COMMENT LE DUC D'ANJOU ALLA A MÉRIDOR POUR FAIRE A MADAME DE MONSOREAU
DES COMPLIMENTS SUR LA MORT DE SON MARI, ET COMMENT IL TROUVA M. DE
MONSOREAU QUI VENAIT AU-DEVANT DE LUI.
Aussitôt l'entretien rompu entre le duc d'Anjou et sa mère, le premier
s'était empressé d'aller trouver Bussy pour connaître la cause de cet
incroyable changement qui s'était fait en lui.
Bussy, rentré chez lui, lisait pour la cinquième fois la lettre de
Saint-Luc, dont chaque ligne lui offrait des sens de plus en plus
agréables.
De son côté, Catherine, retirée chez elle, faisait venir ses gens, et
commandait ses équipages pour un départ qu'elle croyait pouvoir fixer
au lendemain ou au surlendemain au plus tard.
Bussy reçut le prince avec un charmant sourire.
--Comment! monseigneur, dit-il, Votre Altesse daigne prendre la peine
de passer chez moi?
--Oui, mordieu! dit le duc, et je viens te demander une explication.
--A moi?
--Oui, à toi.
--J'écoute, monseigneur.
--Comment! s'écria le duc, tu me commandes de m'armer de pied en cap
contre les suggestions de ma mère, et de soutenir vaillamment le choc;
je le fais, et, au plus fort de la lutte, quand tous les coups se sont
émoussés sur moi, tu viens me dire: «Ôtez votre cuirasse, monseigneur;
ôtez-la.»
--Je vous avais fait toutes ces recommandations, monseigneur, parce
que j'ignorais dans quel but était venue madame Catherine. Mais
maintenant que je vois qu'elle est venue pour la plus grande gloire et
pour la plus grande fortune de Votre Altesse....
--Comment! fit le duc, pour ma plus grande gloire et pour ma plus
grande fortune; comment comprends-tu donc cela?
--Sans doute, reprit Bussy; que veut Votre Altesse, voyons? Triompher
de ses ennemis, n'est-ce pas? car je ne pense point, comme l'avancent
certaines personnes, que vous songiez à devenir roi de France.
Le duc regarda sournoisement Bussy.
--Quelques-uns vous le conseilleront peut-être, monseigneur, dit le
jeune homme; mais ceux-là, croyez-le bien, ce sont vos plus cruels
ennemis; puis, s'ils sont trop tenaces, si vous ne savez comment vous
en débarrasser, envoyez-les-moi: je les convaincrai qu'ils se
trompent.
Le duc fit la grimace.
--D'ailleurs, continua Bussy, examinez-vous, monseigneur, sondez vos
reins, comme dit la Bible; avez-vous cent mille hommes, dix millions
de livres, des alliances à l'étranger; et puis, enfin, voulez-vous
aller contre votre seigneur?
--Monseigneur ne s'est pas gêné d'aller contre moi, dit le duc.
--Ah! si vous le prenez sur ce pied-là, vous avez raison;
déclarez-vous, faites-vous couronner et prenez le titre de roi de
France, je ne demande pas mieux que de vous voir grandir, puisque, si
vous grandissez, je grandirai avec vous.
--Qui te parle d'être roi de France? repartit aigrement le duc; tu
discutes là une question que jamais je n'ai proposé à personne de
résoudre, pas même à moi.
--Alors tout est dit, monseigneur, et il n'y a plus de discussion
entre nous, puisque nous sommes d'accord sur le point principal.
--Nous sommes d'accord?
--Cela me semble, au moins. Faites-vous donc donner une compagnie de
gardes, cinq cent mille livres. Demandez, avant que la paix soit
signée, un subside à l'Anjou pour faire la guerre. Une fois que vous
le tiendrez, vous le garderez; cela n'engage à rien. De cette façon,
nous aurons des hommes, de l'argent, de la puissance, et nous irons...
Dieu sait où!
--Mais, une fois à Paris, une fois qu'ils m'auront repris, une fois
qu'ils me tiendront, ils se moqueront de moi, dit le duc.
--Allons donc! monseigneur, vous n'y pensez pas. Eux, se moquer de
vous! N'avez-vous pas entendu ce que vous offre la reine-mère?
--Elle m'a offert bien des choses.
--Je comprends, cela vous inquiète?
--Oui.
--Mais, entre autres choses, elle vous a offert une compagnie de
gardes, cette compagnie fût-elle commandée par Bussy.
--Sans doute elle a offert cela.
--Eh bien! acceptez, c'est moi qui vous le dis; nommez Bussy votre
capitaine; nommez Antraguet et Livarot vos lieutenants; nommez Ribérac
enseigne. Laissez-nous à nous quatre composer cette compagnie comme
nous l'entendrons; puis vous verrez, avec cette escorte à vos talons,
si quelqu'un se moque de vous, et ne vous salue pas quand vous
passerez, même le roi.
--Ma foi, dit le duc, je crois que tu as raison, Bussy, j'y songerai.
--Songez-y, monseigneur.
--Oui; mais que lisais-tu là si attentivement, quand je suis arrivé?
--Ah! pardon, j'oubliais, une lettre.
--Une lettre.
--Qui vous intéresse encore plus que moi; où diable avais-je donc la
tête de ne pas vous la montrer tout de suite.
--C'est donc une grande nouvelle.
--Oh! mon Dieu oui, et même une triste nouvelle: M. de Monsoreau est
mort.
--Plaît-il! s'écria le duc avec un mouvement si marqué de surprise,
que Bussy, qui avait les yeux fixés sur le prince, crut, au milieu de
cette surprise, remarquer une joie extravagante.
--Mort, monseigneur.
--Mort, M. de Monsoreau?
--Eh! mon Dieu oui! ne sommes-nous pas tous mortels?
--Oui; mais l'on ne meurt pas comme cela tout à coup.
--C'est selon. Si l'on vous tue.
--Il a donc été tué?
--Il paraît que oui.
--Par qui?
--Par Saint-Luc, avec qui il s'est pris de querelle.
--Ah! ce cher Saint-Luc, s'écria le prince.
--Tiens, dit Bussy, je ne le savais pas si fort de vos amis, ce cher
Saint-Luc!
--Il est des amis de mon frère, dit le duc, et, du moment où nous nous
réconcilions, les amis de mon frère sont les miens.
--Ah! monseigneur, à la bonne heure, et je suis charmé de vous voir
dans de pareilles dispositions.
--Et tu es sûr....?
--Dame! aussi sûr qu'on peut l'être. Voici un billet de Saint-Luc qui
m'annonce cette mort, et, comme je suis aussi incrédule que vous, et
que je doutais, monseigneur, j'ai envoyé mon chirurgien Remy, pour
constater le fait, et présenter mes compliments de condoléance au
vieux baron.
--Mort! Monsoreau mort! répéta le duc d'Anjou; mort _tout seul._
--Le mot lui échappait comme _le cher Saint-Luc_ lui avait échappé.
Tous deux étaient d'une effroyable naïveté.
--Il n'est pas mort tout seul, dit Bussy, puisque c'est Saint-Luc qui
l'a tué.
--Oh! je m'entends, dit le duc.
--Monseigneur l'avait-il par hasard donné à tuer par un autre? demanda
Bussy.
--Ma foi non, et toi.
--Oh! moi, monseigneur, je ne suis pas assez grand prince pour faire
faire cette sorte de besogne par les autres, et je suis obligé de la
faire moi-même.
--Ah! Monsoreau, Monsoreau, fit le prince avec son affreux sourire.
--Tiens! monseigneur! on dirait que vous lui en vouliez, à ce pauvre
comte?
--Non, c'est toi qui lui en voulais.
--Moi, c'était tout simple que je lui en voulusse, dit Bussy en
rougissant malgré lui. Ne m'a-t-il pas un jour fait subir, de la part
de Votre Altesse, une affreuse humiliation.
--Tu t'en souviens encore?
--Oh! mon Dieu non, monseigneur, vous le voyez bien; mais vous, dont
il était le serviteur, l'ami, l'âme damnée....
--Voyons, voyons, dit le prince, interrompant la conversation qui
devenait embarrassante pour lui, fais seller les chevaux, Bussy.
--Seller lés chevaux, et pourquoi faire?
--Pour aller à Méridor, je veux faire mes compliments de condoléance à
madame Diane. D'ailleurs, cette visite était projetée depuis
longtemps, et je ne sais comment elle ne s'est pas faite encore; mais
je ne la retarderai pas davantage. Corbleu! je ne sais pas pourquoi,
mais j'ai le coeur aux compliments aujourd'hui.
--Ma foi, se dit Bussy en lui-même, à présent que le Monsoreau est
mort et que je n'ai plus peur qu'il vende sa femme au duc, peu
m'importe qu'il la revoie; s'il l'attaque, je la défendrai bien tout
seul. Allons, puisque l'occasion de la revoir m'est offerte, profitons
de l'occasion.
Et il sortit pour donner l'ordre de seller les chevaux.
Un quart d'heure après, tandis que Catherine dormait ou feignait de
dormir pour se remettre des fatigues du voyage, le prince, Bussy, dix
gentilshommes, montés sur de beaux chevaux, se dirigeaient vers
Méridor avec cette joie qu'inspirent toujours le beau temps, l'herbe
fleurie et la jeunesse, aux hommes comme aux chevaux.
A l'aspect de cette magnifique cavalcade, le portier du château vint
au bord du fossé demander le nom des visiteurs.
--Le duc d'Anjou! cria le prince.
Aussitôt le portier saisit un cor et sonna une fanfare qui fit
accourir tous les serviteurs au pont-levis.
Bientôt ce fut une course rapide dans les appartements, dans les
corridors et sur les perrons; les fenêtres des tourelles s'ouvrirent;
on entendit un bruit de ferrailles sur les dalles, et le vieux baron
parut au seuil, tenant à la main les clefs de son château.
--C'est incroyable comme Monsoreau est peu regretté, dit le duc; vois
donc, Bussy, comme tous ces gens-là ont des figures naturelles.
Une femme parut sur le perron.
--Ah! voilà la belle Diane, s'écria le duc, vois-tu, Bussy, vois-tu?
--Certainement que je la vois, monseigneur, dit le jeune homme; mais,
ajouta-t-il tout bas, je ne vois pas Remy.
Diane sortait en effet de la maison, mais immédiatement derrière Diane
sortait une civière, sur laquelle, couché, l'oeil brillant de fièvre
ou de jalousie, se faisait porter Monsoreau, plus semblable à un
sultan des Indes sur son palanquin qu'à un mort sur sa couche funèbre.
--Oh! oh! Qu'est ceci? s'écria le duc, s'adressant à son compagnon,
devenu plus blanc que le mouchoir à l'aide duquel il essayait d'abord
de dissimuler son émotion.
--Vive monseigneur le duc d'Anjou, cria Monsoreau en levant, par un
violent effort, sa main en l'air.
--Tout beau! fit une voix derrière lui, vous allez rompre le caillot.
--C'était Remy, qui, fidèle jusqu'au bout à son rôle de médecin,
faisait au blessé cette prudente recommandation.
Les surprises ne durent pas longtemps à la cour, sur les visages du
moins: le duc d'Anjou fit un mouvement pour changer la stupéfaction en
sourire.
--Oh! mon cher comte, s'écria-t-il, quelle heureuse surprise!
Croyez-vous qu'on nous avait dit que vous étiez mort?
--Venez, venez, monseigneur, dit le blessé, venez, que je baise la
main de Votre Altesse. Dieu merci! non-seulement je ne suis pas mort,
mais encore j'en réchapperai, je l'espère, pour vous servir avec plus
d'ardeur et de fidélité que jamais.
Quant à Bussy, qui n'était ni prince ni mari, ces deux positions
sociales où la dissimulation est de première nécessité, il sentait une
sueur froide couler de ses tempes, il n'osait regarder Diane. Ce
trésor, deux fois perdu pour lui, lui faisait mal à voir, si près de
son possesseur.
--Et vous, monsieur de Bussy, dit Monsoreau, vous qui venez avec Son
Altesse, recevez tous mes remercîments, car c'est presque à vous que
je dois la vie.
--Comment! à moi! balbutia le jeune homme, croyant que le comte le
raillait.
--Sans doute, indirectement, c'est vrai; mais ma reconnaissance n'est
pas moindre, car voici mon sauveur, ajouta-t-il en montrant Remy qui
levait des bras désespérés au ciel, et qui eût voulu se cacher dans
les entrailles de la terre; c'est à lui que mes amis doivent de me
posséder encore.
Et, malgré les signes que lui faisait le pauvre docteur pour qu'il
gardât le silence, et que lui prenait pour des recommandations
hygiéniques, il raconta emphatiquement les soins, l'adresse,
l'empressement dont le Haudoin avait fait preuve envers lui.
Le duc fronça le sourcil; Bussy regarda Remy avec une expression
effrayante.
Le pauvre garçon, caché derrière Monsoreau, se contenta de répliquer
par un geste qui voulait dire:
--Hélas! ce n'est point ma faute.
--Au reste, continua le comte, j'ai appris que Remy vous a trouvé un
jour mourant comme il m'a trouvé moi-même. C'est un lien d'amitié
entre nous; comptez sur la mienne, monsieur de Bussy: quand Monsoreau
aime, il aime bien; il est vrai que, lorsqu'il hait, c'est comme
lorsqu'il aime, c'est de tout son coeur.
Bussy crut remarquer que l'éclair qui avait un instant brillé en
prononçant ces paroles dans l'oeil fiévreux du comte était à l'adresse
de M. le duc d'Anjou. Le duc ne vit rien.
--Allons donc! dit-il en descendant de cheval et en offrant la main à
Diane. Veuillez, belle Diane, nous faire les honneurs de ce logis, que
nous comptions trouver en deuil, et qui continue au contraire à être
un séjour de bénédictions et de joie. Quant à vous, Monsoreau,
reposez-vous; le repos sied aux blessés.
--Monseigneur, dit le comte, il ne sera pas dit que vous viendrez chez
Monsoreau vivant, et que, tant que Monsoreau vivra, un autre fera à
Votre Altesse les honneurs de son logis; mes gens me porteront, et,
partout où vous irez, j'irai.
Pour le coup, on eût cru que le duc démêlait la véritable pensée du
comte, car il quitta la main de Diane.
Dès lors Monsoreau respira.
--Approchez d'elle, dit tout bas Remy à l'oreille de Bussy.
Bussy s'approcha de Diane, et Monsoreau leur sourit, Bussy prit la
main de Diane, et Monsoreau lui sourit encore.
--Voilà bien du changement, monsieur le comte, dit Diane à demi-voix.
--Hélas! murmura Bussy, que n'est-il plus grand encore!
Il va sans dire que le baron déploya, à l'égard du prince et des
gentilshommes qui l'accompagnaient, tout le faste de sa patriarcale
hospitalité.