Ce n'est ny le desir d'écrire, ny l'ambition de faire connoistre mon
nom, qui me fait donner au publicq cét Ouvrage, que j'ay intitulé
l'Esclave Religieux, parce que ce fut dans les fers que je formay la
resolution de renoncer au monde. Je n'ay point d'autre dessein que
d'exciter les Chrétiens au soulagement des Captifs, en exposant à leurs
yeux le fidele Tableau de leurs miseres. Je puis dire avec verité,
qu'encore que j'aye extrêmement souffert durant huit années d'Esclavage,
ma plus grande peine a toûjours esté d'en voir beaucoup d'autres plus
malheureux que moy, soit qu'ils n'eussent pas la mesme force pour
supporter leurs maux, soit que le Ciel ne leur accordât pas le secours
dont il m'a favorisé de temps en temps; puisque ce n'est point parmy les
Chrétiens détenus en Barbarie, que le proverbe à lieu, que la
consolation d'un malheureux est d'en voir de plus miserables que luy.
Comme la porte de la liberté est ouverte à tous ceux qui renoncent à
leur Religion, il ne reste dans les fers que ceux lesquels animez de
l'esprit de JESUS-CHRIST, demeurent unis & fermes dans les plus cruelles
persecutions; ainsi la pesanteur de leurs chaînes leurs devient commune,
parce qu'ils se regardent comme des enfans qui souffrent pour la querele
d'un mesme pere, & ils assistent les plus foibles pour les empécher de
tomber dans l'infidelité.
J'admire en France la charité des Chrétiens, qui les fait descendre dans
les Cachots les plus obcurs pour assister le plus souvent des inconnus;
on les console, on les soulage, on se charge de leurs interests, on
solicite leurs procés, on les tire de prison en payant leurs dettes, &
on rachepte quelque fois leur ban à quoy la Justice les a condamnez. On
ne peut assez loüer ces exercices de charité envers le prochain; mais
peut-on s'empécher de se plaindre qu'on oublie ses compatriotes, ses
amis, ses parens, ses freres, de jeunes enfans, des filles foibles, des
Religieux, des Prestres & des personnes d'un merite extraordinaire. On
ne songe pas qu'ils sont à toute heure en danger d'abandonner la Foy, &
de succomber sous la rigueur des tourmens qu'ils endurent. On peut dire
que ces tourmens ne sont pas moins cruels que ceux des premiers Martyrs,
il est vray que les Esclaves peuvent finir leurs souffrances lors qu'ils
ont dequoy se racheter, mais ils ne sont pas moins Martyrs que ceux de
la primitive Eglise, puisqu'ils souffrent pour le nom & la Foy de
Jesus-Christ, & qu'ils peuvent briser leurs chaînes en renonçant au
Christianisme; leur martyre est mesme plus long, car les premiers ne
souffroient la prison que peu de temps, & souvent on les faisoit mourir
aussi-tost qu'ils étoient arrestez, au lieu que les Captifs souffrent
toute leur vie; ils n'ont point d'autre lict que la terre, la faim, le
soif & la nudité, sont attachez comme des ombres à leur personne, les
alimens qu'on leur donne suffisent à peine pour éloigner la mort, &
conserver une vie qui devient tous les jours plus malheureuse; Cependant
ils sont obligez de travailler sans aucun relâche, le baston & les
cordages sont les seuls instrumens qui donnent le signal de ce qu'il
faut faire, ces Infidels n'ont point d'égard à l'indisposition, à la
foiblesse & à l'impuissance; ils frappent également & sans distinction,
lorsqu'on n'a point fait ce qui est commandé, & ordinairement ils
commandent plus qu'on ne peut faire, afin d'avoir un pretexte de
maltraiter les Captifs, & les obliger à prendre le Turban.
Les plus dangereuses persecutions sont les caresses dont ils se servent
pour seduire les Esclaves, qu'ils n'ont pû ébranler par les souffrances.
Il n'est point de douceur ny de tendresse apparente, qu'ils ne mettent
en usage pour les mieux tromper, ils s'appliquent à découvrir leur
inclination dominante, & tâchent de les surprendre par leur foible; si
le Captif aime les plaisirs, ils employent la bonne chere, & tout ce
qu'il y a de plus voluptueux; Si l'interest le touche, & s'il a perdu
l'esperance d'estre racheté, on luy promet des grandeurs, on fait
semblant de compatir à sa disgrace, on luy témoigne de l'estime & de
l'affection, & on luy offre sa liberté; Sur tout les Renegats font
gloire de pervertir les Chrétiens, ils se persuadent que les chaînes des
Esclaves leur reprochent incessamment leur apostasie, & que leur crime
diminuë quand ils le partagent avec plusieurs autres coupables. C'est
pourquoy ils n'épargnent ny la violence, ny la cruauté, ny la clemence,
ny les festins, ny les presens, ny le temps, ny la peine, pour les
forcer à suivre les réveries de l'Alcoran. Ces Infidels sont tout
ensemble les Juges & les Boureaux des Captifs qui leur resistent, &
jamais ils ne se lassent de continuer leurs souffrances. Ceux au
contraire qui par un horrible blaspheme declarent qu'ils veulent
embrasser la Loy de Mahomet, sont libres dés le moment. Leurs Patrons
leur donnent leurs filles en mariage & leur font obtenir des Employs
considerables, ce qui fait que ces Apostats se voyant en peu de temps
comblez de richesses & d'honneur, & élevez aux premieres Charges,
oublient facillement leur Foy & leur patrie, & deviennent les plus
grands persecuteurs des Chrétiens. Ce qui m'a semblé de plus déplorable
est d'avoir veu de jeunes garçons & de jeunes filles, estre aussi
maltraitez que les autres Esclaves, sans que la foiblesse de l'âge, la
delicatesse du sexe, & tout ce que la nature pouvoit inspirer en leur
faveur, fussent capables d'attendrir le coeur de ces Tigres. Mais ce qui
donne de la consolation est qu'il se trouve tous les jours de jeunes
enfans que la grace fortifie de telle maniere, qu'elle les fait chanter
les loüanges de Dieu au milieu des plus rudes tourmens. J'ay veu un
garçon de quinze ans durant qu'on luy donnoit la bastonnade pour
l'obliger à renier, s'écrier, _qu'il est doux de mourir pour
Jesus-Christ_. Toute l'Europe Chrétienne est instruite de ce qui se
passe dans la Turquie, dans les Royaumes de Tripoly, de Thunis, d'Alger,
de Maroc & de Fez, & sur les costes de la Mediteranée, &
particulierement la France en a sceu le détail des RR. PP. de la Mercy,
qui ont fait plusieurs Redemptions celebres depuis peu d'années, de
sorte qu'on peut dire qu'elle entend la voix & les gemissemens de ces
Infortunez; Malheurs donc aux Chrétiens qui sont insensibles aux
plaintes & aux disgraces de leurs freres.
Je m'estimerois heureux si le recit de ma Captivité pouvoit faire
impression sur l'esprit de mes Lecteurs, & exciter leur charité pour les
Esclaves. Je décris la Ville de Tripoly, l'estat du Royaume & les moeurs
des Habitans, & dis quelque chose de Thunis, d'Alger & du grand Caire;
Je rapporte les avantures de quelques Chrétiens, parce qu'elles ont de
la liaison avec les miennes, & qu'elles en composent une partie. Le
Lecteur ne doit point s'étonner s'il en trouve qui approchent du Roman;
le païs des Corsaires est le theatre de toutes sortes d'évenemens & de
nouveautez, la moindre capture qu'ils font sur les Chrétiens, fournit
souvent des matieres merveilleuses & capables de remplir des volumes. Je
n'ay rien ajoûté du mien, & j'ay obmis exprés bien des choses qui
auroient pû embelir mon Ouvrage. Je ne me flatte point qu'il ait du
succés; nous vivons dans un Siecle où de tant de Livres qu'on publie, il
y en a peu qui meritent de l'estime. Je me suis rendu justice là dessus,
& j'ay jugé que le mien augmenteroit le nombre de ceux qui ne paroissent
que comme des enfans plus propres à contribuer à la honte, qu'à
l'honneur de leur pere. Des raisons moins puissantes m'auroient empéché
d'estre Auteur, si je n'avois consideré que j'ay receu trop de graces de
Dieu, pour ne luy pas faire un Sacrifice de loüanges, en rendant
publiques les marques de ma reconnoissance, _Dirupisti Domine vincula
mea, tibi sacrificabo hostiam laudis_.