Il l'enlaça. «J'ai envie de toi. Tu comprends? Depuis deux jours!...»

Elle s'empourpra, honteuse, balbutiant: «Oh! maintenant! Mais que

dirait-on? Que penserait-on? Comment oserais-tu demander une chambre en

plein jour? Oh! Julien, je t'en supplie.»

Mais il l'interrompit: «Je m'en moque un peu de ce que peuvent dire et

penser des gens d'hôtel. Tu vas voir comme ça me gêne.»

Et il sonna.

Elle ne disait plus rien, les yeux baissés, révoltée toujours dans son

âme et dans sa chair devant ce désir incessant de l'époux, n'obéissant

qu'avec dégoût, résignée, mais humiliée, voyant là quelque chose de

bestial, de dégradant, une saleté enfin.

Ses sens dormaient encore; et son mari la traitait maintenant comme si

elle eût partagé ses ardeurs.

Quand le garçon fut arrivé, Julien lui demanda de les conduire à

leur chambre. L'homme, un vrai Corse velu jusque dans les yeux, ne

comprenait pas, affirmait que l'appartement serait préparé pour la nuit.

Julien impatienté s'expliqua: «Non, tout de suite. Nous sommes fatigués

du voyage, nous voulons nous reposer.»

Alors un sourire glissa dans la barbe du valet et Jeanne eut envie de

se sauver.

Quand ils redescendirent, une heure plus tard, elle n'osait plus

passer devant les gens qu'elle rencontrait, persuadée qu'ils allaient

rire et chuchoter derrière son dos. Elle en voulait en son cœur à

Julien de ne pas comprendre cela, de n'avoir point ces fines pudeurs,

ces délicatesses d'instinct; et elle sentait entre elle et lui comme

un voile, un obstacle, s'apercevant pour la première fois que deux

personnes ne se pénètrent jamais jusqu'à l'âme, jusqu'au fond des

pensées, qu'elles marchent côte à côte, enlacées parfois, mais non

mêlées, et que l'être moral de chacun de nous reste éternellement seul

par la vie.

Ils demeurèrent trois jours dans cette petite ville cachée au fond

de son golfe bleu, chaude comme une fournaise derrière son rideau de

montagnes qui ne laisse jamais le vent souffler jusqu'à elle.

Puis un itinéraire fut arrêté pour leur voyage, et, afin de ne reculer

devant aucun passage difficile, ils décidèrent de louer des chevaux.

Ils prirent donc deux petits étalons corses à l'œil furieux, maigres

et infatigables, et se mirent en route un matin au lever du jour. Un

guide monté sur une mule les accompagnait et portait les provisions,

car les auberges sont inconnues en ce pays sauvage.

La route suivait d'abord le golfe pour s'enfoncer bientôt dans une

vallée peu profonde allant vers les grands monts. Souvent on traversait

des torrents presque secs; une apparence de ruisseau remuait encore

sous les pierres, comme une bête cachée, faisait un glou-glou timide.

Le pays inculte semblait tout nu. Les flancs des côtes étaient

couverts de hautes herbes, jaunes en cette saison brûlante. Parfois on

rencontrait un montagnard soit à pied, soit sur son petit cheval, soit

à califourchon sur un âne gros comme un chien. Et tous avaient sur le

dos le fusil chargé, vieilles armes rouillées, redoutables en leurs

mains.

Le mordant parfum des plantes aromatiques dont l'île est couverte

semblait épaissir l'air; et la route allait s'élevant lentement au

milieu des longs replis des monts.

Les sommets de granit rose ou bleu donnaient au vaste paysage des tons

de féerie; et, sur les pentes plus basses, des forêts de châtaigniers

immenses avaient l'air de buissons verts tant les vagues de la terre

soulevée sont géantes en ce pays.

Quelquefois le guide, tendant la main vers les hauteurs escarpées,

disait un nom. Jeanne et Julien regardaient, ne voyaient rien, puis

découvraient enfin quelque chose de gris pareil à un amas de pierres

tombées du sommet. C'était un village, un petit hameau de granit

accroché là, cramponné, comme un vrai nid d'oiseau, presque invisible

sur l'immense montagne.

Ce long voyage au pas énervait Jeanne. «Courons un peu», dit-elle. Et

elle lança son cheval. Puis, comme elle n'entendait point son mari

galoper près d'elle, elle se retourna et se mit à rire d'un rire fou en

le voyant accourir, pâle, tenant la crinière de la bête et bondissant

étrangement. Sa beauté même, sa figure de _«beau cavalier»_ rendaient

plus drôles sa maladresse et sa peur.

Ils se mirent alors à trotter doucement. La route maintenant s'étendait

entre deux interminables taillis qui couvraient toute la côte, comme

un manteau.

C'était le maquis, l'impénétrable maquis, formé de chênes verts, de

genévriers, d'arbousiers, de lentisques, d'alaternes, de bruyères,

de lauriers-thyms, de myrtes et de buis que reliaient entre eux, les

mêlant comme des chevelures, des clématites enlaçantes, des fougères

monstrueuses, des chèvrefeuilles, des cystes, des romarins, des

lavandes, des ronces, jetant sur le dos des monts une inextricable

toison.

Ils avaient faim. Le guide les rejoignit et les conduisit auprès d'une

de ces sources charmantes, si fréquentes dans les pays escarpés, fil

mince et rond d'eau glacée qui sort d'un petit trou dans la roche et

coule au bout d'une feuille de châtaignier disposée par un passant pour

amener le courant menu jusqu'à la bouche.

Jeanne se sentait tellement heureuse qu'elle avait grand'peine à ne

point jeter des cris d'allégresse.

Ils repartirent et commencèrent à descendre, en contournant le golfe de

Sagone.

Vers le soir ils traversèrent Cargèse, le village grec fondé là jadis

par une colonie de fugitifs chassés de leur patrie. De grandes belles

filles, aux reins élégants, aux mains longues, à la taille fine,

singulièrement gracieuses, formaient un groupe auprès d'une fontaine.

Julien leur ayant crié «Bonsoir», elles répondirent d'une voix

chantante dans la langue harmonieuse du pays abandonné.

En arrivant à Piana, il fallut demander l'hospitalité comme dans les

temps anciens et dans les contrées perdues. Jeanne frissonnait de joie

en attendant que s'ouvrît la porte où Julien avait frappé. Oh! c'était

bien un voyage, cela! avec tout l'imprévu des routes inexplorées.

Ils s'adressaient justement à un jeune ménage. On les reçut comme les

patriarches devaient recevoir l'hôte envoyé de Dieu, et ils dormirent

sur une paillasse de maïs, dans une vieille maison vermoulue dont toute

la charpente piquée de vers, parcourue par les longs tarets mangeurs de

poutres, bruissait, semblait vivre et soupirer.

Ils partirent au soleil levant et bientôt ils s'arrêtèrent en face

d'une forêt, d'une vraie forêt de granit pourpré. C'étaient des pics,

des colonnes, des clochetons, des figures surprenantes modelées par le

temps, le vent rongeur et la brume de mer.

Hauts jusqu'à trois cents mètres, minces, ronds, tortus, crochus,

difformes, imprévus, fantastiques, ces surprenants rochers, semblaient

des arbres, des plantes, des bêtes, des monuments, des hommes, des

moines en robe, des diables cornus, des oiseaux démesurés, tout un

peuple monstrueux, une ménagerie de cauchemars pétrifiée par le vouloir

de quelque Dieu extravagant.

Jeanne ne parlait plus, le cœur serré, et elle prit la main de Julien

qu'elle étreignit, envahie d'un besoin d'aimer devant cette beauté des

choses.

Et soudain, sortant de ce chaos, ils découvrirent un nouveau golfe

ceint tout entier d'une muraille sanglante de granit rouge. Et dans la

mer bleue ces roches écarlates se reflétaient.

Jeanne balbutia: «Oh! Julien!» sans trouver d'autres mots, attendrie

d'admiration, la gorge étranglée; et deux larmes coulèrent de ses yeux.

Il la regardait, stupéfait, demandant: «Qu'as-tu, ma chatte?»

Elle essuya ses joues, sourit et, d'une voix un peu tremblante: «Ce

n'est rien... C'est nerveux... Je ne sais pas... J'ai été saisie. Je

suis si heureuse que la moindre chose me bouleverse le cœur.»

Il ne comprenait pas ces énervements de femme, les secousses de ces

êtres vibrants affolés d'un rien, qu'un enthousiasme remue comme une

catastrophe, qu'une sensation insaisissable révolutionne, affole de

joie ou désespère.

Ces larmes lui semblaient ridicules, et, tout entier à la préoccupation

du mauvais chemin: «Tu ferais mieux, dit-il, de veiller à ton cheval.»

Par une route presque impraticable ils descendirent au fond de ce

golfe, puis tournèrent à droite pour gravir le sombre val d'Ota.

Mais le sentier s'annonçait horrible. Julien proposa: «Si nous montions

à pied?» Elle ne demandait pas mieux, ravie de marcher, d'être seule

avec lui après l'émotion de tout à l'heure.

Le guide partit en avant avec la mule et les chevaux, et ils allèrent à

petits pas.

La montagne, fendue du haut en bas, s'entr'ouvre. Le sentier s'enfonce

dans cette brèche. Il suit le fond entre deux prodigieuses murailles;

et un gros torrent parcourt cette crevasse. L'air est glacé, le granit

paraît noir et tout là-haut ce qu'on voit du ciel bleu étonne et

étourdit.

Un bruit soudain fit tressaillir Jeanne. Elle leva les yeux; un énorme

oiseau s'envolait d'un trou: c'était un aigle. Ses ailes ouvertes

semblaient toucher les deux parois du puits et il monta jusqu'à l'azur

où il disparut.

Plus loin, la fêlure du mont se dédouble; le sentier grimpe entre les

deux ravins, en zigzags brusques. Jeanne légère et folle allait la

première, faisant rouler des cailloux sous ses pieds, intrépide, se

penchant sur les abîmes. Il la suivait, un peu essoufflé, les yeux à

terre par crainte du vertige.

Tout à coup le soleil les inonda; ils crurent sortir de l'enfer.

Ils avaient soif, une trace humide les guida, à travers un chaos de

pierres, jusqu'à une source toute petite canalisée dans un bâton

creux pour l'usage des chevriers. Un tapis de mousse couvrait le sol

alentour. Jeanne s'agenouilla pour boire; et Julien en fit autant.

Et comme elle savourait la fraîcheur de l'eau, il lui prit la taille et

tâcha de lui voler sa place au bout du conduit de bois. Elle résista;

leurs lèvres se battaient, se rencontraient, se repoussaient. Dans les

hasards de la lutte ils saisissaient tour à tour la mince extrémité du

tube et la mordaient pour ne point lâcher. Et le filet d'eau froide,

repris et quitté sans cesse, se brisait et se renouait, éclaboussait

les visages, les cous, les habits, les mains. Des gouttelettes

pareilles à des perles luisaient dans leurs cheveux. Et des baisers

coulaient dans le courant.

Soudain Jeanne eut une inspiration d'amour. Elle emplit sa bouche du

clair liquide, et, les joues gonflées comme des outres, fit comprendre

à Julien que, lèvre à lèvre, elle voulait le désaltérer.

Il tendit sa gorge, souriant, la tête en arrière, les bras ouverts; et

il but d'un trait à cette source de chair vive qui lui versa dans les

entrailles un désir enflammé.

Jeanne s'appuyait sur lui avec une tendresse inusitée; son cœur

palpitait; ses seins se soulevaient; ses yeux semblaient amollis,

trempés d'eau. Elle murmura tout bas: «Julien... je t'aime!» et,

l'attirant à son tour, elle se renversa et cacha dans ses mains son

visage empourpré de honte.

Il s'abattit sur elle, l'étreignant avec emportement. Elle haletait

dans une attente énervée; et tout à coup elle poussa un cri, frappée,

comme de la foudre, par la sensation qu'elle appelait.

Ils furent longtemps à gagner le sommet de la montée tant elle

demeurait palpitante et courbaturée, et ils n'arrivèrent à Evisa que le

soir, chez un parent de leur guide, Paoli Palabretti.

C'était un homme de grande taille, un peu voûté, avec l'air morne d'un

phtisique. Il les conduisit dans leur chambre, une triste chambre de

pierre nue, mais belle pour ce pays où toute élégance reste ignorée;

et il exprimait en son langage, patois corse, bouillie de français

et d'italien, son plaisir à les recevoir, quand une voix claire

l'interrompit; et une petite femme brune, avec de grands yeux noirs,

une peau chaude de soleil, une taille étroite, des dents toujours

dehors dans un rire continu, s'élança, embrassa Jeanne, secoua la main

de Julien en répétant: «Bonjour Madame, bonjour Monsieur, ça va bien.»

Elle enleva les chapeaux, les châles, rangea tout avec un seul bras,

car elle portait l'autre en écharpe, puis elle fit sortir tout le

monde, en disant à son mari: «Va les promener jusqu'au dîner.»

M. Palabretti obéit aussitôt, se plaça entre les deux jeunes gens et

leur fit voir le village. Il traînait ses pas et ses paroles, toussant

fréquemment, et répétant à chaque quinte: «C'est l'air du Val qui est

fraîche, qui m'est tombée sur la poitrine.»

Il les guida, par un sentier perdu, sous des châtaigniers démesurés.

Soudain il s'arrêta, et, de son accent monotone: «C'est ici que mon

cousin Jean Rinaldi fut tué par Mathieu Lori. Tenez, j'étais là, tout

près de Jean, quand Mathieu parut à dix pas de nous. «Jean, cria-t-il,

ne va pas à Albertacce; n'y va pas, Jean, ou je te tue, je te le dis.»

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 05 · 第 30 / 66 题