Jeanne ne comprenait pas. «Depuis qu'il est venu... Alors... depuis...
depuis le printemps?
--Oui, Madame.
--Depuis qu'il est entré dans cette maison?
--Oui, Madame.»
Et Jeanne, comme oppressée de questions, interrogea d'une voix
précipitée:
«Mais comment cela s'est-il fait? Comment te l'a-t-il demandé? Comment
t'a-t-il prise? Qu'est-ce qu'il t'a dit? A quel moment, comment as-tu
cédé? comment as-tu pu te donner à lui?»
Et Rosalie, écartant ses mains cette fois, saisie aussi d'une fièvre de
parler, d'un besoin de répondre:
«J'sais ti, mé? C'est le jour qu'il a dîné ici la première fois, qu'il
est v'nu m'trouver dans ma chambre. Il s'était caché dans l'grenier.
J'ai pas osé crier pour pas faire d'histoire. Il s'est couché avec mé;
j'savais pu c'que j'faisais à çu moment-là; il a fait c'qu'il a voulu.
J'ai rien dit parce que je l'trouvais gentil!...»
Alors Jeanne, poussant un cri:
«Mais... ton... ton enfant... c'est à lui?...»
Rosalie sanglota.
«Oui, Madame.»
Puis toutes deux se turent.
On n'entendait plus que le bruit des larmes de Rosalie et de la baronne.
Jeanne accablée sentit à son tour ses yeux ruisselants; et les gouttes
sans bruit coulèrent sur ses joues.
L'enfant de sa bonne avait le même père que le sien! Sa colère était
tombée. Elle se sentait maintenant toute pénétrée d'un désespoir
morne, lent, profond, infini.
Elle reprit enfin d'une voix changée, mouillée, d'une voix de femme qui
pleure:
«Quand nous sommes revenus de... de là-bas... du voyage... quand est-ce
qu'il a recommencé?»
La petite bonne, tout à fait écroulée par terre, balbutia: «Le... le
premier soir il est v'nu.»
Chaque parole tordait le cœur de Jeanne. Ainsi, le premier soir, le
soir du retour aux Peuples, il l'avait quittée pour cette fille. Voilà
pourquoi il la laissait dormir seule!
Elle en savait assez, maintenant, elle ne voulait plus rien apprendre;
elle cria! «Va-t'en, va-t'en!» Et comme Rosalie ne bougeait point,
anéantie, Jeanne appela son père: «Emmène-la, emporte-la.» Mais le
curé, qui n'avait encore rien dit, jugea le moment venu de placer un
petit sermon.
«C'est très mal, ce que tu as fait là, ma fille, très mal; et le bon
Dieu ne te pardonnera pas de sitôt. Pense à l'enfer qui t'attend si tu
ne gardes pas désormais une bonne conduite. Maintenant que tu as un
enfant, il faut que tu te ranges. Madame la baronne fera sans doute
quelque chose pour toi, et nous te trouverons un mari...»
Il aurait longtemps parlé, mais le baron, ayant de nouveau saisi
Rosalie par les épaules, la souleva, la traîna jusqu'à la porte, et la
jeta, comme un paquet, dans le couloir.
Dès qu'il fut revenu, plus pâle que sa fille, le curé reprit la parole:
«Que voulez-vous? elles sont toutes comme ça dans le pays. C'est une
désolation, mais on n'y peut rien, et il faut bien un peu d'indulgence
pour les faiblesses de la nature. Elles ne se marient jamais sans
être enceintes, jamais, Madame.» Et il ajouta, souriant: «On dirait
une coutume locale.» Puis d'un ton indigné: «Jusqu'aux enfants qui
s'en mêlent. N'ai-je pas trouvé l'an dernier, dans le cimetière, deux
petits du catéchisme, le garçon et la fille! J'ai prévenu les parents!
Savez-vous ce qu'ils m'ont répondu? «Qu'voulez-vous, Monsieur l'curé,
c'est pas nous qui leur avons appris ces saletés-là, j'y pouvons
rien.»--Voilà, Monsieur, votre bonne a fait comme les autres...»
Mais le baron, qui tremblait d'énervement, l'interrompit: «Elle? que
m'importe! mais c'est Julien qui m'indigne. C'est infâme ce qu'il a
fait là, et je vais emmener ma fille.»
Et il marchait s'animant toujours, exaspéré: «C'est infâme d'avoir
ainsi trahi ma fille, infâme! C'est un gueux, cet homme, une canaille,
un misérable; et je le lui dirai, je le souffletterai, je le tuerai
sous ma canne!»
Mais le prêtre, qui absorbait lentement une prise de tabac à côté
de la baronne en larmes, et qui cherchait à accomplir son ministère
d'apaisement, reprit: «Voyons, Monsieur le baron, entre nous il a
fait comme tout le monde. En connaissez-vous beaucoup, des maris qui
soient fidèles?» Et il ajouta, avec une bonhomie malicieuse: «Tenez, je
parie que vous-même vous avez fait vos farces. Voyons, la main sur la
conscience, est-ce vrai?» Le baron s'était arrêté, saisi, en face du
prêtre qui continua: «Eh oui, vous avez fait comme les autres. Qui sait
même si vous n'avez jamais tâté d'une petite bobonne comme celle-là. Je
vous dis que tout le monde en fait autant. Votre femme n'en a pas été
moins heureuse ni moins aimée, n'est-ce pas?»
Le baron ne remuait plus, bouleversé.
C'était vrai, parbleu, qu'il en avait fait autant, et souvent encore,
toutes les fois qu'il avait pu; et il n'avait pas respecté non plus le
toit conjugal; et, quand elles étaient jolies, il n'avait jamais hésité
devant les servantes de sa femme! Était-il pour cela un misérable?
Pourquoi jugeait-il si sévèrement la conduite de Julien alors qu'il
n'avait jamais même songé que la sienne pût être coupable?
Et la baronne, tout essoufflée encore de sanglots, eut sur les lèvres
une ombre de sourire au souvenir des fredaines de son mari, car elle
était de cette race sentimentale, vite attendrie, et bienveillante,
pour qui les aventures d'amour font partie de l'existence.
Jeanne, affaissée, les yeux ouverts devant elle, allongée sur le dos et
les bras inertes, songeait douloureusement. Une parole de Rosalie lui
était revenue qui lui blessait l'âme, et pénétrait comme une vrille en
son cœur: «Moi, j'ai rien dit parce que je l'trouvais gentil.»
Elle aussi l'avait trouvé gentil; et c'est uniquement pour cela qu'elle
s'était donnée, liée pour la vie, qu'elle avait renoncé à toute autre
espérance, à tous les projets entrevus, à tout l'inconnu de demain.
Elle était tombée dans ce mariage, dans ce trou sans bords pour
remonter, dans cette misère, dans cette tristesse, dans ce désespoir,
parce que, comme Rosalie, elle l'avait trouvé gentil!
La porte s'ouvrit d'une poussée furieuse. Julien parut, l'air féroce.
Il avait aperçu, dans l'escalier, Rosalie gémissant et il venait
savoir, comprenant qu'on tramait quelque chose, que la bonne avait
parlé sans doute. La vue du prêtre le cloua sur place.
Il demanda d'une voix tremblante, mais calme: «Quoi? qu'y a-t-il?»
Le baron, si violent tout à l'heure, n'osait rien dire, craignant
l'argument du curé et son propre exemple invoqué par son gendre. Petite
mère larmoyait plus fort; mais Jeanne s'était soulevée sur ses mains
et elle regardait, haletante, celui qui la faisait si cruellement
souffrir. Elle balbutia: «Il y a que nous n'ignorons plus rien, que
nous savons toutes vos infamies depuis... depuis le jour où vous êtes
entré dans cette maison... il y a que l'enfant de cette bonne est
à vous comme... comme... le mien... ils seront frères...» Et, une
surabondance de douleur lui étant venue à cette pensée, elle s'affaissa
dans ses draps et pleura frénétiquement.
Il restait béant, ne sachant que dire ni que faire. Le curé intervint
encore.
«Voyons, voyons, ne nous chagrinons pas tant que ça, ma jeune dame,
soyez raisonnable.» Il se leva, s'approcha du lit, et posa sa main
tiède sur le front de cette désespérée. Ce simple contact l'amollit
étrangement; elle se sentit aussitôt alanguie, comme si cette forte
main de rustre habituée aux gestes qui absolvent, aux caresses
réconfortantes, lui eût apporté dans son toucher un apaisement
mystérieux.
Le bonhomme, demeuré debout, reprit: «Madame, il faut toujours
pardonner. Voilà un grand malheur qui vous arrive; mais Dieu, dans sa
miséricorde, l'a compensé par un grand bonheur, puisque vous allez être
mère. Cet enfant sera votre consolation. C'est en son nom que je vous
implore, que je vous adjure de pardonner l'erreur de M. Julien. Ce sera
un lien nouveau entre vous, un gage de sa fidélité future. Pouvez-vous
rester séparée de cœur de celui dont vous portez l'œuvre dans votre
flanc?»
Elle ne répondait point, broyée, endolorie, épuisée maintenant, sans
force même pour la colère et la rancune. Ses nerfs lui semblaient
lâches, coupés doucement, elle ne vivait plus qu'à peine.
La baronne, pour qui tout ressentiment semblait impossible, et dont
l'âme était incapable d'un effort prolongé, murmura: «Voyons, Jeanne.»
Alors le curé prit la main du jeune homme, et, l'attirant près du
lit, la posa dans la main de sa femme. Il appliqua dessus une petite
tape comme pour les unir d'une façon définitive; et, quittant son ton
prêcheur et professionnel, il dit, d'un air content: «Allons, c'est
fait: croyez-moi, ça vaut mieux.»
Puis les deux mains, rapprochées un moment, se séparèrent aussitôt.
Julien, n'osant embrasser Jeanne, baisa sa belle-mère au front, pivota
sur ses talons, prit le bras du baron qui se laissa faire, heureux au
fond que la chose fût arrangée ainsi; et ils sortirent ensemble pour
fumer un cigare.
Alors la malade anéantie s'assoupit pendant que le prêtre et petite
mère causaient doucement à voix basse.
L'abbé parlait, expliquant, développant ses idées; et la baronne
consentait toujours d'un signe de tête. Il dit, enfin, pour conclure:
«Donc, c'est entendu; vous donnez à cette fille la ferme de Barville,
et je me charge de lui trouver un mari, un brave garçon, rangé. Oh!
avec un bien de vingt mille francs, nous ne manquerons pas d'amateurs.
Nous n'aurons que l'embarras du choix.»
Et la baronne souriait maintenant, heureuse, avec deux larmes restées
en route sur ses joues, mais dont la traînée humide était déjà séchée.
Elle insistait: «C'est entendu, Barville vaut, au bas mot, vingt mille
francs, mais on placera le bien sur la tête de l'enfant; les parents en
auront la jouissance pendant leur vie.»
Et le curé se leva, serra la main de petite mère: «Ne vous dérangez
point, Madame la baronne, ne vous dérangez point; je sais ce que vaut
un pas.»
Comme il sortait, il rencontra tante Lison qui venait voir sa malade.
Elle ne s'aperçut de rien; on ne lui dit rien; et elle ne sut rien,
comme toujours.