La chute de ma chaise de poste a rendu le service au lecteur de
raccourcir mon voyage d'une bonne douzaine de chapitres, parce qu'en me
relevant je me trouvai vis-à-vis et tout près de mon bureau, et que je
ne fus plus à tems de faire des réflexions sur le nombre d'estampes et
de tableaux que j'avais encore à parcourir, et qui auraient pu alonger
mes excursions sur la peinture.
En laissant donc sur la droite les portraits de _Raphaël_ et de sa
maîtresse, le chevalier d'_Assas_ et la bergère des Alpes, et longeant
sur la gauche du côté de la fenêtre, on découvre mon bureau: c'est le
premier objet et le plus apparent qui se présente aux regards du
voyageur, en suivant la route que je viens d'indiquer.
Il est surmonté de quelques tablettes servant de bibliothèque;--le tout
est couronné par un buste qui termine la pyramide, et c'est l'objet qui
contribue le plus à l'embellissement du pays. En tirant le premier
tiroir à droite, on trouve une écritoire, du papier de toute espèce, des
plumes toutes taillées, de la cire à cacheter.--Tout cela donnerait
l'envie d'écrire à l'être le plus indolent.--Je suis sûr, ma chère
_Jenny_, que, si tu venais à ouvrir ce tiroir par hasard, tu répondrais
à la lettre que je t'écrivis l'an passé.--Dans le tiroir correspondant
gisent confusément entassés les matériaux de l'histoire attendrissante
de la prisonnière de Pignerol, que vous lirez bientôt, mes chers
amis[4].
Entre ces deux tiroirs est un enfoncement où je jette les lettres à
mesure que je les reçois: on trouve là toutes celles que j'ai reçues
depuis dix ans; les plus anciennes sont rangées, selon leurs dates, en
plusieurs paquets: les nouvelles sont pêle-mêle; il m'en reste plusieurs
qui datent de ma première jeunesse.
Quel plaisir de revoir dans ces lettres les situations intéressantes de
nos jeunes années, d'être transportés de nouveau dans ces tems heureux
que nous ne reverrons plus!
Ah! comme mon cœur est plein! comme il jouit tristement, lorsque mes
yeux parcourent les lignes tracées par un être qui n'existe plus! Voilà
ses caractères, c'est son cœur qui conduisait sa main, c'est à moi
qu'il écrivait cette lettre, et cette lettre est tout ce qui me reste de
lui!
Lorsque je porte la main dans ce réduit, il est rare que je m'en tire de
toute la journée. C'est ainsi que le voyageur traverse rapidement
quelques provinces d'Italie, en faisant à la hâte quelques observations
superficielles, pour se fixer à Rome pendant des mois entiers.--C'est la
veine la plus riche de la mine que j'exploite. Quel changement dans mes
idées et dans mes sentimens! quelle différence dans mes amis! Lorsque je
les examine alors et aujourd'hui, je les vois mortellement agités pour
des projets qui ne les touchent plus maintenant. Nous regardions comme
un grand malheur un événement; mais la fin de la lettre manque, et
l'événement est complètement oublié: je ne puis savoir de quoi il était
question.--Mille préjugés nous assiégeaient; le monde et les hommes nous
étaient totalement inconnus; mais aussi, quelle chaleur dans notre
commerce! quelle liaison intime! quelle confiance sans bornes!
Nous étions heureux par nos erreurs.--Et maintenant:--ah! ce n'est plus
cela; il nous a fallu lire, comme les autres, dans le cœur
humain;--et la vérité, tombant au milieu de nous comme une bombe, a
détruit pour toujours le palais enchanté de l'illusion.
[Footnote 4: L'auteur n'a pas tenu parole, et, si quelque chose a paru
sous ce titre, l'auteur du _Voyage autour de ma Chambre_ déclare qu'il
n'y entre pour rien.]