Elle finit par demander:--«Comment es-tu revenue, ma pauvre fille?»

Rosalie répondit:--«Pardi, est-ce que j'allais vous laisser comme ça,

toute seule, maintenant!»

Jeanne reprit:--«Allume donc une bougie que je te voie.» Et, quand

la lumière fut apportée sur la table de nuit, elles se considérèrent

longtemps sans dire un mot. Puis Jeanne tendant la main à sa vieille

bonne murmura:--«Je ne t'aurais jamais reconnue, ma fille, tu es bien

changée, sais-tu, mais pas tant que moi, encore.»

Et Rosalie, contemplant cette femme à cheveux blancs, maigre et fanée,

qu'elle avait quittée jeune, belle et fraîche, répondit:--«Ça c'est

vrai que vous êtes changée, madame Jeanne, et plus que de raison. Mais

songez aussi que v'là vingt-quatre ans que nous nous sommes pas vues.»

Elles se turent, réfléchissant de nouveau. Jeanne, enfin,

balbutia:--«As-tu été heureuse, au moins?»

Et Rosalie, hésitant dans la crainte de réveiller quelque souvenir trop

douloureux, bégayait:--«Mais... oui..., oui..., Madame. J'ai pas trop

à me plaindre, j'ai été plus heureuse que vous... pour sûr. Il n'y a

qu'une chose qui m'a toujours gâté le cœur, c'est de n'être pas restée

ici...» Puis elle se tut brusquement, saisie d'avoir touché à cela sans

y songer. Mais Jeanne reprit avec douceur:--«Que veux-tu, ma fille, on

ne fait pas toujours ce qu'on veut. Tu es veuve aussi, n'est-ce pas?»

Puis une angoisse fit trembler sa voix, et elle continua:--«As-tu

d'autres... d'autres enfants?

--Non, Madame.

--Et, lui, ton... ton fils... qu'est-ce qu'il est devenu? En es-tu

satisfaite?

--Oui, Madame, c'est un bon gars qui travaille d'attaque. Il s'est

marié v'là six mois, et il prend ma ferme, donc, puisque me v'là

revenue avec vous.»

Jeanne, tremblant d'émotion, murmura:--«Alors tu ne me quitteras plus,

ma fille?»

Et Rosalie, d'un ton brusque:--«Pour sûr, Madame, que j'ai pris mes

dispositions pour ça.»

Puis elles ne parlèrent pas de quelque temps.

Jeanne malgré elle se remettait à comparer leurs existences, mais sans

amertume au cœur, résignée maintenant aux cruautés injustes du sort.

Elle dit:--«Ton mari, comment a-t-il été pour toi?

--Oh! c'était un brave homme, Madame, et pas faignant, qui a su amasser

du bien. Il est mort du mal de poitrine.»

Alors Jeanne, s'asseyant sur son lit, envahie d'un besoin de

savoir:--«Voyons, raconte-moi tout, ma fille, toute ta vie. Cela me

fera du bien aujourd'hui.»

Et Rosalie, approchant une chaise, s'assit et se mit à parler d'elle,

de sa maison, de son monde, entrant dans les menus détails chers aux

gens de campagne, décrivant sa cour, riant parfois de choses anciennes

déjà qui lui rappelaient de bons moments passés, haussant le ton peu à

peu en fermière habituée à commander. Elle finit par déclarer:

--«Oh! j'ai du bien au soleil aujourd'hui. Je ne crains rien.» Puis

elle se troubla encore et reprit plus bas:--«C'est à vous que je dois

ça tout de même; aussi vous savez que je n'veux pas de gages. Ah! mais

non. Ah! mais non! Et puis, si vous n'voulez point, je m'en vas.»

Jeanne reprit:--«Tu ne prétends pourtant pas me servir pour rien?

--Ah! mais que oui, Madame. De l'argent! Vous me donneriez de l'argent!

Mais j'en ai quasiment autant que vous. Savez-vous seulement c'qui

vous reste avec tous vos gribouillis d'hypothèques et d'empruntages,

et d'intérêts qui n'sont pas payés et qui s'augmentent à chaque

terme? Savez-vous? non, n'est-ce pas? Eh bien je vous promets que

vous n'avez seulement plus dix mille livres de revenu. Pas dix mille,

entendez-vous. Mais je vas vous régler tout ça, et vite encore.»

Elle s'était remise à parler haut, s'emportant, s'indignant de ces

intérêts négligés, de cette ruine menaçante. Et comme un vague

sourire attendri passait sur la figure de sa maîtresse, elle s'écria

révoltée:--«Il ne faut pas rire de ça, Madame, parce que, sans argent,

il n'y a plus que des manants.»

Jeanne lui reprit les mains et les garda dans les siennes; puis elle

prononça lentement, toujours poursuivie par la pensée qui l'obsédait:

«Oh! moi, je n'ai pas eu de chance. Tout a mal tourné pour moi. La

fatalité s'est acharnée sur ma vie.»

Mais Rosalie hocha la tête:--«Faut pas dire ça, Madame, faut pas dire

ça. Vous avez mal été mariée, v'là tout. On n'se marie pas comme ça

aussi, sans seulement connaître son prétendu.»

Et elles continuèrent à parler d'elles ainsi qu'auraient fait deux

vieilles amies.

Le soleil se leva comme elles causaient encore.

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 05 · 第 57 / 66 题