LES PETITES CAUSES ET LES GRANDS EFFETS.

Catherine avait eu, dans cette première partie de l'entretien, un

désavantage visible. Ce genre d'échecs était si peu prévu, et surtout

si inaccoutumé, qu'elle se demandait si son fils était aussi décidé

dans ses refus qu'il le paraissait, quand un tout petit événement

changea tout à coup la face des choses.

On a vu des batailles aux trois quarts perdues être gagnées par un

changement de vent, _et vice versa_; Marengo et Waterloo en sont un

double exemple. Un grain de sable change l'allure des plus puissantes

machines.

Bussy était, comme nous l'avons vu, dans un couloir secret,

aboutissant à l'alcôve de M. le duc d'Anjou, placé de façon à n'être

vu que du prince; de sa cachette, il passait la tête par une fente de

la tapisserie aux moments qu'il croyait les plus dangereux pour sa

cause.

Sa cause, comme on le comprend, était la guerre à tout prix: il

fallait se maintenir en Anjou tant que Monsoreau y serait, surveiller

ainsi le mari et visiter la femme.

Cette politique, extrêmement simple, compliquait cependant au plus

haut degré toute la politique de France; aux grands effets les petites

causes.

Voilà pourquoi, avec force clins d'yeux, avec des mines furibondes,

avec des gestes de tranche-montagne, avec des jeux de sourcils

effrayants enfin, Bussy poussait son maître à la férocité. Le duc, qui

avait peur de Bussy, se laissait pousser, et on l'a vu effectivement

on ne peut plus féroce.

Catherine était donc battue sur tous les points et ne songeait plus

qu'à faire, une retraite honorable, lorsqu'un petit événement, presque

aussi inattendu que l'entêtement de M. le duc d'Anjou, vint à sa

rescousse.

Tout à coup, au plus vif de la conversation de la mère et du fils, au

plus fort de la résistance de M. le duc d'Anjou, Bussy se sentit tirer

par le bas de son manteau. Curieux de ne rien perdre de la

conversation, il porta, sans se retourner, la main à l'endroit

sollicité, et trouva un poignet; en remontant le long de ce poignet,

il trouva un bras, et après le bras une épaule, et après l'épaule un

homme.

Voyant alors que la chose en valait la peine, il se retourna.

L'homme était Remy.

Bussy voulait parler, mais Remy posa un doigt sur sa bouche, puis il

attira doucement son maître dans la chambre voisine.

--Qu'y a-t-il donc, Remy? demanda le comte très-impatient, et pourquoi

me dérange-t-on dans un pareil moment?

--Une lettre, dit tout bas Remy.

--Que le diable t'emporte! pour une lettre, tu me tires d'une

conversation aussi importante que celle que je faisais avec

monseigneur le duc d'Anjou!

Remy ne parut aucunement désarçonné par cette boutade.

--Il y a lettre et lettre, dit-il.

--Sans doute, pensa Bussy; d'où vient cela?

--De Méridor.

--Oh! fit vivement Bussy, de Méridor! Merci, mon bon Remy, merci!

--Je n'ai donc plus tort?

--Est-ce que tu peux jamais avoir tort? Où est cette lettre?

--Ah! voilà ce qui m'a fait juger qu'elle était de la plus haute

importance, c'est que le messager ne veut la remettre qu'à vous seul.

--Il a raison. Est-il là?

--Oui.

--Amène-le.

Remy ouvrit une porte et fit signe à une espèce de palefrenier de

venir à lui.

--Voici M. de Bussy, dit-il en montrant le comte.

--Donne; je suis celui que tu demandes, dit Bussy.

Et il lui mit une demi-pistole dans la main.

--Oh! je vous connais bien, dit le palefrenier en lui tendant la

lettre.

--Et c'est elle qui te l'a remise!

--Non, pas elle, lui.

--Qui, lui? demanda vivement Bussy en regardant l'écriture.

--M. de Saint-Luc!

--Ah! ah!

Bussy avait pâli légèrement; car, à ce mot: _lui_, il avait cru qu'il

était question du mari et non de la femme, et M. de Monsoreau avait le

privilège de faire pâlir Bussy chaque fois que Bussy pensait à lui.

Bussy se retourna pour lire, et, pour cacher en lisant cette émotion

que tout individu doit craindre de manifester quand il reçoit une

lettre importante, et qu'il n'est pas César Borgia, Machiavel,

Catherine de Médicis ou le diable.

Il avait eu raison de se retourner, le pauvre Bussy, car à peine

eût-il parcouru la lettre que nous connaissons, que le sang lui monta

au cerveau et battit ses yeux en furie: de sorte que, de pâle qu'il

était, il devint pourpre, resta un instant étourdi, et, sentant qu'il

allait tomber, fut forcé de se laisser aller sur un fauteuil près de

la fenêtre.

--Va-t'en, dit Remy au palefrenier abasourdi de l'effet qu'avait

produit la lettre qu'il apportait.

Et il le poussa par les épaules.

Le palefrenier s'enfuit vivement; il croyait la nouvelle mauvaise, et

il avait peur qu'on ne lui reprît sa demi-pistole.

Remy revint au comte, et le secouant par le bras:

--Mordieu! s'écria-t-il, répondez-moi à l'instant même; ou, par saint

Esculape, je vous saigne des quatre membres.

Bussy se releva; il n'était plus rouge, il n'était plus étourdi, il

était sombre..

--Vois, dit-il, ce que Saint-Luc a fait pour moi.

Et il tendit la lettre à Remy. Remy lut avidement.

--Eh bien, dit-il, il me semble que tout ceci est fort beau, et M. de

Saint-Luc est un galant homme. Vivent les gens d'esprit pour expédier

une âme en purgatoire; ils ne s'y reprennent pas à deux fois.

--C'est incroyable! balbutia Bussy.

--Certainement, c'est incroyable; mais cela n'y fait rien. Voici notre

position changée du tout au tout. J'aurai, dans neuf mois, une

comtesse de Bussy pour cliente. Mordieu! ne craignez rien, j'accouche

comme Ambroise Paré.

--Oui, dit Bussy, elle sera ma femme.

--Il me semble, répondit Remy, qu'il n'y aura pas grand'chose à faire

pour cela, et qu'elle l'était déjà plus qu'elle n'était celle de son

mari.

--Monsoreau mort!

--Mort! répéta le Baudoin, c'est écrit.

--Oh! il me semble que je fais un rêve, Remy. Quoi! je ne verrai plus

cette espèce de spectre, toujours prêt à se dresser entre moi et le

bonheur? Remy, nous nous trompons,

--Nous ne nous trompons pas le moins du monde. Relisez, mordieu! tombé

sur des coquelicots, voyez, et cela si rudement, qu'il en est mort!

J'avais déjà remarqué qu'il était très-dangereux de tomber sur des

coquelicots; mais j'avais cru que le danger n'existait que pour les

femmes.

--Mais alors, dit Bussy, sans écouter toutes les facéties de Remy, et

suivant seulement les détours de sa pensée, qui se tordait en tous

sens dans son esprit; mais Diane ne va pas pouvoir\PG{33} rester à

Méridor. Je ne le veux pas... Il faut qu'elle aille autre part,

quelque part où elle puisse oublier.

--Je crois que Paris serait assez bon pour cela, dit le Haudoin; on

oublie assez bien à Paris.

--Tu as raison, elle reprendra sa petite maison de la rue des

Tournelles, et les dix mois de veuvage, nous les passerons

obscurément, si toutefois le bonheur peut rester obscur, et le mariage

pour nous ne sera que le lendemain des félicités de la veille.

--C'est vrai, dit Remy; mais pour aller à Paris....

--Eh bien!

--Il nous faut quelque chose.

--Quoi?

--Il nous faut la paix en Anjou.

--C'est vrai, dit Bussy; c'est vrai. Oh! mon Dieu! que de temps perdu

et perdu inutilement!

--Cela veut dire que vous allez monter à cheval et courir à Méridor.

--Non pas moi, non pas moi, du moins, mais toi; moi, je suis

invinciblement retenu ici; d'ailleurs, en un pareil moment, ma

présence serait presque inconvenante.

--Comment la verrai-je? me présenterai-je au château?

--Non; va d'abord au vieux taillis, peut-être se promènera-t-elle là

en attendant que je vienne; puis, si tu ne l'aperçois pas, va au

château.

--Que lui dirai-je?

--Que je suis à moitié fou.

Et, serrant la main du jeune homme sur lequel l'expérience lui avait

appris à compter comme sur un autre lui-même, il courut reprendre sa

place dans le corridor à l'entrée de l'alcôve derrière la tapisserie.

Catherine, en l'absence de Bussy, essayait de regagner le terrain que

sa présence lui avait fait perdre.

--Mon fils, avait-elle dit, il me semblait cependant que jamais une

mère ne pouvait manquer de s'entendre avec son enfant.

--Vous voyez pourtant, ma mère, répondit le duc d'Anjou, que cela

arrive quelquefois.

--Jamais quand elle le veut.

--Madame, vous voulez dire quand ils le veulent, reprit le duc qui,

satisfait de cette fière parole, chercha Bussy pour en être récompensé

par un coup d'oeil approbateur.

--Mais je le veux! s'écria Catherine; entendez-vous bien, François? je

le veux.

Et l'expression de la voix contrastait avec les paroles, car les

paroles étaient impératives et la voix était presque suppliante.

--Vous le voulez? reprit le duc d'Anjou en souriant.

--Oui, dit Catherine, je le veux, et tous les sacrifices me seront

aisés pour arriver à ce but.

--Ah! ah! fit François. Diable!

--Oui, oui, cher enfant; dites, qu'exigez-vous, que voulez-vous?

parlez! commandez!

--Oh! ma mère! dit François presque embarrassé d'une si complète

victoire, qui ne lui laissait pas la faculté d'être un vainqueur

rigoureux.

--Écoutez, mon fils, dit Catherine de sa voix la plus caressante; vous

ne cherchez pas à noyer un royaume dans le sang, n'est-ce pas? Ce

n'est pas possible. Vous n'êtes ni un mauvais Français ni un mauvais

frère.

--Mon frère m'a insulté, madame, et je ne lui dois plus rien; non,

rien comme à mon frère, rien comme à mon roi.

--Mais moi, François, moi! vous n'avez pas à vous en plaindre, de moi?

--Si fait, madame, car vous m'avez abandonné, vous! reprit le duc en

pensant que Bussy était toujours là et pouvait l'entendre comme par le

passé.

--Ah! vous voulez ma mort? dit Catherine d'une voix sombre. Eh bien!

soit, je mourrai comme doit mourir une femme qui voit s'entre-égorger

ses enfants.

Il va sans dire que Catherine n'avait pas le moins du monde envie de

mourir.

--Oh! ne dites point cela, madame, vous me navrez le coeur! s'écria

François qui n'avait pas le coeur navré du tout.

Catherine fondit en larmes.

Le duc lui prit les mains et essaya de la rassurer, jetant toujours

des regards inquiets du côté de l'alcôve.

--Mais que voulez-vous? dit-elle, articulez vos prétentions au moins,

que nous sachions à quoi nous en tenir.

--Que voulez-vous vous-même? voyons, ma mère, dit François; parlez, je

vous écoute.

--Je désire que vous reveniez à Paris, cher enfant, je désire que vous

rentriez à la cour du roi votre frère, qui vous tend les bras.

--Et, mordieu! madame, j'y vois clair; ce n'est pas lui qui me tend

les bras, c'est le pont-levis de la Bastille.

--Non, revenez, revenez, et, sur mon honneur, sur mon amour de mère,

sur le sang de notre Seigneur Jésus-Christ (Catherine se signa), vous

serez reçu par le roi, comme si c'était vous qui fussiez le roi, et

lui le duc d'Anjou.

Le duc regardait obstinément du côté de l'alcôve.

--Acceptez, continua Catherine, acceptez, mon fils; voulez-vous

d'autres apanages, dites, voulez-vous des gardes?

--Eh! madame, votre fils m'en a donné, et des gardes d'honneur même,

puisqu'il avait choisi ses quatre mignons.

--Voyons, ne me répondez pas ainsi: les gardes qu'il vous donnera,

vous les choisirez vous-même; vous aurez un capitaine, s'il le faut,

et, s'il le faut encore, ce capitaine sera M. de Bussy.

Le duc, ébranlé par cette dernière offre, à laquelle il devait penser

que Bussy serait sensible, jeta un regard vers l'alcôve, tremblant de

rencontrer un oeil flamboyant et des dents blanches, grinçant dans

l'ombre. Mais, ô surprise! il vit, au contraire, Bussy riant, joyeux,

et applaudissant par de nombreuses approbations de tête.

--Qu'est-ce que cela signifie? se demandât-il; Bussy ne voulait-il

donc la guerre que pour devenir capitaine de mes gardes?--Alors,

dit-il tout haut, et s'interrogeant lui-même, je dois donc accepter?

--Oui! oui! oui! fit Bussy, des mains, des épaules et de la tête.

--Il faudrait donc, continua le duc, quitter l'Anjou pour revenir à

Paris?

--Oui! oui! oui! continua Bussy avec une fureur approbative, qui

allait toujours en croissant.

--Sans doute, cher enfant, dit Catherine; mais est-ce donc si

difficile de revenir à Paris?

--Ma foi, se dit le duc, je n'y comprends plus rien. Nous étions

convenus que je refuserais tout, et voici que maintenant il me

conseille la paix et les embrassades.

--Eh bien! demanda Catherine avec anxiété, que répondez-vous?

--Ma mère, je réfléchirai, dit le duc, qui voulait s'entendre avec

Bussy de cette contradiction, et demain....

--Il se rend, pensa Catherine. Allons, j'ai gagné la bataille.

--Au fait, se dit le duc, Bussy a peut-être raison.

Et tous deux se séparèrent après s'être embrassés.

La dame de Monsoreau — Tome 3. · 第 24 / 72 题