Depuis l'expédition des Argonautes jusqu'à l'assemblée des Notables;
depuis le fin fond des enfers jusqu'à la dernière étoile fixe au-delà de
la voie lactée, jusqu'aux confins de l'univers, jusqu'aux portes du
chaos, voilà le vaste champ où je me promène en long et en large, et
tout à loisir; car le tems ne me manque pas plus que l'espace. C'est là
que je transporte mon existence, à la suite d'_Homère_, de _Milton_, de
_Virgile_, d'_Ossian_, etc.
Tous les événemens qui ont eu lieu entre ces deux époques, tous les
pays, tous les mondes et tous les êtres qui ont existé entre ces deux
termes, tout cela est à moi, tout cela m'appartient aussi bien, aussi
légitimement que les vaisseaux qui entraient dans le _Pirée_
appartenaient à un certain Athénien.
J'aime surtout les poètes qui me transportent dans la plus haute
antiquité: la mort de l'ambitieux _Agamemnon_, les fureurs d'_Oreste_,
et toute l'histoire tragique de la famille des _Atrées_, persécutée par
le ciel, m'inspirent une terreur que les événemens modernes ne sauraient
faire naître en moi.
Voilà l'urne fatale qui contient les cendres d'_Oreste_. Qui ne
frémirait à cet aspect? _Électre_! malheureuse sœur, apaise-toi:
c'est _Oreste_ lui-même qui apporte l'urne, et ces cendres sont celles
de ses ennemis!
On ne retrouve plus maintenant de rivages semblables à ceux du _Xante_
ou du _Scamandre_;--on ne voit plus de plaines comme celles de
l'_Hespérie_ ou de l'_Arcadie_. Où sont aujourd'hui les îles de _Lemnos_
et de _Crète_? Où est le fameux labyrinthe? Où est le rocher qu'_Ariane_
délaissée arrosait de ses larmes?--On ne voit plus de _Thésées_, encore
moins d'_Hercules_; les hommes, et même les héros d'aujourd'hui sont des
pygmées.
Lorsque je veux me donner ensuite une scène d'enthousiasme, et jouir de
toutes les forces de mon imagination, je m'attache hardiment aux plis de
la robe flottante du sublime aveugle d'Albion, au moment où il s'élance
dans le ciel, et qu'il ose approcher du trône de l'Éternel.--Quelle muse
a pu le soutenir à cette hauteur, où nul homme avant lui n'avait osé
porter ses regards?--De l'éblouissant parvis céleste que l'avare
_Mammon_ regardait avec des yeux d'envie, je passe avec horreur dans les
vastes cavernes du séjour de Satan;--j'assiste au conseil infernal; je
me mêle à la foule des esprits rebelles, et j'écoute leurs discours.
Mais il faut que j'avoue ici une faiblesse que je me suis souvent
reprochée.
Je ne puis m'empêcher de prendre un certain intérêt à ce pauvre Satan
(je parle du Satan de _Milton_) depuis qu'il est ainsi précipité du
ciel. Tout en blâmant l'opiniâtreté de l'esprit rebelle, j'avoue que la
fermeté qu'il montre dans l'excès du malheur, et la grandeur de son
courage, me forcent à l'admiration malgré moi.--Quoique je n'ignore pas
les malheurs dérivés de la funeste entreprise qui le conduisit à forcer
les portes des enfers pour venir troubler le ménage de nos premiers
parens, je ne puis, quoi que je fasse, souhaiter un moment de le voir
périr en chemin, dans la confusion du chaos. Je crois même que je
l'aiderais volontiers sans la honte qui me retient. Je suis tous ses
mouvemens, et je trouve autant de plaisir à voyager avec lui que si
j'étais en bonne compagnie. J'ai beau réfléchir qu'après tout c'est un
diable, qu'il est en chemin pour perdre le genre humain, que c'est un
vrai démocrate, non de ceux d'Athènes, mais de ceux de Paris; tout cela
ne peut me guérir de ma prévention.
Quel vaste projet! et quelle hardiesse dans l'exécution!
Lorsque les spacieuses et triples portes des enfers s'ouvrirent
tout-à-coup devant lui à deux battans, et que la profonde fosse du
néant et de la nuit parut à ses pieds dans toute son horreur,--il
parcourut d'un œil intrépide le sombre empire du chaos; et, sans
hésiter, ouvrant ses vastes ailes, qui auraient pu couvrir une armée
entière, il se précipita dans l'abîme.
Je le donne en quatre au plus hardi.--Et c'est, selon moi, un des beaux
efforts de l'imagination, comme un des plus beaux voyages qui aient
jamais été faits,--après le voyage autour de ma chambre.