M. Remy arriva, et reconnut parfaitement Monsoreau.

--Et d'où venez-vous, mon Dieu! dans un pareil état? lui demanda-t-il.

Monsoreau répéta la même fable qu'il avait déjà faite au concierge.

--En effet, dit le majordome, nous avons été fort inquiets, quand nous

avons vu arriver le cheval sans cavalier; monseigneur surtout, que

j'avais eu l'honneur de prévenir de votre arrivée.

--Ah! monseigneur a paru inquiet? fit Monsoreau.

--Fort inquiet.

--Et qu'a-t-il dit?

--Qu'on vous introduisît près de lui aussitôt votre arrivée.

--Bien! le temps de passer à l'écurie seulement, voir s'il n'est rien

arrivé au cheval de Son Altesse.

Et Monsoreau passa à l'écurie, et reconnut, à la place où il l'avait

pris, l'intelligent animal, qui mangeait en cheval qui sent le besoin

de réparer ses forces.

Puis, sans même prendre le soin de changer de costume,--Monsoreau

pensait que l'importance de la nouvelle qu'il apportait devait

l'emporter sur l'étiquette,--sans même changer, disons-nous, le grand

veneur se dirigea vers la salle à manger.

Tous les gentilshommes du prince, et Son Altesse elle-même, réunis

autour d'une table magnifiquement servie et splendidement éclairée,

attaquaient les pâtés de faisans, les grillades fraîches de sanglier

et les entremets épicés, qu'ils arrosaient de ce vin noir de Cahors si

généreux et si velouté, ou de ce perfide, suave et pétillant vin

d'Anjou, dont les fumées s'extravasent dans la tête avant que les

topazes qu'il distille dans le verre soient tout à fait épuisées.

--La cour est au grand complet, disait Antraguet, rose comme une jeune

fille et déjà ivre comme un vieux reître; au complet comme la cave de

Votre Altesse.

--Non pas, non pas, dit Ribérac, il nous manque un grand veneur. Il

est, en vérité, honteux que nous mangions le dîner de Son Altesse, et

que nous ne le prenions pas nous-mêmes.

--Moi, je vote pour un grand veneur quelconque, dit Livarot; peu

importe lequel, fût-ce M. de Monsoreau.

Le duc sourit, il savait seul l'arrivée du comte.

Livarot achevait à peine sa phrase et le prince son sourire que la

porte s'ouvrit et que M. de Monsoreau entra.

Le duc fit, en l'apercevant, une exclamation d'autant plus bruyante,

qu'elle retentit au milieu du silence général.

--Eh bien! le voici, dit-il, vous voyez que nous sommes favorisés du

ciel, messieurs, puisque le ciel nous envoie à l'instant ce que nous

désirons.

Monsoreau, décontenancé de cet aplomb du prince, qui, dans les cas

pareils, n'était pas habituel à Son Altesse, salua d'un air assez

embarrassé et détourna la tête, ébloui comme un hibou tout à coup

transporté de l'obscurité au grand soleil.

--Asseyez-vous là et soupez, dit le duc en montrant à M. de Monsoreau

une place en face de lui.

--Monseigneur, répondit Monsoreau, j'ai bien soif, j'ai bien faim, je

suis bien las; mais je ne boirai, je ne mangerai, je ne m'assoirai

qu'après m'être acquitté près de Votre Altesse d'un message de la plus

haute importance.

--Vous venez de Paris, n'est-ce pas?

--En toute hâte, monseigneur.

--Eh bien! j'écoute, dit le duc.

Monsoreau s'approcha de François, et, le sourire sur les lèvres, la

haine dans Je coeur, il lui dit tout bas:

--Monseigneur, madame la reine mère s'avance à grandes journées; elle

vient voir Votre Altesse.

Le duc, sur qui chacun avait les yeux fixés, laissa percer une joie

soudaine.

--C'est bien, dit-il, merci. Monsieur de Monsoreau, aujourd'hui comme

toujours, je vous trouve fidèle serviteur; continuons de souper,

messieurs.

Et il rapprocha de la table son fauteuil qu'il avait éloigné un

instant pour écouter M. de Monsoreau.

Le festin recommença; le grand veneur, placé entre Livarot et Ribérac,

n'eut pas plutôt goûté les douceurs d'un bon siège, et ne se fut pas

plutôt trouvé en face d'un repas copieux, qu'il perdit tout à coup

l'appétit.

L'esprit reprenait le dessus sur la matière.

L'esprit, entraîné dans de tristes pensées, retournait au parc de

Méridor, et, faisant de nouveau le voyage que le corps brisé venait

d'accomplir, repassait, comme un pèlerin attentif, par ce chemin

fleuri qui l'avait conduit à la muraille.

Il revoyait le cheval hennissant; il revoyait le mur dégradé; il

revoyait les deux ombres amoureuses et fuyantes; il entendait le cri

de Diane, ce cri qui avait retenti au plus profond de son coeur.

Alors, indifférent au bruit, à la lumière, au repas même, oubliant à

côté de qui et en face de qui il se trouvait, il s'ensevelissait dans

sa propre pensée, laissant son front se couvrir peu à peu de nuages,

et chassant de sa poitrine un sourd gémissement qui attirait

l'attention des convives étonnés.

--Vous tombez de lassitude, monsieur le grand veneur, dit le prince;

en vérité, vous feriez bien d'aller vous coucher.

--Ma foi, oui, dit Livarot, le conseil est bon, et, si vous ne le

suivez pas, vous courez grand risque de vous endormir dans votre

assiette.

--Pardon, monseigneur, dit Monsoreau en relevant la tête; en effet, je

suis écrasé de fatigue.

--Enivrez-vous, comte, dit Antraguet, rien ne délasse comme cela.

--Et puis, murmura Monsoreau, en s'enivrant on oublie.

--Bah! dit Livarot, il n'y a pas moyen; voyez, messieurs, son verre

est encore plein.

--A votre santé, comte, dit Ribérac en levant son verre.

Monsoreau fut forcé de faire raison au gentilhomme, et vida le sien

d'un seul trait.

--Il boit cependant très-bien; voyez, monseigneur, dit Antraguet.

--Oui, répondit le prince, qui essayait de lire dans le coeur du

comte; oui, à merveille.

--Il faudra cependant que vous nous fassiez faire une belle chasse,

comte, dit Ribérac; vous connaissez le pays.

--Vous y avez des équipages, des bois, dit Livarot.

--Et même une femme, ajouta Antraguet.

--Oui, répéta machinalement le comte, oui, des équipages, des bois et

madame de Monsoreau, oui, messieurs, oui.

--Faites-nous chasser un sanglier, comte, dit le prince.

--Je tâcherai, monseigneur.

--Eh! pardieu, dit un des gentilshommes angevins, vous tâcherez, voilà

une belle réponse! le bois en foisonne, de sangliers. Si je chassais

au vieux taillis, je voudrais, au bout de cinq minutes, en avoir fait

lever dix.

Monsoreau pâlit malgré lui; le vieux taillis était justement cette

partie du bois où Roland venait de le conduire.

--Ah! oui, oui, demain, demain! s'écrièrent en choeur les

gentilshommes.

--Voulez-vous demain, Monsoreau? demanda le duc.

--Je suis toujours aux ordres de Votre Altesse, répondit Monsoreau;

mais cependant, comme monseigneur daignait le remarquer il n'y a qu'un

instant, je suis bien fatigué pour conduire une chasse demain. Puis,

j'ai besoin de visiter les environs et de savoir où en sont nos bois.

--Et puis, enfin, laissez-lui voir sa femme, que diable! dit le duc

avec une bonhomie qui convainquit le pauvre mari que le duc était son

rival.

--Accordé! accordé! crièrent les jeunes gens avec gaieté. Nous donnons

vingt-quatre heures à M. de Monsoreau pour faire, dans ses bois, tout

ce qu'il a à y faire.

--Oui, messieurs, donnez-les-moi, dit le comte, et je vous promets de

les bien employer.

--Maintenant, notre grand veneur, dit le duc, je vous permets d'aller

trouver votre lit. Que l'on conduise M. de Monsoreau à son

appartement!

M. de Monsoreau salua et sortit, soulagé d'un grand fardeau, la

contrainte.

Les gens affligés aiment la solitude plus encore que les amants

heureux.

La dame de Monsoreau — Tome 3. · 第 14 / 72 题