Qu'on ne me reproche pas d'être prolixe dans les détails; c'est la
manière des voyageurs. Lorsqu'on part pour monter sur le Mont-Blanc;
lorsqu'on va visiter la large ouverture du tombeau d'_Empédocle_, on ne
manque jamais de décrire exactement les moindres circonstances; le
nombre des personnes, celui des mulets, la qualité des provisions,
l'excellent appétit des voyageurs; tout enfin, jusqu'aux faux pas des
montures, est soigneusement enregistré dans le journal pour
l'instruction de l'univers sédentaire. Sur ce principe, j'ai résolu de
parler de ma chère _Rosine_, aimable animal que j'aime d'une véritable
affection, et de lui consacrer un chapitre tout entier.
Depuis six ans que nous vivons ensemble, il n'y a pas eu le moindre
refroidissement entre nous; ou, s'il s'est élevé entre elle et moi
quelques petites altercations, j'avoue de bonne foi que le plus grand
tort a toujours été de mon côté, et que _Rosine_ a toujours fait les
premiers pas vers la réconciliation.
Le soir, lorsqu'elle a été grondée, elle se retire tristement et sans
murmurer: le lendemain, à la pointe du jour, elle est auprès de mon lit,
dans une attitude respectueuse; et, au moindre mouvement de son maître,
au moindre signe de réveil, elle annonce sa présence par les battemens
précipités de sa queue sur ma table de nuit.
Et pourquoi refuserais-je mon affection à cet être caressant qui n'a
jamais cessé de m'aimer depuis l'époque où nous avons commencé de vivre
ensemble? Ma mémoire ne suffirait pas à faire l'énumération des
personnes qui se sont intéressées à moi et qui m'ont oublié. J'ai eu
quelques amis, plusieurs maîtresses, une foule de liaisons, encore plus
de connaissances;--et maintenant je ne suis plus rien pour tout ce
monde, qui a oublié jusqu'à mon nom.
Que de protestations, que d'offres de services! Je pouvais compter sur
leur fortune, sur une amitié éternelle et sans réserve!
Ma chère _Rosine_, qui ne m'a point offert de services, me rend le plus
grand service qu'on puisse rendre à l'humanité: elle m'aimait jadis, et
m'aime encore aujourd'hui. Aussi, je ne crains point de le dire, je
l'aime avec une portion du même sentiment que j'accorde à mes amis.
Qu'on en dise ce qu'on voudra.