«Quand je pense, disait Coldrige, que tous les matins, à Paris
seulement, trente mille gaillards s'éveillent et se lèvent avec l'idée
fixe et bien arrêtée de s'emparer de l'argent d'autrui, c'est avec une
nouvelle surprise que, chaque soir, en rentrant, je retrouve mon
porte-monnaie dans ma poche.»
Ce n'est cependant pas ceux qui s'attaquent directement au porte-monnaie
qui sont les plus malhonnêtes ni les plus redoutables.
S'embusquer au coin d'une rue sombre, et se ruer sur le premier passant
venu en lui demandant:
--La bourse ou la vie... est un pauvre métier, un métier de dupe,
dépouillé de prestige, et depuis longtemps abandonné aux natures
chevaleresques.
Il faut être un peu plus que simple pour travailler encore sur les
grands chemins, exposé aux avanies de la gendarmerie, quand l'industrie
et la finance offrent un champ si magnifiquement fertile à l'activité
des gens d'imagination.
Et pour se rendre bien compte de la façon dont on y opère, il suffit
d'ouvrir de temps à autre la _Gazette des Tribunaux_ et d'y lire, par
exemple, un procès comme celui du sieur Lefurteux, l'ex-directeur de la
_Société pour le dessèchement et la mise en valeur des marais de
l'Orne_.
Ceci se passait, il n'y a pas un mois, en police correctionnelle:
LE PRÉSIDENT, _au prévenu_.--Votre profession?
LE SIEUR LEFURTEUX.--Directeur de la Société....
_D_. Avant, que faisiez-vous?
_R_. Je faisais des affaires à la Bourse.
_D_. Vous étiez sans ressources?
_R_. Pardon, je gagnais de l'argent.
_D_. Et c'est dans ces conditions que vous avez eu l'audace de
constituer une compagnie, au capital de 3 millions divisés en actions de
500 francs.
_R_. Ayant trouvé une idée, je ne croyais pas qu'il me fût interdit de
l'exploiter.
_D_. Qu'appelez-vous une idée?
_R_. Celle de dessécher des marais et de les rendre à l'agriculture....
_D_. Quels marais? Les vôtres n'ont jamais existé que dans vos
prospectus. Vous n'en possédez ni dans l'Orne, ni ailleurs. Vous avez
poussé l'impudence jusqu'à ce point de fonder une société pour
l'exploitation d'une chose qui n'existe pas.
_R_. Je comptais acheter des marais dès que j'aurais réuni mon capital.
_D_. Et en attendant vous promettiez dix pour cent à vos souscripteurs?
_R_. C'est le moins que rapportent des desséchements....
_D_. Vous avez fait de la publicité?
_R_. Nécessairement.
_D_. Pour quelle somme?
_R_. Pour environ soixante mille francs.
_D_. Où les avez-vous pris?
_R_. J'ai commencé avec dix mille francs que m'avait prêtés un de mes
amis, j'ai continué avec les fonds qui me rentraient.
_D_. C'est-à-dire que vous employiez l'argent de vos premières dupes à
faire des dupes nouvelles!
_R_. Beaucoup de gens croyaient l'affaire bonne....
_D_. Lesquels? Ceux à qui vous adressiez vos prospectus où se voyait un
plan de vos prétendus marais?
_R_. Pardon, d'autres encore....
_D_. Enfin, des fonds vous ont été versés, car c'est quelque chose
d'inouï que la crédulité publique. Combien avez-vous reçu?
_R_. L'expert vous l'a dit: environ six cent mille francs.
_D_. Que vous avez dépensés!
_R_. Permettez!... Je n'ai jamais appliqué à mes besoins personnels que
les appointements que m'attribuaient les statuts.
_D_. Cependant, lorsqu'on vous a arrêté, on n'a retrouvé dans votre
caisse qu'une somme de 1,250 francs, qui vous avait été adressée par la
poste le matin même. Qu'est devenu le reste?
_R_. Le reste a été dépensé dans l'intérêt de l'affaire
_D._ Naturellement. Vous aviez une voiture?
_R._ Elle m'était allouée par l'article 27 des statuts.
_D._ Dans l'intérêt de l'affaire, toujours?
_R._ Certainement. J'étais obligé à une certaine représentation. Le chef
d'une affaire importante doit s'appliquer à inspirer la confiance.
LE PRÉSIDENT, _d'un air ironique_: Était-ce aussi pour vous attirer
cette confiance que vous aviez une maîtresse pour laquelle vous
dépensiez des sommes considérables?
LE PRÉVENU, _de l'accent de la plus entière bonne foi_: Oui,
monsieur....
Après un moment de silence, le président reprend:
_D._ Vos bureaux étaient magnifiques. Leur installation a dû vous coûter
très-cher....
_R._ Presque rien, au contraire, monsieur. Tous les meubles qui les
garnissaient étaient loués. On peut interroger le tapissier....
Le tapissier est mandé, et sur les questions de M. le président:
--M. Lefurteux, répond-il, a dit vrai. Ma spécialité est de louer des
agencements de bureaux pour sociétés financières et autres.... Je
fournis tout, depuis les pupitres des employés jusqu'aux meubles du
cabinet du directeur, depuis la caisse de fer forgé jusqu'à la livrée
des garçons. En vingt-quatre heures tout est en place, et l'actionnaire
peut se présenter.... Dès qu'une affaire se monte, dans le genre de
celle de monsieur, on vient me trouver, je suis connu, et selon
l'importance du capital auquel on fait appel, je fournis une
installation plus ou moins luxueuse.... J'ai l'habitude, n'est-ce pas,
je sais ce qu'il faut....
Quand M. Lefurteux m'est arrivé, j'ai tout de suite toisé son
opération.... Trois millions de capital, des marais dans l'Orne, actions
de cinq cents francs, petits souscripteurs inquiets et criards....
«Très-bien, lui ai-je dit, c'est une affaire de six mois, ne vous mettez
pas des frais inutiles sur le dos, prenez du reps pour votre cabinet,
c'est assez bon!...»
_LE PRÉSIDENT_, _d'un ton de surprise profonde_: Vous lui avez dit cela?
LE TAPISSIER, _de l'accent de simple franchise d'un honnête homme_:
Exactement comme j'ai l'honneur de vous le dire, monsieur le président,
et il a suivi mon conseil, et je lui ai fourni toute chaude encore
l'installation de la Compagnie des Pêcheries Fluviales, dont le gérant
venait d'être condamné à trois ans de prison.
Après de telles révélations, qui de semaine en semaine se renouvellent,
avec d'instructives variantes, on serait presque en droit de se demander
comment la plus sûre et la plus loyale affaire peut encore trouver un
souscripteur, si on ne savait que la lignée féconde de Gogo ne
s'éteindra qu'avec l'espèce humaine.
Les financiers d'imagination se plaignent amèrement de l'actionnaire,
devenu, prétendent-ils, récalcitrant et défiant.... C'est une injustice
et une calomnie.
Si rudement étrillé qu'il ait été depuis cinquante ans, l'actionnaire
est resté le même et sent toujours son coeur battre de convoitise à la
lecture du prospectus qui lui promet gravement dix pour cent de son
argent.
Il se peut qu'il recule devant une bonne opération. Devant une mauvaise,
jamais!
Tout comme jadis il est prêt à se serrer le ventre pour courir porter
ses économies aux _Mines de Tiffila_, aux _Terrains de Bretonêche_ et
aux _Forêts de Formanoir_, entreprises admirables, dont les directeurs
errent à l'étranger, victimes de l'ingratitude de leurs contemporains.
Comment, en de telles conditions, le _Comptoir de crédit mutuel_, eût-il
manqué de souscripteurs?
C'était une bien autre affaire que cette pauvre invention des _Marais de
l'Orne_, une affaire qui avait été admirablement lancée à l'heure
propice du coup d'État de décembre, à un moment où les idées de
mutualité commençaient à pénétrer dans le monde de la finance.
Ni les capitaux, ni les patronages puissants ne lui avaient manqué au
début, et il lui avait suffi de paraître pour être admise aux honneurs
de la cote.
S'adressant à l'industrie, sous le prétexte de lui épargner
l'intermédiaire ruineux des banquiers ou les rigueurs parfois mortelles
de la Banque, le _Crédit mutuel_ avait eu, pendant ses premières années,
une spécialité parfaitement déterminée.
Mais il avait peu à peu élargi le cercle de ses opérations, remanié ses
statuts, changé ses administrateurs, et vers la fin, ses souscripteurs
primitifs eussent été bien embarrassés de dire son genre d'affaires et
à quelles sources il puisait ses bénéfices.
Ce qu'on savait, c'est qu'il donnait toujours de respectables
dividendes.
Ce qu'on-disait, c'est que son directeur, le baron de Thaller, avait une
fortune personnelle considérable, et qu'il était bien trop habile pour
ne savoir point passer sans accroc à travers les articles du Code, de
même que les clowns du cirque à travers leurs ronds de pipes....
Ce n'étaient cependant ni les envieux ni les détracteurs qui manquaient.
Vous rencontriez fréquemment des gens qui, hochant la tête et clignant
de l'oeil, vous disaient d'un air capable:
--Prenez garde! Le _Crédit mutuel_ donne des bénéfices magnifiques, mais
on sait ce que devient à la fin le capital de toutes ces compagnies, qui
distribuent des dividendes si beaux.
D'autres, plus perfides, attaquaient directement M. de Thaller.
--Ce qu'il y a d'inquiétant, remarquaient-ils, c'est qu'il est de toutes
les spéculations. Il ne se tripote pas une affaire véreuse qu'il n'y ait
la main. Il est possible qu'il soit très-riche, il est sûr qu'il mène un
train de prince. Son hôtel est un palais. Sa femme et sa fille ont les
plus luxueux équipages et les plus coûteuses toilettes de Paris. Sa
maîtresse lui dépense des sommes folles. Enfin, pour brocher sur le
tout, il joue et il a la passion des bibelots, et on ne voit que lui à
l'Hôtel des Ventes, poussant avec fureur des porcelaines et des
tableaux....
Mais baste! les meilleures et les plus sûres affaires ne sont-elles pas,
quand même, amèrement décriées!...
N'est-il pas archi-connu que les financiers de haut vol sont l'éternel
sujet des clabaudages et des calomnies de toute cette tourbe d'impudents
et avides tripoteurs qui rôdent autour des grandes entreprises comme les
chacals autour du banquet des lions?
Quelle est la Société dont on n'a pas un peu écrit: C'est une
filouterie! Quel est le gérant dont on n'a pas dit au moins une fois:
C'est un filou!
Le positif, c'est que les actions du _Comptoir du crédit mutuel_ étaient
fort au-dessus du pair, et faisaient 580 francs, le samedi où, à l'issue
de la Bourse, le bruit se répandit que le caissier, Vincent Favoral,
venait de s'enfuir en emportant douze millions.
--Quel coup de filet! pensa, non sans un mouvement de jalousie, plus
d'un boursier qui, pour le douzième seulement, eût gaîment passé la
frontière....
Ce fut presque un événement dans Paris.
On y est fort accoutumé à de telles aventures, et à ce point blasé, que
c'est à peine si, pour voir filer un caissier, on daignerait tourner la
tête. Mais en cette occasion, l'énormité de la somme rehaussait la
vulgarité du procédé:
On jugea généralement que ce Favoral devait être un homme fort, et
quelques amateurs déclarèrent que prendre douze millions ce n'est
presque plus voler.
Le soir, en s'abordant sur le bitume, aux environs du passage de
l'Opéra, les habitués de la petite Bourse étaient étonnés et presque
émus. Ils se consultaient entre eux.
--Thaller est-il de l'opération? S'entendait-il avec son caissier?
--Toute la question est là.
--Si oui, le _Crédit mutuel_ est en meilleure position que jamais.
--Si non, le voilà coulé.
--Thaller était bien fin.
--Le Favoral l'était peut-être plus que lui.
Cette incertitude, pendant la première demi-heure, soutint un peu les
cours.
Mais, vers neuf heures et demie, des nouvelles si désastreuses se
répandirent de tous côtés, apportées on ne savait par qui, ni d'où, que
ce fut une panique irrésistible.
De 435 francs, où il s'était maintenu, le _Crédit mutuel_ tomba
brusquement à 300, puis à 200, puis à 150 francs....
Des amis de M. de Thaller, M. Costeclar, entre autres, avaient essayé de
réagir, mais ils n'avaient pas tardé à reconnaître l'inutilité de leurs
efforts, et bravement ils s'étaient mis à faire comme les autres.
Trois messieurs qui étaient allés s'installer au café du Divan, au fond
du passage, semblaient diriger le mouvement et manoeuvraient comme il
est d'usage quand on veut couler une affaire. Ils avaient des agents sur
le boulevard, et de dix minutes en dix minutes, ils leur expédiaient un
émissaire, un vieux bonhomme quelque peu boiteux et bossu, avec ordre de
vendre, de vendre encore et toujours et à tout prix.
Si bien qu'à dix heures et demie on n'eût pas trouvé cinq cents francs
comptant de vingt actions du _Crédit mutuel_.
Le dimanche, ce fut une autre histoire.
Dès le matin, on donnait comme positive partout l'arrestation du baron
de Thaller et même on l'enjolivait de quantité de détails.
Cependant, le soir même, le fait fut démenti, par les gens qui étant
allés aux courses, y avaient rencontré Mme de Thaller et sa fille, plus
brillantes que jamais, très-gaies et très-causeuses.
Aux personnes qui allaient la saluer:
--Mon mari n'a pu venir, disait la baronne, tout occupé qu'il est, avec
deux de ses employés, à débrouiller les écritures de ce malheureux
Favoral. C'est, à ce qu'il paraît, un gâchis inconcevable. Qui jamais
eût cru cela d'un homme qui vivait de pain et de noix. Mais il jouait à
la Bourse, et il avait organisé, grâce à un prête-nom, une sorte de
banque où il a englouti, le plus sottement du monde, des sommes
considérables....
Et toute souriante, comme après un danger définitivement conjuré:
--Heureusement, ajoutait-elle, le mal n'est pas aussi grand qu'on s'est
plu à le raconter, et cette fois encore, nous en serons quittes pour la
peur.
Mais ce n'étaient pas les discours de la baronne qui pouvaient rassurer
les gens qui se sentaient en poche les titres sans valeur du _Crédit
mutuel_.
Et le lendemain, lundi, dès huit heures, ils arrivaient en bandes
demander des explications à M. de Thaller....
C'est rue du Quatre-Septembre que sont installés les bureaux du
_Comptoir de crédit mutuel_, dans une de ces maisons massives, qui sont
comme les forteresses de la féodalité financière.
D'un seul coup d'oeil, le passant y croit reconnaître un de ces
puissants établissements qui remuent les millions par centaines de
mille.
Rien qu'en mettant le pied dans l'immense vestibule dallé de marbre, à
hautes colonnes et à statues de bronze soutenant des candélabres,
l'actionnaire se sent ému.
Son émotion se complique d'un ébahissement respectueux lorsqu'il a
poussé les lourdes portes de glaces, et qu'il s'est engagé dans le vaste
escalier de pierre à rampe dorée, habillé d'un tapis moelleux, et meublé
à chaque palier de banquettes de velours, larges et souples comme le lit
de repos d'une duchesse.
La timidité le prend lorsque, arrivé au premier étage de ce palais de
l'argent... des autres, il lit, en lettres d'or, sur une porte de
palissandre: _Comptoir de crédit mutuel_.
Cependant, il rassemble tout son courage. Une inscription: T. L. B. S.
V. P., lui dit ce qu'il doit faire.
Il tourne le bouton, et il entre....
Mais il demeure interdit de se trouver en présence d'un huissier tout de
noir habillé, la chaîne d'acier au cou, lequel s'inclinant d'un air
grave, demande:
--Que désire Monsieur?
D'une voix un peu troublée, il explique qu'il est venu pour souscrire,
et qu'il voudrait....
--Que Monsieur prenne la peine de me suivre à la caisse, interrompt
l'huissier.
Il prend cette peine, et tout en longeant un spacieux corridor, il a le
temps d'entrevoir des bureaux peuplés d'employés, puis la salle du
conseil avec sa grande table recouverte d'un tapis, où brille la
sonnette du président, et plus loin, le cabinet de M. le directeur, avec
ses tentures de drap vert, ses meubles de chêne, son bureau encombré de
papier et sa cheminée monumentale surmontée d'une pendule à sujet
sévère....
Et tout en marchant, il rougit du peu d'importance de sa souscription.
Il a honte de la modicité de la somme qu'il apporte à des caisses qui
lui semblent renfermer, sous leurs triples serrures, les trésors des
_Mille et une Nuits_. Autant porter une goutte d'eau au fleuve ou un
grain de sable aux dunes de l'Océan. Il se demande presque si on ne va
pas lui rire au nez....
Mais non. C'est d'un air froid et morne que le caissier reçoit sa
souscription et lui passe, en échange, par le guichet étroit, un titre
provisoire.
Il se retire alors, mais lentement.
Les six ou huit titres qu'il sent dans son portefeuille lui donnent de
l'assurance. Il lui semble que sur toutes les splendeurs qui
l'environnent il a un certain droit de propriété. C'est d'un pied plus
ferme et d'un jarret mieux tendu qu'il foule les marches de l'escalier.
Il y a du maître dans le geste dont il repousse la porte du
vestibule....
Et c'est l'esprit tranquille et le coeur content qu'il se retire, rêvant
déjà de ces dividendes fabuleux dont on se transmet le souvenir à la
Bourse, ou de ces hausses soudaines qui centuplent en trois ans le
capital versé et qui font qu'en 1872 on retire six mille livres de
rentes d'une action qu'on a payée cinq cents francs en 1833.
Beaucoup des actionnaires du _Comptoir de crédit mutuel_ avaient passé,
autrefois, par ces émotions délicieuses.
Elles ne leur rendaient que plus pénibles celles qui les agitaient en ce
moment, réunis qu'ils étaient au nombre d'une centaine environ, dans le
vestibule, le long de l'escalier et sur le palier du premier étage de la
maison de la rue du Quatre-Septembre.
Car on refusait de les admettre.
A tous ceux qui insistaient pour entrer, un grand diable de domestique,
planté devant la porte, répondait invariablement:
--Les bureaux ne sont pas ouverts.... M. de Thaller n'est pas arrivé.
Nerveux, quinteux, bizarre, le plus souvent bénin, mais quelquefois
féroce, d'une crédulité stupide ou d'une défiance idiote, tel est
l'actionnaire, cet infortuné qui se sait traqué de toutes parts et
entouré de piéges, ce malheureux qui, possédant quelque argent, brûle
de le risquer et tremble de le perdre.
Mais celui-là ne le connaît pas, qui l'a vu seulement au début et à la
fin de sa carrière de dupe:
Le jour où, tout illuminé d'espoir, il confie ses fonds à quelque
Société nouvelle.
Et le jour où, désespéré, il découvre que ses fonds sont perdus.
Que d'alternatives entre ces deux termes extrêmes et que de
palpitations! Quels accès de découragement ou de joie, selon que le
journal annonce une hausse ou une baisse!...
Mais le moment critique de l'actionnaire est celui où il commence à
soupçonner son malheur.
C'est de l'étonnement d'abord: quelque chose comme la stupeur du paysan
qui, ayant rompu son pacte avec le diable, voyait se changer en feuilles
sèches les louis d'or du malin.
La colère ne vient que plus tard; la douleur d'avoir été dépouillé d'un
argent péniblement gagné, la rage d'avoir été pris pour dupe.
C'est à ce point, précisément, qu'en étaient les actionnaires du
_Comptoir de crédit mutuel_.
Et comme la fureur de chacun d'eux s'augmentait de la fureur de tous,
comme ils s'exaltaient et s'animaient mutuellement, c'étaient dans le
vestibule, le long de l'escalier et sur le palier, de telles
imprécations et de si terribles menaces, que le portier épouvanté
s'était blotti tout au fond de sa loge.
Il faut avoir vu une réunion d'actionnaires au lendemain d'un désastre,
il faut avoir vu les poings crispés, les faces convulsées, les yeux hors
de la tête et les lèvres frangées d'écume, pour savoir à quelles
contorsions épileptiques la rancune de l'argent réduit des hommes
assemblés.
Ceux-ci en étaient à s'indigner de ce qui les avait enchantés jadis.
Ils s'en prenaient de leur ruine à la splendeur de la maison, aux
somptuosités de l'escalier, aux candélabres du vestibule, aux tapis, aux
banquettes, à tout....
--C'est pourtant notre argent, criaient-ils, qui a payé tout ce luxe!...
Monté sur une banquette, un tout petit homme soulevait des transports
d'indignation en décrivant les magnificences insolentes de l'hôtel de
Thaller, dont il avait été le fournisseur autrefois, avant de se retirer
du commerce.
Il avait compté jusqu'à cinq voitures sous les remises, quinze chevaux
dans les écuries, et il ne savait plus combien de domestiques.
Il n'était jamais entré dans les appartements, mais il avait visité les
cuisines, et il déclarait avoir été étourdi et ébloui du nombre et de
l'éclat des casseroles, rangées par ordre de taille au-dessus des
fourneaux.
--C'est qu'il en faut, de ces casseroles, pour fricasser douze millions!
disait-il, arrivé à ce degré où la fureur, faute d'expressions, tourne à
l'ironie....
Réunis en groupe, dans le vestibule, les plus sensés déploraient leur
imprudente confiance:
--Voilà, concluait l'un, la fin de toutes ces affaires industrielles....
--C'est vrai.... Il n'y a que la Rente....
--Et encore!... Parlez-moi des placements de nos pères, de bons
placements sur première hypothèque, avec subrogation dans les droits de
la femme.... Si le débiteur ne paye pas, on vend.... Voilà le bon
système, on y reviendra....
Mais ce qui les exaspérait tous, c'était de ne pouvoir être admis auprès
de M. de Thaller, et de voir ce domestique en faction devant la porte.
--C'est tout de même hardi, de nous laisser sur l'escalier, nous qui
sommes les maîtres! grondaient-ils.
--Qui sait où est M. de Thaller!...
--Il se cache, parbleu!
--N'importe, je le verrai, clamait un gros homme à face couleur de
brique, je le verrai, quand je devrais, nom de nom! ne pas bouger d'ici
de la semaine!
--Vous ne verrez rien, ricanait son voisin. Et les escaliers de service,
et les portes dérobées! Croyez-vous qu'il en manque dans cette satanée
boutique!...
Le gros homme roulait des yeux terribles.
--Ah! si je savais cela! disait-il d'une langue empâtée par le sang qui
lui montait à la tête. Jeter bas une porte, ce n'est pas la mer à
boire....
Et il montrait ses épaules d'athlète, et il affirmait qu'il entrerait et
qu'il lui passerait quelqu'un par les mains....
Déjà il toisait le valet d'un regard inquiétant, quand un bonhomme à
mine discrète s'avança et lui demanda:
--Pardon!... Combien avez-vous d'actions?
--Trois! répondit l'homme à figure brique.
L'autre soupira.
--Moi, j'en ai deux cent cinquante, dit-il. C'est pourquoi, étant aussi
intéressé que vous, pour le moins, à ne pas tout perdre, je vous conjure
de ne vous porter à aucune violence....
Il n'eut pas besoin d'insister.
La porte que gardait le domestique s'ouvrit. Un employé se montra,
faisant signe qu'il voulait parler.
--Messieurs, commença-t-il, M. de Thaller vient d'arriver, mais il est
en ce moment avec M. le juge d'instruction....
Des huées ayant couvert sa voix, il se retira précipitamment.
--Si la justice s'en mêle, murmura le monsieur discret, adieu paniers,
vendanges sont faites!...
--C'est vrai, ricana un autre, mais nous aurons le précieux avantage
d'entendre condamner ce cher baron de Thaller à un an de prison et à
cinquante francs d'amende. C'est le tarif pour cinq cents familles mises
sur la paille. Il n'en serait pas quitte à si bon marché, s'il avait
volé un pain à la porte d'un boulanger.
--Vous croyez donc à cette histoire de juge, vous!... interrompit
brutalement le gros homme....
Il fallut bien y croire, quand on le vit paraître suivi d'un commissaire
de police et d'un commissionnaire qui portait sur son crochet des
registres et des papiers....
On s'écarta pour les laisser passer, mais nulle réflexion n'eut le temps
de se produire, car un nouvel employé se présenta, qui dit:
--M. le baron de Thaller est à vos ordres, messieurs, veuillez
entrer....
Ce fut, alors, une terrible poussée, pour savoir à qui arriverait
premier à la salle du conseil, qu'on apercevait, toute grande
ouverte....