Le Corse placide eut un éclair de fierté dans l'œil. «Oui, Madame,
c'était un célèbre, celui-là. Il a mis à bas six gendarmes. Il est mort
avec Nicolas Morali, lorsqu'ils ont été cernés dans le Niolo, après six
jours de lutte, et qu'ils allaient périr de faim.»
Puis il ajouta, d'un air résigné: «C'est le pays qui veut ça», du même
ton qu'il prenait pour dire: «C'est l'air du Val qui est fraîche.»
Puis ils rentrèrent dîner, et la petite Corse les traita comme si elle
les eût connus depuis vingt ans.
Mais une inquiétude poursuivait Jeanne. Retrouverait-elle encore entre
les bras de Julien cette étrange et véhémente secousse des sens qu'elle
avait ressentie sur la mousse de la fontaine?
Lorsqu'ils furent seuls dans la chambre, elle tremblait de rester
encore insensible sous ses baisers. Mais elle se rassura bien vite; et
ce fut sa première nuit d'amour.
Et, le lendemain, à l'heure de partir, elle ne se décidait plus à
quitter cette humble maison où il lui semblait qu'un bonheur nouveau
avait commencé pour elle.
Elle attira dans sa chambre la petite femme de son hôte et, tout en
établissant bien qu'elle ne voulait point lui faire de cadeau, elle
insista, se fâchant même, pour lui envoyer de Paris, dès son retour,
un souvenir, un souvenir auquel elle attachait une idée presque
superstitieuse.
La jeune Corse résista longtemps, ne voulant point accepter. Enfin elle
consentit: «Eh bien, dit-elle, envoyez-moi un petit pistolet, un tout
petit.»
Jeanne ouvrit de grands yeux. L'autre ajouta tout bas, près de
l'oreille, comme on confie un doux et intime secret: «C'est pour tuer
mon beau-frère.» Et, souriant, elle déroula vivement les bandes qui
enveloppaient le bras dont elle ne se servait point, puis, montrant
sa chair ronde et blanche, traversée de part en part d'un coup de
stylet presque cicatrisé: «Si je n'avais pas été aussi forte que lui,
dit-elle, il m'aurait tuée. Mon mari n'est pas jaloux, lui, il me
connaît; et puis il est malade, vous savez; et cela lui calme le sang.
D'ailleurs je suis une honnête femme, moi, Madame; mais mon beau-frère
croit tout ce qu'on lui dit. Il est jaloux pour mon mari; et il
recommencera certainement. Alors, j'aurai un petit pistolet, je serai
tranquille, et sûre de me venger.»
Jeanne promit d'envoyer l'arme, embrassa tendrement sa nouvelle amie,
et continua sa route.
Le reste de son voyage ne fut plus qu'un songe, un enlacement sans
fin, une griserie de caresses. Elle ne vit rien, ni les paysages, ni
les gens, ni les lieux où elle s'arrêtait. Elle ne regardait plus que
Julien.
Alors commença l'intimité enfantine et charmante des niaiseries
d'amour, des petits mots bêtes et délicieux, le baptême avec des noms
mignards de tous les détours et contours, et replis de leurs corps où
se plaisaient leurs bouches.
Comme Jeanne dormait sur le côté droit, son teton du côté gauche était
souvent à l'air au réveil. Julien, l'ayant remarqué, appelait celui-là:
«Monsieur de Couche-dehors» et l'autre «Monsieur Lamoureux», parce que
la fleur rosée du sommet semblait plus sensible aux baisers.
La route profonde entre les deux devint «l'allée de petite mère», parce
qu'il s'y promenait sans cesse; et une autre route plus secrète fut
dénommée «le chemin de Damas» en souvenir du val d'Ota.
En arrivant à Bastia, il fallut payer le guide. Julien fouilla
dans ses poches. Ne trouvant point ce qu'il lui fallait, il dit
à Jeanne: «Puisque tu ne te sers pas des deux mille francs de ta
mère, donne-les-moi donc à porter. Ils seront plus en sûreté dans ma
ceinture; et cela m'évitera de faire de la monnaie.»
Et elle lui tendit sa bourse.
Ils gagnèrent Livourne, visitèrent Florence, Gênes, toute la Corniche.
Par un matin de mistral, ils se retrouvèrent à Marseille.
Deux mois s'étaient écoulés depuis leur départ des Peuples. On était au
15 octobre.
Jeanne, saisie par le grand vent froid qui semblait venir de là-bas,
de la lointaine Normandie, se sentait triste. Julien, depuis quelque
temps, semblait changé, fatigué, indifférent; et elle avait peur sans
savoir de quoi.
Elle retarda de quatre jours encore leur voyage de rentrée, ne pouvant
se décider à quitter ce bon pays du soleil. Il lui semblait qu'elle
venait d'accomplir le tour du bonheur.
Ils s'en allèrent enfin.
Ils devaient faire à Paris tous leurs achats pour leur installation
définitive aux Peuples; et Jeanne se réjouissait de rapporter des
merveilles, grâce au cadeau de petite mère; mais la première chose à
laquelle elle songea fut le pistolet promis à la jeune Corse d'Évisa.
Le lendemain de leur arrivée elle dit à Julien: «Mon chéri, veux-tu me
rendre l'argent de maman parce que je vais faire mes emplettes?»
Il se tourna vers elle avec un visage mécontent.
«Combien te faut-il?»
Elle fut surprise et balbutia:
«Mais... ce que tu voudras.»
Il reprit: «Je vais te donner cent francs; surtout ne les gaspille
pas.»
Elle ne savait plus que dire, interdite et confuse.
Enfin elle prononça, en hésitant: «Mais... je... t'avais remis cet
argent pour...»
Il ne la laissa pas achever.
«Oui, parfaitement. Que ce soit dans ta poche ou dans la mienne,
qu'importe, du moment que nous avons la même bourse. Je ne t'en refuse
point, n'est-ce pas, puisque je te donne cent francs.»
Elle prit les cinq pièces d'or, sans ajouter un mot; mais elle n'osa
plus en demander d'autres et elle n'acheta rien que le pistolet.
Huit jours plus tard, ils se mirent en route pour rentrer aux Peuples.