreau ne

put supporter, non pas la douleur physique, sous ce rapport il

semblait de fer, mais la douleur morale. Il s'évanouit.

Remy reprenait tous ses droits; il ordonna que le blessé fût reconduit

dans sa chambre.

--Maintenant, demanda Remy au jeune homme, que dois-je faire?

--Eh! pardieu! dit Bussy, achève ce que tu as si bien commencé: reste

près de lui, et guéris-le.

Puis il annonça à Diane l'accident arrivé à son mari.

Diane quitta aussitôt le duc d'Anjou et s'achemina vers le château.

--Avons-nous réussi? lui demanda Bussy lorsqu'elle passa à ses côtés.

--Je le crois, dit-elle. En tout cas, ne partez point sans avoir vu

Gertrude.

Le duc n'aimait les fleurs que parce qu'il les visitait avec Diane.

Aussitôt que Diane fût éloignée, les recommandations du comte lui

revinrent à l'esprit, et il sortit du bâtiment.

Ribérac, Livarot et Antraguet le suivirent.

Pendant ce temps, Diane avait rejoint son mari, à qui Remy faisait

respirer des sels.

Le comte ne tarda pas à rouvrir les yeux.

Son premier mouvement fut de se soulever avec violence; mais Remy

avait prévu ce premier mouvement, et le comte était attaché sur son

matelas.

Il poussa un second rugissement; mais, en regardant autour de lui, il

aperçut Diane debout à son chevet.

--Ah! c'est vous, madame, dit-il; je suis bien aise de vous voir pour

vous dire que ce soir nous partons pour Paris.

Remy jeta les hauts cris; mais Monsoreau ne fit pas plus attention à

Remy que s'il n'était pas là.

--Y pensez-vous, monsieur? dit Diane avec son calme habituel, et votre

blessure?

--Madame, dit le comte, il n'y a pas de blessure qui tienne, j'aime

mieux mourir que souffrir, et, dusse-je mourir par les chemins, ce

soir nous partirons.

--Eh bien! monsieur, dit Diane, comme il vous plaira.

--Il me plaît ainsi; faites donc vos préparatifs, je vous prie.

--Mes préparatifs seront vite faits, monsieur. Mais puis-je savoir

quelle cause a amené cette subite détermination?

--Je vous le dirai, madame, quand vous n'aurez plus de fleurs à

montrer au prince, ou quand j'aurai fait construire des portes assez

larges pour que ma litière entre partout.

Diane s'inclina.

--Mais, madame, dit Remy.

--M. le comte le veut, répondit Diane, mon devoir est d'obéir.

Et Remy crut reconnaître, à un signe de la jeune femme, qu'il devait

cesser ses observations.

Il se tut tout en grommelant:

--Ils me le tueront, et puis on dira que c'est la faute de la

médecine.

Pendant ce temps, le duc d'Anjou s'apprêtait à quitter Méridor. Il

témoigna la plus grande reconnaissance au baron de l'accueil qu'il lui

avait fait et remonta à cheval.

Gertrude apparut en ce moment. Elle venait annoncer tout haut au duc

que sa maîtresse, retenue près du comte, ne pouvait avoir l'honneur de

lui présenter ses hommages, et tout bas, à Bussy, que Diane partait le

soir.

On partit.

Le duc avait les volontés dégénérescentes, ou plutôt les

perfectionnements de ses caprices.

Diane cruelle le blessait et le repoussait de l'Anjou; Diane souriante

lui fut une amorce.

Comme il ignorait la résolution prise par le grand veneur, tout le

long du chemin il ne cessa de méditer sur le danger qu'il y aurait à

obéir trop facilement aux désirs de la reine-mère.

Bussy avait prévu cela, et il comptait bien sur ce désir de rester.

--Vois-tu, Bussy, lui dit le duc, j'ai réfléchi.

--Bon! monseigneur. Et à quoi? demanda le jeune homme.

--Qu'il n'est pas bon de me rendre ainsi tout de suite aux

raisonnements de ma mère.

--Vous avez raison; elle se croit déjà bien assez profonde politique

comme cela.

--Tandis que, vois-tu, en lui demandant huit jours, ou plutôt en

traînant huit jours; en donnant quelques fêtes auxquelles nous

appellerons la noblesse, nous montrerons à notre mère combien nous

sommes forts.

--Puissamment raisonné, monseigneur. Cependant il me semble....

--Je resterai ici huit jours, dit le duc, et, grâce à ce délai,

j'arracherai de nouvelles conditions à ma mère; c'est moi qui te le

dis.

Bussy parut réfléchir profondément.

--En effet, monseigneur, dit-il, arrachez, arrachez; mais tâchez qu'au

lieu de profiter par ce retard, vos affaires n'en souffrent pas. Le

roi, par exemple....

--Eh bien! le roi?

--Le roi, ne connaissant pas vos intentions, peut s'irriter. Il est

très-irascible, le roi.

--Tu as raison; il faudrait que je pusse envoyer quelqu'un pour saluer

mon frère de ma part, et pour lui annoncer mon retour: cela me donnera

les huit jours dont j'ai besoin.

--Oui; mais ce quelqu'un court grand risque, dit Bussy.

Le duc d'Anjou sourit de son mauvais sourire.

--Si je changeais de résolution, n'est-ce pas? dit-il.

--Eh! malgré la promesse faite à votre frère, vous en changerez si

l'intérêt vous y pousse, n'est-ce pas?

--Dame! fit le prince.

--Très-bien! et alors on enverra votre ambassadeur à la Bastille.

--Nous ne le préviendrons pas de ce qu'il porte, et nous lui donnerons

une lettre.

--Au contraire, dit Bussy, ne lui donnez pas de lettre et prévenez-le.

--Mais alors personne ne voudra se charger de la mission.

--Allons donc!

--Tu connais un homme qui s'en chargera, toi?

--Oui, j'en connais un.

--Lequel?

--Moi, monseigneur.

--Toi?

--Oui, moi... J'aime les négociations difficiles.

--Bussy, mon cher Bussy, s'écria le duc, si tu fais cela, tu peux

compter sur mon éternelle reconnaissance.

Bussy sourit. Il connaissait la mesure de cette reconnaissance dont

lui parlait Son Altesse.

Le duc crut qu'il hésitait.

--Et je te donnerai dix mille écus pour ton voyage, ajouta-t-il.

--Allons donc! monseigneur, dit Bussy, soyez plus généreux: est-ce que

l'on paye ces choses-là?

--Ainsi tu pars?

--Je pars.

--Pour Paris?

--Pour Paris.

--Et quand cela?

--Dame! quand vous voudrez.

--Le plus tôt serait le mieux.

--Oui, eh bien!

--Eh bien?

--Ce soir, si vous voulez, monseigneur.

--Brave Bussy, cher Bussy, tu consens donc réellement?

--Si je consens? dit Bussy; mais, pour le service de Votre Altesse,

vous savez bien, monseigneur, que je passerais dans le feu. C'est donc

convenu, je pars ce soir. Vous, vivez joyeusement ici, et attrapez-moi

de la reine-mère quelque bonne abbaye.

--J'y songe déjà, mon ami.

--Alors adieu, monseigneur.

--Adieu, Bussy... Ah! n'oublie pas une chose.

--Laquelle?

--Prends congé de ma mère.

--J'aurai cet honneur.

En effet, Bussy, plus leste, plus joyeux, plus léger qu'un écolier

pour lequel la cloche vient de sonner l'heure de la récréation, fit sa

visite à Catherine, et s'apprêta pour partir aussitôt que le signal du

départ lui viendrait de Méridor.

Le signal se fit attendre jusqu'au lendemain matin. Monsoreau s'était

senti si faible après cette émotion éprouvée, qu'il avait jugé

lui-même qu'il avait besoin de cette nuit de repos.

Mais, vers sept heures, le même palefrenier qui avait apporté la

lettre de Saint-Luc vint annoncer à Bussy que, malgré les larmes du

vieux baron et les oppositions de Remy, le comte venait de partir pour

Paris dans une litière qu'escortaient à cheval Diane, Remy et

Gertrude.

Cette litière était portée par huit hommes qui, de lieue en lieue,

devaient se relayer.

Bussy n'attendait que cette nouvelle. Il sauta sur un cheval sellé

depuis la veille et prit le même chemin.

La dame de Monsoreau — Tome 3. · 第 28 / 72 题