Et la grosse voix du comte cria: «Gilberte, j'en ai huit!»

Les avirons battirent l'onde. L'ombre énorme restait maintenant debout,

immobile sur la muraille, mais diminuant peu à peu de taille et

d'ampleur; sa tête paraissait descendre, son corps maigrir; et quand M.

de Fourville remonta les marches du perron, toujours suivi de son valet

portant le feu, elle était réduite aux proportions de sa personne, et

répétait tous ses gestes.

Il avait dans un filet huit gros poissons qui frétillaient.

Lorsque Jeanne et Julien furent en route tout enveloppés en des

manteaux et des couvertures qu'on leur avait prêtés, Jeanne dit,

presque involontairement: «Quel brave homme que ce géant!» Et Julien,

qui conduisait, répliqua: «Oui, mais il ne se tient pas toujours assez

devant le monde.»

Huit jours après ils se rendirent chez les Coutelier, qui passaient

pour la première famille noble de la province. Leur domaine de Reminil

touchait au gros bourg de Cany. Le château neuf bâti sous Louis XIV

était caché dans un parc magnifique entouré de murs. On voyait, sur une

hauteur, les ruines de l'ancien château. Des valets en tenue firent

entrer les visiteurs dans une grande pièce imposante. Tout au milieu,

une espèce de colonne supportait une coupe immense de la manufacture de

Sèvres, et, dans le socle, une lettre autographe du roi, défendue par

une plaque de cristal, invitait le marquis Léopold-Hervé-Joseph-Germer

de Varneville, de Rollebosc de Coutelier, à recevoir ce don du

souverain.

Jeanne et Julien considéraient ce présent royal quand entrèrent le

marquis et la marquise. La femme était poudrée, aimable par fonction,

et maniérée par désir de sembler condescendante. L'homme, gros

personnage à cheveux blancs relevés droit sur la tête, mettait en ses

gestes, en sa voix, en toute son attitude, une hauteur qui disait son

importance.

C'étaient de ces gens à étiquette dont l'esprit, les sentiments et les

paroles semblent toujours sur des échasses.

Ils parlaient seuls, sans attendre les réponses, souriant d'un air

indifférent, semblaient toujours accomplir la fonction imposée par

leur naissance de recevoir avec politesse les petits nobles des

environs.

Jeanne et Julien, perclus, s'efforçaient de plaire, gênés de rester

davantage, inhabiles à se retirer; mais la marquise termina elle-même

la visite, naturellement, simplement, en arrêtant à point la

conversation comme une reine polie qui donne congé.

En revenant, Julien dit: «Si tu veux, nous bornerons là nos visites;

moi, les Fourville me suffisent.» Et Jeanne fut de son avis.

Décembre s'écoulait lentement, ce mois noir, trou sombre au fond de

l'année. La vie enfermée recommençait comme l'an passé. Jeanne ne

s'ennuyait point cependant, toujours préoccupée de Paul que Julien

regardait de côté, d'un œil inquiet et mécontent.

Souvent, quand la mère le tenait en ses bras, le caressait avec ces

frénésies de tendresses qu'ont les femmes pour leurs enfants, elle le

présentait au père en lui disant: «Mais embrasse-le donc; on dirait

que tu ne l'aimes pas.» Il effleurait du bout des lèvres, d'un air

dégoûté, le front glabre du marmot en décrivant un cercle de tout son

corps, comme pour ne point rencontrer les petites mains remuantes et

crispées. Puis il s'en allait brusquement; on eût dit qu'une répugnance

le chassait.

Le maire, le docteur et le curé venaient dîner de temps en temps; de

temps en temps c'étaient les Fourville avec qui on se liait de plus en

plus.

Le comte paraissait adorer Paul. Il le tenait sur ses genoux pendant

toute la durée des visites, ou même pendant des après-midi tout

entiers. Il le maniait d'une façon délicate dans ses grosses mains de

colosse, lui chatouillait le bout du nez avec la pointe de ses longues

moustaches, puis l'embrassait par élans passionnés, à la façon des

mères. Il souffrait continuellement de ce que son mariage demeurât

stérile.

Mars fut clair, sec et presque doux. La comtesse Gilberte reparla de

promenades à cheval que tous les quatre feraient ensemble. Jeanne,

lasse un peu des longs soirs, des longues nuits, des longs jours

pareils et monotones, consentit, tout heureuse de ces projets; et

pendant une semaine elle s'amusa à confectionner son amazone.

Puis ils commencèrent les excursions. Ils allaient toujours deux

par deux, la comtesse et Julien devant, le comte et Jeanne cent pas

derrière. Ceux-ci causaient tranquillement, comme deux amis, car ils

étaient devenus amis par le contact de leurs âmes droites, de leurs

cœurs simples; ceux-là parlaient bas souvent, riaient parfois par

éclats violents, se regardaient soudain comme si leurs yeux avaient

à se dire des choses que ne prononçaient point leurs bouches; et ils

partaient brusquement au galop, poussés par un désir de fuir, d'aller

plus loin, très loin.

Puis Gilberte parut devenir irritable. Sa voix vive, apportée par des

souffles de brise, arrivait parfois aux oreilles des deux cavaliers

attardés. Le comte alors souriait, disait à Jeanne: «Elle n'est pas

tous les jours bien levée, ma femme.»

Un soir, en rentrant, comme la comtesse excitait sa jument, la piquant,

puis la retenant par secousses brusques, on entendit plusieurs fois

Julien lui répéter: «Prenez garde, prenez donc garde, vous allez être

emportée.» Elle répliqua: «Tant pis; ce n'est pas votre affaire», d'un

ton si clair et si dur que les paroles nettes sonnèrent par la campagne

comme si elles restaient suspendues dans l'air.

L'animal se cabrait, ruait, bavait. Soudain le comte inquiet cria de

ses forts poumons: «Fais donc attention, Gilberte!» Alors, comme par

défi, dans un de ces énervements de femme que rien n'arrête, elle

frappa brutalement de sa cravache, entre les deux oreilles, la bête

qui se dressa, furieuse, battit l'air de ses jambes de devant, et,

retombant, s'élança d'un bond formidable, et détala par la plaine de

toute la vigueur de ses jarrets.

Elle franchit d'abord une prairie, puis, se précipitant à travers les

labourés, elle soulevait en poussière la terre humide et grasse, et

filait si vite qu'on distinguait à peine la monture et l'amazone.

Julien stupéfait restait en place appelant désespérément: «Madame,

Madame!»

Mais le comte eut une sorte de grognement, et, se courbant sur

l'encolure de son pesant cheval, il le jeta en avant d'une poussée

de tout son corps; et il le lança d'une telle allure, l'excitant,

l'entraînant, l'affolant avec la voix, le geste et l'éperon, que

l'énorme cavalier semblait porter la lourde bête entre ses cuisses

et l'enlever comme pour s'envoler. Ils allaient d'une inconcevable

vitesse, se ruant droit devant eux; et Jeanne voyait là-bas les deux

silhouettes de la femme et du mari, fuir, fuir, diminuer, s'effacer,

disparaître, comme on voit deux oiseaux se poursuivant se perdre et

s'évanouir à l'horizon.

Alors Julien se rapprocha, toujours au pas, en murmurant d'un air

furieux: «Je crois qu'elle est folle aujourd'hui.»

Et tous deux partirent derrière leurs amis, enfoncés maintenant dans

une ondulation de la plaine.

Au bout d'un quart d'heure ils les aperçurent qui revenaient; et

bientôt ils les joignirent.

Le comte, rouge, en sueur, riant, content, triomphant, tenait de sa

poigne irrésistible le cheval frémissant de sa femme. Elle était pâle,

avec un visage douloureux et crispé; et elle se soutenait d'une main

sur l'épaule de son mari comme si elle allait défaillir.

Jeanne, ce jour-là, comprit que le comte aimait éperdument.

Puis la comtesse pendant le mois qui suivit se montra joyeuse comme

elle ne l'avait jamais été. Elle venait plus souvent aux Peuples, riait

sans cesse, embrassait Jeanne avec des élans de tendresse. On eût dit

qu'un mystérieux ravissement était descendu sur sa vie. Son mari, tout

heureux lui-même, ne la quittait point des yeux, et tâchait à tout

instant de toucher sa main, sa robe, dans un redoublement de passion.

Il disait, un soir, à Jeanne: «Nous sommes dans le bonheur, en ce

moment. Jamais Gilberte n'avait été gentille comme ça. Elle n'a plus

de mauvaise humeur, plus de colère. Je sens qu'elle m'aime. Jusqu'à

présent je n'en étais pas sûr.»

Julien aussi semblait changé, plus gai, sans impatiences, comme si

l'amitié des deux familles avait apporté la paix et la joie dans

chacune d'elles.

Le printemps fut singulièrement précoce et chaud.

Depuis les douces matinées jusqu'aux calmes et tièdes soirées, le

soleil faisait germer toute la surface de la terre. C'était une brusque

et puissante éclosion de tous les germes en même temps, une de ces

irrésistibles poussées de sève, une de ces ardeurs à renaître que la

nature montre quelquefois en des années privilégiées qui feraient

croire à des rajeunissements du monde.

Jeanne se sentait vaguement troublée par cette fermentation de vie.

Elle avait des alanguissements subits en face d'une petite fleur dans

l'herbe, des mélancolies délicieuses, des heures de mollesse rêvassante.

Puis elle se sentit envahie par des souvenirs attendris des premiers

temps de son amour; non qu'il lui revînt au cœur un renouveau

d'affection pour Julien, c'était fini, cela, bien fini pour toujours;

mais toute sa chair caressée des brises, pénétrée des odeurs du

printemps, se troublait, comme sollicitée par quelque invisible et

tendre appel.

Elle se plaisait à être seule, à s'abandonner sous la chaleur du

soleil, toute parcourue de sensations, de jouissances vagues et

sereines qui n'éveillaient point d'idées.

Un matin, comme elle somnolait ainsi, une vision la traversa, une

vision rapide de ce trou ensoleillé au milieu des sombres feuillages,

dans le petit bois près d'Étretat. C'est là que, pour la première fois,

elle avait senti frémir son corps auprès de ce jeune homme qui l'aimait

alors; c'est là qu'il avait balbutié, pour la première fois, le timide

désir de son cœur; c'est aussi là qu'elle avait cru toucher tout à

coup l'avenir radieux de ses espérances.

Et elle voulait revoir ce bois, y faire une sorte de pèlerinage

sentimental et superstitieux, comme si un retour à ce lieu devait

changer quelque chose à la marche de sa vie.

Julien était parti dès l'aube, elle ne savait où. Elle fit donc

seller le petit cheval blanc des Martin, qu'elle montait quelquefois

maintenant; et elle partit.

C'était par une de ces journées si tranquilles que rien ne remue nulle

part, pas une herbe, pas une feuille; tout semble immobile pour jusqu'à

la fin des temps, comme si le vent était mort. On dirait disparus les

insectes eux-mêmes.

Un calme brûlant et souverain descendait du soleil, insensiblement, en

buée d'or; et Jeanne allait au pas de son bidet, bercée, heureuse. De

temps en temps elle levait les yeux pour regarder un tout petit nuage

blanc, gros comme une pincée de coton, un flocon de vapeur suspendu,

oublié, resté là-haut, tout seul, au milieu du ciel bleu.

Elle descendit dans la vallée qui va se jeter à la mer, entre ces

grandes arches de la falaise qu'on nomme les portes d'Étretat, et tout

doucement elle gagna le bois. Il pleuvait de la lumière à travers la

verdure encore grêle. Elle cherchait l'endroit sans le retrouver,

errant par les petits chemins.

Tout à coup, en traversant une longue allée, elle aperçut tout au

bout deux chevaux de selle attachés contre un arbre, et elle les

reconnut aussitôt; c'étaient ceux de Gilberte et de Julien. La solitude

commençait à lui peser; elle fut heureuse de cette rencontre imprévue;

et elle mit au trot sa monture.

Quand elle eut atteint les deux bêtes patientes, comme accoutumées à

ces longues stations, elle appela. On ne lui répondit pas.

Un gant de femme et les deux cravaches gisaient sur le gazon foulé.

Donc ils s'étaient assis là, puis éloignés, laissant leurs chevaux.

Elle attendit un quart d'heure, vingt minutes, surprise, sans

comprendre ce qu'ils pouvaient faire. Comme elle avait mis pied à

terre, et ne remuait plus, appuyée contre un tronc d'arbre, deux petits

oiseaux, sans la voir, s'abattirent dans l'herbe tout près d'elle. L'un

d'eux s'agitait, sautillait autour de l'autre, les ailes soulevées

et vibrantes, saluant de la tête et pépiant; et tout à coup ils

s'accouplèrent.

Jeanne fut surprise comme si elle eût ignoré cette chose; puis elle se

dit: «C'est vrai, c'est le printemps»; puis une autre pensée lui vint,

un soupçon. Elle regarda de nouveau le gant, les cravaches, les deux

chevaux abandonnés; et elle se remit brusquement en selle avec une

irrésistible envie de fuir.

Elle galopait maintenant en retournant aux Peuples. Sa tête

travaillait, raisonnait, unissait les faits, rapprochait les

circonstances. Comment n'avait-elle pas deviné plus tôt? Comment

n'avait-elle rien vu? Comment n'avait-elle pas compris les absences de

Julien, le recommencement de ses élégances passées, puis l'apaisement

de son humeur? Elle se rappelait aussi les brusqueries nerveuses de

Gilberte, ses câlineries exagérées, et, depuis quelque temps, cette

espèce de béatitude où elle vivait, et dont le comte était heureux.

Elle remit au pas son cheval, car il lui fallait gravement réfléchir,

et l'allure vive troublait ses idées.

Après la première émotion passée, son cœur était redevenu presque

calme, sans jalousie et sans haine, mais soulevé de mépris. Elle ne

songeait guère à Julien; rien ne l'étonnait plus de lui; mais la double

trahison de la comtesse, de son amie, la révoltait. Tout le monde était

donc perfide, menteur et faux. Et des larmes lui vinrent aux yeux. On

pleure parfois les illusions avec autant de tristesse que les morts.

Elle se résolut pourtant à feindre de ne rien savoir, à fermer son âme

aux affections courantes, à n'aimer plus que Paul et ses parents; et à

supporter les autres avec un visage tranquille.

Sitôt rentrée, elle se jeta sur son fils, l'emporta dans sa chambre et

l'embrassa éperdument, pendant une heure, sans s'arrêter.

Julien revint pour dîner, charmant et souriant, plein d'intentions

aimables. Il demanda: «Père et petite mère ne viennent donc pas cette

année?»

Elle lui sut tant de gré de cette gentillesse qu'elle lui pardonna

presque la découverte du bois; et un violent désir l'envahissant tout

à coup de revoir bien vite les deux êtres qu'elle aimait le plus

après Paul, elle passa toute sa soirée à leur écrire, pour hâter leur

arrivée.

Ils annoncèrent leur retour pour le 20 mai. On était alors au 7 de ce

mois.

Elle les attendit avec une impatience grandissante, comme si elle eût

éprouvé, en dehors même de son affection filiale, un besoin nouveau

de frotter son cœur à des cœurs honnêtes, de causer, l'âme ouverte,

avec des gens purs, sains de toute infamie, dont la vie, et toutes les

actions, et toutes les pensées, et tous les désirs avaient toujours été

droits.

Ce qu'elle sentait maintenant, c'était une sorte d'isolement de sa

conscience juste au milieu de toutes ces consciences défaillantes; et

bien qu'elle eût appris soudain à dissimuler, bien qu'elle accueillît

la comtesse, la main tendue et la lèvre souriante, cette sensation de

vide, de mépris pour les hommes, elle la sentait grandir, l'envelopper;

et chaque jour les petites nouvelles du pays lui jetaient à l'âme un

dégoût plus grand, une plus haute mésestime des êtres.

La fille des Couillard venait d'avoir un enfant et le mariage allait

avoir lieu. La servante des Martin, une orpheline, était grosse; une

petite voisine âgée de quinze ans était grosse; une veuve, une pauvre

femme boiteuse et sordide, qu'on appelait la Crotte tant sa saleté

paraissait horrible, était grosse.

A tout moment on apprenait une grossesse nouvelle, ou bien quelque

fredaine d'une fille, d'une paysanne mariée et mère de famille ou de

quelque riche fermier respecté.

Ce printemps ardent semblait remuer les sèves chez les hommes comme

chez les plantes.

Et Jeanne, dont les sens éteints ne s'agitaient plus, dont le cœur

meurtri, l'âme sentimentale semblaient seuls remués par les souffles

tièdes et féconds, qui rêvait, exaltée sans désirs, passionnée pour

des songes et morte aux besoins charnels, s'étonnait, pleine d'une

répugnance qui devenait haineuse, de cette sale bestialité.

L'accouplement des êtres l'indignait à présent comme une chose contre

nature; et, si elle en voulait à Gilberte, ce n'était point de lui

avoir pris son mari, mais du fait même d'être tombée aussi dans cette

fange universelle.

Elle n'était point, celle-là, de la race des rustres chez qui les bas

instincts dominent. Comment avait-elle pu s'abandonner de la même façon

que ces brutes?

Le jour même où devaient arriver ses parents, Julien raviva ses

répulsions en lui racontant gaiement, comme une chose toute naturelle

et drôle, que le boulanger ayant entendu quelque bruit dans son four,

la veille, qui n'était pas jour de cuisson, avait cru y surprendre un

chat rôdeur et avait trouvé sa femme «qui n'enfournait pas du pain».

Et il ajoutait: «Le boulanger a bouché l'ouverture; ils ont failli

étouffer là dedans; c'est le petit garçon de la boulangère qui a

prévenu les voisins; car il avait vu entrer sa mère avec le forgeron.»

Et Julien riait, répétant: «Ils nous font manger du pain d'amour, ces

farceurs-là. C'est un vrai conte de La Fontaine.»

Jeanne n'osait plus toucher au pain.

Lorsque la chaise de poste s'arrêta devant le perron et que la figure

heureuse du baron parut à la vitre, ce fut dans l'âme et dans la

poitrine de la jeune femme une émotion profonde, un tumultueux élan

d'affection comme elle n'en avait jamais ressenti.

Mais elle demeura saisie, et presque défaillante, quand elle aperçut

petite mère. La baronne, en ces six mois d'hiver, avait vieilli de dix

ans. Ses joues énormes, flasques, tombantes, s'étaient empourprées,

comme gonflées de sang; son œil semblait éteint; et elle ne remuait

plus que soulevée sous les deux bras; sa respiration pénible était

devenue sifflante, et si difficile, qu'on éprouvait près d'elle une

sensation de gêne douloureuse.

Le baron, l'ayant vue chaque jour, n'avait point remarqué cette

décadence; et, quand elle se plaignait de ses étouffements continus, de

son alourdissement grandissant, il répondait: «Mais non, ma chère, je

vous ai toujours connue comme ça.»

Jeanne, après les avoir accompagnés en leur chambre, se retira dans la

sienne pour pleurer, bouleversée, éperdue. Puis, elle alla retrouver

son père, et, se jetant sur son cœur, les yeux encore pleins de

larmes: «Oh! comme mère est changée! Qu'est-ce qu'elle a, dis-moi,

qu'est-ce qu'elle a?» Il fut très surpris, et répondit: «Tu crois?

quelle idée? mais non. Moi qui ne l'ai point quittée, je t'assure que

je ne la trouve pas mal, elle est comme toujours.»

Le soir Julien dit à sa femme: «Ta mère file un mauvais coton. Je la

crois touchée.» Et, comme Jeanne éclatait en sanglots, il s'impatienta.

«Allons, bon, je ne te dis pas qu'elle soit perdue. Tu es toujours

follement exagérée. Elle est changée, voilà tout, c'est de son âge.»

Au bout de huit jours elle n'y songeait plus, accoutumée à la

physionomie nouvelle de sa mère, et refoulant peut-être ses craintes,

comme on refoule, comme on rejette toujours, par une sorte d'instinct

égoïste, de besoin naturel de tranquillité d'âme, les appréhensions,

les soucis menaçants.

La baronne, impuissante à marcher, ne sortait plus qu'une demi-heure

chaque jour. Quand elle avait accompli une seule fois le parcours

de «son» allée, elle ne pouvait se mouvoir davantage et demandait à

s'asseoir sur «son» banc. Et, quand elle se sentait incapable même de

mener jusqu'au bout sa promenade, elle disait: «Arrêtons-nous; mon

hypertrophie me casse les jambes aujourd'hui.»

Elle ne riait plus guère, souriait seulement aux choses qui l'auraient

secouée tout entière l'année précédente. Mais comme ses yeux étaient

demeurés excellents, elle passait des jours à relire _Corinne_ ou les

_Méditations_ de Lamartine; puis elle demandait qu'on lui apportât le

tiroir «aux souvenirs». Alors ayant vidé sur ses genoux les vieilles

lettres douces à son cœur, elle posait le tiroir sur une chaise à côté

d'elle et remettait dedans, une à une, ses «reliques», après avoir

lentement revu chacune. Et, quand elle était seule, bien seule, elle

en baisait certaines, comme on baise secrètement les cheveux des morts

qu'on aima.

Quelquefois Jeanne, entrant brusquement, la trouvait pleurant, pleurant

des larmes tristes. Elle s'écriait: «Qu'as-tu, petite mère?» Et la

baronne, après un long soupir, répondait: «Ce sont mes reliques qui

m'ont fait ça. On remue des choses qui ont été si bonnes et qui sont

finies! Et puis il y a des personnes auxquelles on ne pensait plus

guère et qu'on retrouve tout d'un coup. On croit les voir, et les

entendre, et ça vous produit un effet épouvantable. Tu connaîtras ça,

plus tard.»

Quand le baron survenait en ces instants de mélancolie, il murmurait:

«Jeanne, ma chérie, si tu m'en crois, brûle tes lettres, toutes tes

lettres, celles de ta mère, les miennes, toutes. Il n'y a rien de plus

terrible, quand on est vieux, que de remettre le nez dans sa jeunesse.»

Mais Jeanne aussi gardait sa correspondance, préparait sa «boîte aux

reliques», obéissant, bien qu'elle différât en tout de sa mère, à une

sorte d'instinct héréditaire de sentimentalité rêveuse.

Le baron, après quelques jours, eut à s'absenter pour une affaire et il

partit.

La saison était magnifique. Les nuits douces, fourmillantes d'astres,

succédaient aux calmes soirées, les soirs sereins aux jours radieux,

et les jours radieux aux aurores éclatantes. Petite mère se trouva

bientôt mieux portante; et Jeanne, oubliant les amours de Julien et la

perfidie de Gilberte, se sentait presque complètement heureuse. Toute

la campagne était fleurie et parfumée; et la grande mer toujours

pacifique resplendissait du matin au soir, sous le soleil.

Jeanne, un après-midi, prit Paul en ses bras, et s'en alla par les

champs. Elle regardait tantôt son fils, tantôt l'herbe criblée

de fleurs le long de la route, s'attendrissant dans une félicité

sans bornes. De minute en minute elle baisait l'enfant, le serrait

passionnément contre elle; puis, frôlée par quelque savoureuse odeur

de campagne, elle se sentait défaillir, anéantie dans un bien-être

infini. Puis elle rêva d'avenir pour lui. Que serait-il? Tantôt elle le

voulait grand homme, renommé, puissant. Tantôt elle le préférait humble

et restant près d'elle, dévoué, tendre, les bras toujours ouverts

pour maman. Quand elle l'aimait avec son cœur égoïste de mère, elle

désirait qu'il restât son fils, rien que son fils; mais, quand elle

l'aimait avec sa raison passionnée, elle ambitionnait qu'il devînt

quelqu'un par le monde.

Elle s'assit au bord d'un fossé, et se mit à le regarder. Il lui

semblait qu'elle ne l'avait jamais vu. Et elle s'étonna brusquement à

la pensée que ce petit être serait grand, qu'il marcherait d'un pas

ferme, qu'il aurait de la barbe aux joues et parlerait d'une voix

sonore.

Au loin quelqu'un l'appelait. Elle leva la tête. C'était Marius

accourant. Elle pensa qu'une visite l'attendait, et elle se dressa,

mécontente d'être troublée. Mais le gamin arrivait à toutes jambes,

et, quand il fut assez près, il cria: «Madame, c'est madame la baronne

qu'est bien mal.»

Elle sentit comme une goutte d'eau froide qui lui descendait le long du

dos; et elle repartit à grands pas, la tête égarée.

Elle aperçut, de loin, des gens en tas sous le platane. Elle s'élança,

et, le groupe s'étant ouvert, elle vit sa mère étendue par terre, la

tête soutenue par deux oreillers. La figure était toute noire, les yeux

fermés, et sa poitrine, qui depuis vingt ans haletait, ne bougeait

plus. La nourrice saisit l'enfant dans les bras de la jeune femme, et

l'emporta.

Jeanne, hagarde, demandait: «Qu'est-il arrivé? Comment est-elle tombée?

Qu'on aille chercher le médecin.» Et, comme elle se retournait, elle

aperçut le curé, prévenu on ne sait comment. Il offrit ses soins,

s'empressa en relevant les manches de sa soutane. Mais le vinaigre,

l'eau de Cologne, les frictions demeurèrent inefficaces. «Il faudrait

la dévêtir et la coucher,» dit le prêtre.

Le fermier Joseph Couillard se trouvait là ainsi que le père Simon et

Ludivine. Aidés de l'abbé Picot, ils voulurent emporter la baronne;

mais, quand ils la soulevèrent, la tête s'abattit en arrière, et la

robe qu'ils avaient saisie se déchirait, tant sa grosse personne était

pesante et difficile à remuer. Alors Jeanne se mit à crier d'horreur.

On reposa par terre le corps énorme et mou.

Il fallut prendre un fauteuil du salon; et, quand on l'eut assise

dedans, on put enfin l'enlever. Pas à pas ils gravirent le perron, puis

l'escalier; et, parvenus dans la chambre, la déposèrent sur le lit.

Comme la cuisinière n'en finissait pas d'enlever ses vêtements, la

veuve Dentu se trouva là juste à point, venue soudain, ainsi que

le prêtre, comme s'ils avaient «senti la mort», selon le mot des

domestiques.

Joseph Couillard partit à franc étrier pour prévenir le docteur; et

comme le prêtre se disposait à aller chercher les saintes huiles, la

garde lui souffla dans l'oreille: «Ne vous dérangez point, Monsieur le

curé, je m'y connais, elle a passé.»

Jeanne, affolée, implorait, ne savait que faire, que tenter, quel

remède employer. Le curé, à tout hasard, prononça l'absolution.

Pendant deux heures on attendit auprès de ce corps violet et sans vie.

Tombée maintenant à genoux, Jeanne sanglotait, dévorée d'angoisse et de

douleur.

Lorsque la porte s'ouvrit et que le médecin parut, il lui sembla

voir entrer le salut, la consolation, l'espérance; et elle s'élança

vers lui, balbutiant tout ce qu'elle savait de l'accident: «Elle se

promenait comme tous les jours... elle allait bien... très bien même...

elle avait mangé un bouillon et deux œufs au déjeuner... elle est

tombée tout d'un coup... elle est devenue noire comme vous la voyez...

et elle n'a plus remué... nous avons essayé de tout pour la ranimer...

de tout...» Elle se tut, saisie par un geste discret de la garde au

médecin pour signifier que c'était fini, bien fini. Alors, se refusant

à comprendre, elle interrogea anxieusement, répétant: «Est-ce grave?

croyez-vous que ce soit grave?»

Il dit enfin: «J'ai bien peur que ce soit... que ce soit... fini. Ayez

du courage, un grand courage.»

Et Jeanne, ouvrant les bras, se jeta sur sa mère.

Julien rentrait. Il demeura stupéfait, visiblement contrarié, sans cri

de douleur ni désespoir apparent, pris à l'improviste trop brusquement

pour se faire d'un seul coup le visage et la contenance qu'il fallait.

Il murmura: «Je m'y attendais, je sentais bien que c'était la fin.»

Puis il tira son mouchoir, s'essuya les yeux, s'agenouilla, se signa,

marmotta quelque chose, et, se relevant, voulut aussi relever sa

femme. Mais elle tenait à pleins bras le cadavre et le baisait, presque

couchée sur lui. Il fallut qu'on l'emportât. Elle semblait folle.

Au bout d'une heure on la laissa revenir. Aucun espoir ne subsistait.

L'appartement était arrangé maintenant en chambre mortuaire. Julien et

le prêtre parlaient bas près d'une fenêtre. La veuve Dentu, assise dans

un fauteuil, d'une façon confortable, en femme habituée aux veilles et

qui se sent chez elle dans une maison dès que la mort vient d'y entrer,

paraissait assoupie déjà.

La nuit tombait. Le curé s'avança vers Jeanne, lui prit les mains,

l'encouragea, déversant, sur ce cœur inconsolable, l'onde onctueuse

des consolations ecclésiastiques. Il parla de la trépassée, la célébra

en termes sacerdotaux, et, triste de cette fausse tristesse de prêtre

pour qui les cadavres sont bienfaisants, il s'offrit à passer la nuit

en prières auprès du corps.

Mais Jeanne, à travers ses larmes convulsives, refusa. Elle voulait

être seule, toute seule en cette nuit d'adieux. Julien s'avança: «Mais,

ce n'est pas possible, nous resterons tous les deux.» Elle faisait

«non» de la tête, incapable de parler davantage. Elle put dire enfin:

«C'est ma mère, ma mère. Je veux être seule à la veiller.» Le médecin

murmura: «Laissez-la faire à sa guise, la garde pourra rester dans la

chambre à côté.»

Le prêtre et Julien consentirent, songeant à leur lit. Puis l'abbé

Picot s'agenouilla à son tour, pria, se releva et sortit en prononçant:

«C'était une sainte», sur le ton dont il disait «Dominus vobiscum».

Alors le vicomte, de sa voix ordinaire, demanda: «Vas-tu prendre

quelque chose?» Jeanne ne répondit point, ignorant qu'il s'adressait

à elle. Il reprit: «Tu ferais peut-être bien de manger un peu pour te

soutenir.» Elle répliqua d'un air égaré: «Envoie tout de suite chercher

papa.» Et il sortit pour expédier un cavalier à Rouen.

Elle demeura abîmée dans une sorte de douleur immobile, comme si elle

eût attendu, pour s'abandonner au flot montant des regrets désespérés,

l'heure du dernier tête-à-tête.

Les ombres avaient envahi la chambre, voilant la morte de ténèbres. La

veuve Dentu se mit à rôder, de son pas léger, cherchant et disposant

des objets invisibles avec des mouvements silencieux de garde-malade.

Puis elle alluma deux bougies qu'elle posa doucement sur la table de

nuit couverte d'une serviette blanche, à la tête du lit.

Jeanne ne semblait rien voir, rien sentir, rien comprendre. Elle

attendait d'être seule. Julien rentra; il avait dîné; et, de nouveau,

il demanda: «Tu ne veux rien prendre?» Sa femme fit «non» de la tête.

Il s'assit, d'un air résigné plutôt que triste, et demeura sans parler.

Ils restaient tous trois, éloignés l'un de l'autre, sans un mouvement,

sur leurs sièges.

Par moments la garde s'endormant ronflait un peu, puis se réveillait

brusquement.

Julien à la fin se leva, et, s'approchant de Jeanne: «Veux-tu rester

seule maintenant?» Elle lui prit la main, dans un élan involontaire:

«Oh oui, laissez-moi.»

Il l'embrassa sur le front, en murmurant: «Je viendrai te voir de temps

en temps.» Et il sortit avec la veuve Dentu qui roula son fauteuil dans

la chambre voisine.

Jeanne ferma la porte, puis alla ouvrir toutes grandes les deux

fenêtres. Elle reçut en pleine figure la tiède caresse d'un soir de

fenaison. Les foins de la pelouse, fauchés la veille, étaient couchés

sous le clair de lune.

Cette douce sensation lui fit mal, la navra comme une ironie.

Elle revint auprès du lit, prit une des mains inertes et froides et se

mit à considérer sa mère.

Elle n'était plus enflée comme au moment de l'attaque; elle semblait

dormir à présent plus paisiblement qu'elle n'avait jamais fait; et la

flamme pâle des bougies qu'agitaient des souffles déplaçait à tout

moment les ombres de son visage, la faisaient vivante comme si elle eût

remué.

Jeanne la regardait avidement; et du fond des lointains de sa petite

jeunesse une foule de souvenirs accourait.

Elle se rappelait les visites de petite mère au parloir du couvent,

la façon dont elle lui tendait le sac de papier plein de gâteaux, une

multitude de petits détails, de petits faits, de petites tendresses,

des paroles, des intonations, des gestes familiers, les plis de ses

yeux quand elle riait, son grand soupir essoufflé quand elle venait de

s'asseoir.

Et elle restait là, contemplant, se répétant dans une sorte

d'hébétement: «Elle est morte»; et toute l'horreur de ce mot lui

apparut.

Celle couchée là,--maman--petite mère--maman Adélaïde, était morte?

Elle ne remuerait plus, ne parlerait plus, ne rirait plus, ne dînerait

plus jamais en face de petit père; elle ne dirait plus: «Bonjour

Jeannette». Elle était morte!

On allait la clouer dans une caisse et l'enfouir, et ce serait fini. On

ne la verrait plus. Était-ce possible? Comment? elle n'aurait plus sa

mère? Cette chère figure si familière, vue dès qu'on a ouvert les yeux,

aimée dès qu'on a ouvert les bras, ce grand déversoir d'affection, cet

être unique, la mère, plus important pour le cœur que tout le reste

des êtres, était disparu. Elle n'avait plus que quelques heures à

regarder son visage, ce visage immobile et sans pensée; et puis rien,

plus rien, un souvenir.

Et elle s'abattit sur les genoux dans une crise horrible de désespoir;

et, les mains crispées sur la toile qu'elle tordait, la bouche collée

sur le lit, elle cria d'une voix déchirante, étouffée dans les draps et

les couvertures: «Oh! maman, ma pauvre maman, maman!»

Puis, comme elle se sentait devenir folle, folle ainsi qu'elle l'avait

été dans cette nuit de fuite à travers la neige, elle se releva et

courut à la fenêtre pour se rafraîchir, boire de l'air nouveau qui

n'était point l'air de cette couche, l'air de cette morte.

Les gazons coupés, les arbres, la lande, la mer là-bas, se reposaient

dans une paix silencieuse, endormis sous le charme tendre de la lune.

Un peu de cette douceur calmante pénétra Jeanne et elle se mit à

pleurer lentement.

Puis elle revint auprès du lit et s'assit en reprenant dans sa main la

main de petite mère, comme si elle l'eût veillée malade.

Un gros insecte était entré, attiré par les bougies. Il battait les

murs comme une balle, allait d'un bout à l'autre de la chambre. Jeanne,

distraite par son vol ronflant, levait les yeux pour le voir; mais elle

n'apercevait jamais que son ombre errante sur le blanc du plafond.

Puis elle ne l'entendit plus. Alors elle remarqua le tic-tac léger de

la pendule et un autre petit bruit, ou, plutôt, un bruissement presque

imperceptible. C'était la montre de petite mère qui continuait à

marcher, oubliée dans la robe jetée sur une chaise aux pieds du lit. Et

soudain un vague rapprochement entre cette morte et cette mécanique qui

ne s'était point arrêtée raviva la douleur aiguë au cœur de Jeanne.

Elle regarda l'heure. Il était à peine dix heures et demie; et elle fut

prise d'une peur horrible de cette nuit entière à passer là.

D'autres souvenirs lui revenaient: ceux de sa propre vie--Rosalie,

Gilberte--les amères désillusions de son cœur. Tout n'était donc que

misère, chagrin, malheur et mort. Tout trompait, tout mentait, tout

faisait souffrir et pleurer. Où trouver un peu de repos et de joie?

Dans une autre existence sans doute! Quand l'âme était délivrée de

l'épreuve de la terre. L'âme! Elle se mit à rêver sur cet insondable

mystère, se jetant brusquement en des convictions poétiques que

d'autres hypothèses non moins vagues renversaient immédiatement. Où

donc était, maintenant, l'âme de sa mère? l'âme de ce corps immobile

et glacé? Très loin, peut-être. Quelque part dans l'espace? Mais

où? Évaporée comme le parfum d'une fleur sèche? ou errante comme un

invisible oiseau échappé de sa cage?

Rappelée à Dieu? ou éparpillée au hasard des créations nouvelles, mêlée

aux germes près d'éclore?

Très proche peut-être? Dans cette chambre, autour de cette chair

inanimée qu'elle avait quittée? Et brusquement Jeanne crut sentir un

souffle l'effleurer, comme le contact d'un esprit. Elle eut peur, une

peur atroce, si violente qu'elle n'osait plus remuer, ni respirer, ni

se retourner pour regarder derrière elle. Son cœur battait comme dans

les épouvantes.

Et soudain l'invisible insecte reprit son vol et se remit à heurter les

murs en tournoyant. Elle frissonna des pieds à la tête, puis, rassurée

tout à coup quand elle eut reconnu le ronflement de la bête ailée, elle

se leva, et se retourna. Ses yeux tombèrent sur le secrétaire aux

têtes de sphinx, le meuble aux reliques.

Et une idée tendre et singulière l'envahit; c'était de lire, en cette

dernière veillée, comme elle aurait fait d'un livre pieux, les vieilles

lettres chères à la morte. Il lui sembla qu'elle allait remplir un

devoir délicat et sacré, quelque chose de vraiment filial, qui ferait

plaisir, dans l'autre monde, à petite mère.

C'était l'ancienne correspondance de son grand-père et de sa

grand'mère, qu'elle n'avait point connus. Elle voulait leur tendre

les bras par-dessus le corps de leur fille, aller vers eux en cette

nuit funèbre comme s'ils eussent souffert aussi, former une sorte de

chaîne mystérieuse de tendresse entre ceux-là morts autrefois, celle

qui venait de disparaître à son tour, et elle-même restée encore sur la

terre.

Elle se leva, abattit la tablette du secrétaire et prit dans le tiroir

du bas une dizaine de petits paquets de papiers jaunes, ficelés avec

ordre, et rangés côte à côte.

Elle les déposa tous sur le lit, entre les bras de la baronne, par une

sorte de raffinement sentimental, et elle se mit à lire.

C'étaient ces vieilles épîtres qu'on retrouve dans les antiques

secrétaires de familles, ces épîtres qui sentent un autre siècle.

La première commençait par «Ma chérie». Une autre par «Ma belle

petite-fille», puis c'étaient «Ma chère petite»--«Ma mignonne»--«Ma

fille adorée», puis «Ma chère enfant»--«Ma chère Adélaïde»--«Ma chère

fille» selon qu'elles s'adressaient à la fillette, à la jeune fille,

et, plus tard, à la jeune femme.

Et tout cela était plein de tendresses passionnées et puériles, de

mille petites choses intimes, de ces grands et simples événements du

foyer, si mesquins pour les indifférents: «père a la grippe; la bonne

Hortense s'est brûlée au doigt; le chat «Croquerat» est mort; on a

abattu le sapin à droite de la barrière; mère a perdu son livre de

messe en revenant de l'église, elle pense qu'on le lui a volé.»

On y parlait aussi de gens inconnus à Jeanne, mais dont elle se

rappelait vaguement avoir entendu prononcer le nom, autrefois, dans son

enfance.

Elle s'attendrissait à ces détails qui lui semblaient des révélations;

comme si elle fût entrée tout à coup dans toute la vie passée, secrète,

la vie du cœur de petite mère. Elle regardait le corps gisant, et,

brusquement, elle se mit à lire tout haut, à lire pour la morte, comme

pour la distraire, la consoler.

Et le cadavre immobile semblait heureux.

Une à une elle rejetait les lettres sur les pieds du lit; et elle

pensa qu'il faudrait les mettre dans le cercueil, comme on y dépose des

fleurs.

Elle délia un autre paquet. C'était une écriture nouvelle. Elle

commença: «Je ne peux plus me passer de tes caresses. Je t'aime à

devenir fou.»

Rien de plus; pas de nom.

Elle retourna le papier sans comprendre. L'adresse portait bien «Madame

la baronne Le Perthuis des Vauds».

Alors elle ouvrit la suivante: «Viens ce soir, dès qu'il sera sorti.

Nous aurons une heure. Je t'adore.»

Dans une autre: «J'ai passé une nuit de délire à te désirer vainement.

J'avais ton corps dans mes bras, ta bouche sous mes lèvres, tes yeux

sous mes yeux. Et puis je me sentais des rages à me jeter par la

fenêtre en songeant qu'à cette heure-là même, tu dormais à son côté,

qu'il te possédait à son gré...»

Jeanne interdite ne comprenait pas.

Qu'était-ce que cela? A qui, pour qui, de qui ces paroles d'amour?

Elle continua, retrouvant toujours des déclarations éperdues, des

rendez-vous avec des recommandations de prudence, puis toujours, à la

fin, ces quatre mots: «Surtout brûle cette lettre.»

Enfin elle ouvrit un billet banal, une simple acceptation à dîner, mais

de la même écriture, et signé: «Paul d'Ennemare», celui que le baron

appelait, quand il parlait encore de lui: «Mon pauvre vieux Paul», et

dont la femme avait été la meilleure amie de la baronne.

Alors Jeanne, brusquement, fut effleurée d'un doute qui devint tout de

suite une certitude. Sa mère l'avait eu pour amant.

Et soudain, la tête éperdue, elle rejeta d'une secousse ces papiers

infâmes, comme elle eût rejeté quelque bête venimeuse montée sur elle,

et elle courut à la fenêtre, et elle se mit à pleurer affreusement avec

des cris involontaires qui lui déchiraient la gorge; puis, tout son

être se brisant, elle s'affaissa au pied de la muraille, et, cachant

son visage dans le rideau pour qu'on n'entendît point ses gémissements,

elle sanglota abîmée dans un désespoir insondable.

Elle serait restée peut-être ainsi toute la nuit; mais un bruit de

pas dans la pièce voisine la fit se redresser d'un bond. C'était son

père, peut-être? Et toutes les lettres gisaient sur le lit et sur le

plancher! Il lui suffirait d'en ouvrir une! Et il saurait cela? lui!

Elle s'élança, et, saisissant à poignées tous les vieux papiers

jaunes, ceux des grands parents et ceux de l'amant, et ceux qu'elle

n'avait point dépliés, et ceux qui se trouvaient encore ficelés dans

les tiroirs du secrétaire, elle les jetait en tas dans la cheminée.

Puis elle prit une des bougies qui brûlaient sur la table de nuit

et mit le feu à ce monceau de lettres. Une grande flamme jaillit

qui éclaira la chambre, la couche et le cadavre d'une lueur vive et

dansante, dessinant en noir sur le rideau blanc du fond du lit le

profil tremblotant du visage rigide et les lignes du corps énorme sous

le drap.

Quand il n'y eut plus qu'un amas de cendres au fond du foyer, elle

retourna s'asseoir auprès de la fenêtre ouverte comme si elle n'eût

plus osé rester auprès de la morte, et elle se remit à pleurer, la

figure dans ses mains, et gémissant d'un ton navré, d'un ton de plainte

désolée: «Oh! ma pauvre maman, oh! ma pauvre maman!»

Et une atroce réflexion lui vint:--Si petite mère n'était pas morte,

par hasard, si elle n'était qu'endormie d'un sommeil léthargique, si

elle allait soudain se lever, parler?--La connaissance de l'affreux

secret n'amoindrirait-elle pas son amour filial? L'embrasserait-elle

des mêmes lèvres pieuses? La chérirait-elle de la même affection

sacrée? Non. Ce n'était pas possible! Et cette pensée lui déchira le

cœur.

La nuit s'effaçait; les étoiles pâlissaient; c'était l'heure fraîche

qui précède le jour. La lune descendue allait s'enfoncer dans la mer

qu'elle nacrait sur toute sa surface.

Et le souvenir saisit Jeanne de cette nuit passée à la fenêtre lors de

son arrivée aux Peuples. Comme c'était loin, comme tout était changé,

comme l'avenir lui semblait différent!

Et voilà que le ciel devint rose, d'un rose joyeux, amoureux, charmant.

Elle regardait, surprise maintenant comme devant un phénomène, cette

radieuse éclosion du jour, se demandant s'il était possible que, sur

cette terre où se levaient de pareilles aurores, il n'y eût ni joie ni

bonheur.

Un bruit de porte la fit tressaillir. C'était Julien. Il demanda: «Eh

bien? tu n'es pas trop fatiguée?»

Elle balbutia «Non», heureuse de n'être plus seule. «A présent, va te

reposer,» dit-il. Elle embrassa lentement sa mère, d'un baiser lent,

douloureux et navré; puis elle rentra dans sa chambre.

La journée s'écoula dans ces tristes occupations que réclame un mort.

Le baron arriva vers le soir. Il pleura beaucoup.

L'enterrement eut lieu le lendemain.

Après qu'elle eut, pour la dernière fois, appuyé ses lèvres sur le

front glacé, qu'elle eut fait la dernière toilette, et vu clouer le

corps dans le cercueil, Jeanne se retira. Les invités allaient venir.

Gilberte arriva la première, et se jeta en sanglotant sur le cœur de

son amie.

On voyait par la fenêtre les voitures tourner à la grille, s'en venant

au trot. Et des voix résonnaient dans le grand vestibule. Des femmes

en noir entraient peu à peu dans la chambre, des femmes que Jeanne

ne connaissait point. La marquise de Coutelier et la vicomtesse de

Briseville l'embrassèrent.

Elle s'aperçut tout à coup que tante Lison se glissait derrière elle.

Et elle l'étreignit avec tendresse, ce qui fit presque défaillir la

vieille fille.

Julien entra, en grand noir, élégant, affairé, satisfait de cette

affluence. Il parla bas à sa femme pour un conseil qu'il demandait. Il

ajouta d'un ton confidentiel: «Toute la noblesse est venue, ce sera

très bien.» Et il repartit en saluant gravement les dames.

Tante Lison et la comtesse Gilberte restèrent seules auprès de Jeanne

pendant que s'accomplissait la cérémonie funèbre. La comtesse

l'embrassait sans cesse en répétant: «Ma pauvre chérie, ma pauvre

chérie!»

Quand le comte de Fourville revint chercher sa femme, il pleurait

lui-même comme s'il avait perdu sa propre mère.

X

Les jours furent bien tristes qui suivirent, ces jours mornes dans

une maison qui semble vide par l'absence de l'être familier disparu

pour toujours, ces jours criblés de souffrances à chaque rencontre de

tout objet que maniait incessamment le mort. D'instant en instant un

souvenir vous tombe sur le cœur et le meurtrit. Voici son fauteuil,

son ombrelle restée dans le vestibule, son verre que la bonne n'a point

serré! Et dans toutes les chambres on retrouve des choses traînant: ses

ciseaux, un gant, le volume dont les feuillets sont usés par ses doigts

alourdis, et mille riens qui prennent une signification douloureuse

parce qu'ils rappellent mille petits faits.

Et sa voix vous poursuit; on croit l'entendre; on voudrait fuir

n'importe où, échapper à la hantise de cette maison. Il faut rester

parce que d'autres sont là qui restent et souffrent aussi.

Et puis Jeanne demeurait écrasée sous le souvenir de ce qu'elle

avait découvert. Cette pensée pesait sur elle; son cœur broyé ne se

guérissait pas. Sa solitude d'à présent s'augmentait de ce secret

horrible; sa dernière confiance était tombée avec sa dernière croyance.

Père, au bout de quelque temps, s'en alla, ayant besoin de remuer, de

changer d'air, de sortir du noir chagrin où il s'enfonçait de plus en

plus.

Et la grande maison, qui voyait ainsi de temps en temps disparaître un

de ses maîtres, reprit sa vie calme et régulière.

Et puis Paul tomba malade. Jeanne en perdit la raison, resta douze

jours sans dormir, presque sans manger.

Il guérit; mais elle demeura épouvantée par cette idée qu'il pouvait

mourir. Alors que ferait-elle? que deviendrait-elle? Et tout doucement

se glissa dans son cœur le vague besoin d'avoir un autre enfant.

Bientôt elle en rêva, reprise tout entière par son ancien désir de voir

autour d'elle deux petits êtres, un garçon et une fille. Et ce fut une

obsession.

Mais depuis l'affaire de Rosalie elle vivait séparée de Julien. Un

rapprochement semblait même impossible dans les situations où ils se

trouvaient. Julien aimait ailleurs; elle le savait; et la seule pensée

de subir de nouveau ses caresses la faisait frémir de répugnance.

Elle s'y serait pourtant résignée, tant l'envie d'être mère la

harcelait; mais elle se demandait comment pourraient recommencer leurs

baisers? Elle serait morte d'humiliation plutôt que de laisser deviner

ses intentions; et il ne paraissait plus songer à elle.

Elle y eût renoncé peut-être; mais voilà que, chaque nuit, elle se

mit à rêver d'une fille; et elle la voyait jouant avec Paul sous le

platane; et parfois elle sentait une sorte de démangeaison de se lever,

et d'aller, sans prononcer un mot, trouver son mari dans sa chambre.

Deux fois même elle se glissa jusqu'à sa porte; puis elle revint

vivement, le cœur battant de honte.

Le baron était parti; petite mère était morte; Jeanne maintenant

n'avait plus personne qu'elle pût consulter, à qui elle pût confier ses

intimes secrets.

Alors elle se résolut à aller trouver l'abbé Picot, et à lui dire, sous

le sceau de la confession, les difficiles projets qu'elle avait.

Elle arriva comme il lisait son bréviaire dans son petit jardin planté

d'arbres fruitiers.

Après avoir causé quelques minutes de choses et d'autres, elle

balbutia, en rougissant: «Je voudrais me confesser, Monsieur l'abbé.»

Il demeura stupéfait, et releva ses lunettes pour la bien considérer;

puis il se mit à rire. «Vous ne devez pourtant pas avoir de gros péchés

sur la conscience.» Elle se troubla tout à fait, et reprit: «Non, mais

j'ai un conseil à vous demander, un conseil si... si... si pénible que

je n'ose pas vous en parler comme ça.»

Il quitta instantanément son aspect bonhomme, et prit son air

sacerdotal--: «Eh bien, mon enfant, je vous écouterai dans le

confessionnal, allons.»

Mais elle le retint, hésitante, arrêtée tout à coup par une sorte de

scrupule de parler de ces choses un peu honteuses dans le recueillement

d'une église vide.

--«Ou bien, non... Monsieur le curé... je puis... je puis... si vous le

voulez... vous dire ici ce qui m'amène. Tenez, nous allons nous asseoir

là-bas, sous votre petite tonnelle.

Ils y allèrent à pas lents. Elle cherchait comment s'exprimer, comment

débuter. Ils s'assirent.

Alors, comme si elle se fût confessée, elle commença: «Mon père...»

puis elle hésita, répéta de nouveau: «Mon père...» et se tut tout à

fait troublée.

Il attendait, les mains croisées sur son ventre. Voyant son embarras,

il l'encouragea: «Eh bien, ma fille, on dirait que vous n'osez pas;

voyons, prenez courage.»

Elle se décida, comme un poltron qui se jette au danger: «Mon père, je

voudrais un autre enfant.» Il ne répondit rien ne comprenant pas. Alors

elle s'expliqua, perdant les mots, effarée.

--«Je suis seule dans la vie maintenant; mon père et mon mari ne

s'entendent guère; ma mère est morte; et... et...»--Elle prononça tout

bas en frissonnant...--«L'autre jour j'ai failli perdre mon fils! Que

serais-je devenue alors?...»

Elle se tut. Le prêtre dérouté la regardait: --«Voyons, arrivez au

fait.»

Elle répéta:--«Je voudrais un autre enfant.» Alors il sourit, habitué

aux grasses plaisanteries des paysans qui ne se gênaient guère devant

lui, et il répondit avec un hochement de tête malin:

--«Eh bien, il me semble qu'il ne tient qu'à vous.»

Elle leva vers lui ses yeux candides, puis, bégayant de

confusion:--«Mais... mais... vous comprenez que depuis ce... ce

que... ce que vous savez de... de cette bonne... mon mari et moi nous

vivons... nous vivons tout à fait séparés.»

Accoutumé aux promiscuités et aux mœurs sans dignité des campagnes,

il fut étonné de cette révélation; puis tout à coup il crut deviner

le désir véritable de la jeune femme. Il la regarda de coin, plein

de bienveillance et de sympathie pour sa détresse:--«Oui; je saisis

parfaitement. Je comprends que votre... votre veuvage vous pèse. Vous

êtes jeune, bien portante. Enfin c'est naturel, trop naturel.»

Il se remettait à sourire, emporté par sa nature grivoise de prêtre

campagnard; et il tapotait doucement la main de Jeanne:--«Ça vous est

permis, bien permis même, par les commandements.--L'œuvre de chair ne

désireras qu'en mariage seulement.--Vous êtes mariée, n'est-ce pas? Ce

n'est point pour piquer des raves.»

A son tour elle n'avait pas compris d'abord ses sous-entendus;

mais, sitôt qu'elle les pénétra, elle s'empourpra, toute saisie,

avec des larmes aux yeux.--«Oh! Monsieur le curé, que dites-vous?

que pensez-vous? Je vous jure... Je vous jure...» Et les sanglots

l'étouffèrent.

Il fut surpris; et il la consolait:--«Allons, je n'ai pas voulu vous

faire de peine. Je plaisantais un peu; ça n'est pas défendu quand on

est honnête. Mais comptez sur moi; vous pouvez compter sur moi. Je

verrai M. Julien.»

Elle ne savait plus que dire. Elle voulait maintenant refuser cette

intervention qu'elle craignait maladroite et dangereuse, mais elle

n'osait point; et elle se sauva après avoir balbutié: «Je vous

remercie, Monsieur le curé.»

Huit jours se passèrent. Elle vivait dans une angoisse d'inquiétude.

Un soir, au dîner, Julien la regarda d'une façon singulière avec un

certain pli souriant des lèvres qu'elle lui connaissait en ses heures

de gouaillerie. Il eut même à son égard une sorte de galanterie

imperceptiblement ironique; et comme ils se promenaient ensuite dans la

grande avenue de petite mère, il lui dit tout bas dans l'oreille: «Il

paraît que nous sommes raccommodés.»

Elle ne répondit rien. Elle regardait par terre une sorte de ligne

droite presque invisible à présent, l'herbe ayant repoussé. C'était la

trace du pied de la baronne qui s'effaçait, comme s'efface un souvenir.

Et Jeanne se sentait le cœur crispé, noyé de tristesse; elle se

sentait perdue dans la vie, si loin de tout le monde.

Julien reprit: «Moi, je ne demande pas mieux. Je craignais de te

déplaire.»

Le soleil se couchait; l'air était doux. Une envie de pleurer

oppressait Jeanne, un de ces besoins d'expansion vers un cœur ami, un

besoin d'étreindre, en murmurant ses peines. Un sanglot lui montait à

la gorge. Elle ouvrit les bras et tomba sur le cœur de Julien.

Et elle pleura. Surpris, il la regardait dans les cheveux, ne pouvant

voir le visage caché sur sa poitrine. Il pensa qu'elle l'aimait encore

et déposa sur son chignon un baiser condescendant.

Puis ils rentrèrent sans dire un mot. Il la suivit en sa chambre, et

passa la nuit avec elle.

Et leurs rapports anciens recommencèrent. Il les accomplissait comme un

devoir qui cependant ne lui déplaisait pas; elle les subissait comme

une nécessité écœurante et pénible, avec la résolution de les arrêter

pour toujours dès qu'elle se sentirait enceinte de nouveau.

Mais elle remarqua bientôt que les caresses de son mari semblaient

différentes de jadis. Elles étaient plus raffinées peut-être, mais

moins complètes. Il la traitait comme un amant discret, et non plus

comme un époux tranquille.

Elle s'étonna, observa, et s'aperçut bientôt que toutes ses étreintes

s'arrêtaient avant qu'elle pût être fécondée.

Alors une nuit, la bouche sur sa bouche, elle murmura: «Pourquoi ne te

donnes-tu plus à moi tout entier comme autrefois?»

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 05 · 第 48 / 66 题