Quoiqu'elle eût appris bien des choses dans son séjour aux champs,
elle ne songeait encore qu'à la poésie de l'amour, et fut surprise. Sa
femme? ne l'était-elle pas déjà?
Alors il se mit à l'embrasser à petits baisers rapides sur la tempe et
sur le cou, là où frisaient les premiers cheveux. Saisie chaque fois
par ces baisers d'homme auxquels elle n'était point habituée, elle
penchait instinctivement la tête de l'autre côté pour éviter cette
caresse qui la ravissait cependant.
Mais ils se trouvèrent soudain sur la lisière du bois. Elle s'arrêta,
confuse d'être si loin. Qu'allait-on penser? «Retournons», dit-elle.
Il retira le bras dont il serrait sa taille, et, en se tournant tous
deux, ils se trouvèrent face à face, si près qu'ils sentirent leurs
haleines sur leurs visages; et ils se regardèrent. Ils se regardèrent
d'un de ces regards fixes, aigus, pénétrants, où deux âmes croient se
mêler. Ils se cherchèrent dans leurs yeux, derrière leurs yeux, dans
cet inconnu impénétrable de l'être; ils se sondèrent dans une muette et
obstinée interrogation. Que seraient-ils l'un pour l'autre? Que serait
cette vie qu'ils commençaient ensemble? Que se réservaient-ils l'un à
l'autre de joies, de bonheurs ou de désillusions en ce long tête-à-tête
indissoluble du mariage? Et il leur sembla, à tous les deux, qu'ils ne
s'étaient pas encore vus.
Et tout à coup, Julien, posant ses deux mains sur les épaules de sa
femme, lui jeta à pleine bouche un baiser profond comme elle n'en
avait jamais reçu. Il descendit, ce baiser, il pénétra dans ses veines
et dans ses moelles; et elle en eut une telle secousse mystérieuse
qu'elle repoussa éperdument Julien de ses deux bras, et faillit tomber
sur le dos.
«Allons-nous-en. Allons-nous-en», balbutia-t-elle.
Il ne répondit pas, mais il lui prit les mains qu'il garda dans les
siennes.
Ils n'échangèrent plus un mot jusqu'à la maison. Le reste de
l'après-midi sembla long.
On se mit à table à la nuit tombante.
Le dîner fut simple et assez court, contrairement aux usages normands.
Une sorte de gêne paralysait les convives. Seuls les deux prêtres, le
maire et les quatre fermiers invités montrèrent un peu de cette grosse
gaieté qui doit accompagner les noces.
Le rire semblait mort, un mot du maire le ranima. Il était neuf heures
environ; on allait prendre le café. Au dehors, sous les pommiers de la
première cour, le bal champêtre commençait. Par la fenêtre ouverte on
apercevait toute la fête. Des lumignons pendus aux branches donnaient
aux feuilles des nuances de vert-de-gris. Rustres et rustaudes
sautaient en rond en hurlant un air de danse sauvage qu'accompagnaient
faiblement deux violons et une clarinette juchés sur une grande table
de cuisine en estrade. Le chant tumultueux des paysans couvrait
entièrement parfois la chanson des instruments; et la frêle musique
déchirée par les voix déchaînées semblait tomber du ciel en lambeaux,
en petits fragments de quelques notes éparpillées.
Deux grandes barriques entourées de torches flambantes versaient à
boire à la foule. Deux servantes étaient occupées à rincer incessamment
les verres et les bols dans un baquet, pour les tendre, encore
ruisselants d'eau, sous les robinets d'où coulait le filet rouge du vin
ou le filet d'or du cidre pur. Et les danseurs assoiffés, les vieux
tranquilles, les filles en sueur se pressaient, tendaient les bras pour
saisir à leur tour un vase quelconque et se verser à grands flots dans
la gorge, en renversant la tête, le liquide qu'ils préféraient.
Sur une table on trouvait du pain, du beurre, du fromage et des
saucisses. Chacun avalait une bouchée de temps en temps, et, sous le
plafond de feuilles illuminées, cette fête saine et violente donnait
aux convives mornes de la salle, l'envie de danser aussi, de boire au
ventre de ces grosses futailles en mangeant une tranche de pain avec du
beurre et un oignon cru.
Le maire, qui battait la mesure avec son couteau, s'écria: «Sacristi!
ça va bien, c'est comme qui dirait les noces de Ganache.»
Un frisson de rire étouffé courut. Mais l'abbé Picot, ennemi naturel
de l'autorité civile, répliqua: «Vous voulez dire de Cana.» L'autre
n'accepta pas la leçon. «Non, Monsieur le curé, je m'entends; quand je
dis Ganache, c'est Ganache.»
On se leva et on passa dans le salon. Puis on alla se mêler un peu au
populaire en goguette. Puis les invités se retirèrent.
Le baron et la baronne eurent à voix basse une sorte de querelle.
Madame Adélaïde, plus essoufflée que jamais, semblait refuser ce que
demandait son mari; enfin elle dit, presque haut: «Non, mon ami, je ne
peux pas, je ne saurais comment m'y prendre.»
Petit père alors, la quittant brusquement, s'approcha de Jeanne.
«Veux-tu faire un tour avec moi, fillette?» Tout émue, elle répondit:
«Comme tu voudras, papa.» Ils sortirent.
Dès qu'ils furent devant la porte, du côté de la mer, un petit vent sec
les saisit. Un de ces vents froids d'été, qui sentent déjà l'automne.
Des nuages galopaient dans le ciel, voilant, puis redécouvrant les
étoiles.
Le baron serrait contre lui le bras de sa fille en lui pressant
tendrement la main. Ils marchèrent quelques minutes. Il semblait
indécis, troublé. Enfin il se décida.
«Mignonne, je vais remplir un rôle difficile qui devrait revenir à ta
mère; mais, comme elle s'y refuse, il faut bien que je prenne sa place.
J'ignore ce que tu sais des choses de l'existence. Il est des mystères
qu'on cache soigneusement aux enfants, aux filles surtout, aux filles
qui doivent rester pures d'esprit, irréprochablement pures jusqu'à
l'heure où nous les remettons entre les bras de l'homme qui prendra
soin de leur bonheur. C'est à lui qu'il appartient de lever ce voile
jeté sur le doux secret de la vie. Mais, elles, si aucun soupçon ne
les a encore effleurées, se révoltent souvent devant la réalité un peu
brutale cachée derrière les rêves. Blessées en leur âme, blessées même
en leur corps, elles refusent à l'époux ce que la loi, la loi humaine
et la loi naturelle lui accordent comme un droit absolu. Je ne puis
t'en dire davantage, ma chérie; mais n'oublie point ceci, seulement
ceci, que tu appartiens tout entière à ton mari.»
Que savait-elle au juste? que devinait-elle? Elle s'était mise à
trembler, oppressée d'une mélancolie accablante et douloureuse comme un
pressentiment.
Ils rentrèrent. Une surprise les arrêta sur la porte du salon. Madame
Adélaïde sanglotait sur le cœur de Julien. Ses pleurs, des pleurs
bruyants poussés comme par un soufflet de forge, semblaient lui sortir
en même temps du nez, de la bouche et des yeux; et le jeune homme
interdit, gauche, soutenait la grosse femme abattue en ses bras pour
lui recommander sa chérie, sa mignonne, son adorée fillette.
Le baron se précipita. «Oh! pas de scène; pas d'attendrissement, je
vous prie»; et, prenant sa femme, il l'assit dans un fauteuil pendant
qu'elle s'essuyait le visage. Il se tourna ensuite vers Jeanne:
«Allons, petite, embrasse ta mère bien vite, et va te coucher.»
Prête à pleurer aussi, elle embrassa ses parents rapidement et s'enfuit.
Tante Lison s'était déjà retirée en sa chambre. Le baron et sa femme
restèrent seuls avec Julien. Et ils demeuraient si gênés tous les trois
qu'aucune parole ne leur venait, les deux hommes en tenue de soirée,
debout, les yeux perdus, madame Adélaïde abattue sur son siège avec des
restes de sanglots dans la gorge. Leur embarras devenant intolérable,
le baron se mit à parler du voyage que les jeunes gens devaient
entreprendre dans quelques jours.
Jeanne, dans sa chambre, se laissait déshabiller par Rosalie qui
pleurait comme une source. Les mains errantes au hasard, elle ne
trouvait plus les cordons ni les épingles et elle semblait assurément
plus émue encore que sa maîtresse. Mais Jeanne ne songeait guère aux
larmes de sa bonne; il lui semblait qu'elle était entrée dans un autre
monde, partie sur une autre terre, séparée de tout ce qu'elle avait
connu, de tout ce qu'elle avait chéri. Tout lui semblait bouleversé
dans sa vie et dans sa pensée; même cette idée étrange lui vint:
«Aimait-elle son mari?» Voilà qu'il lui apparaissait tout à coup comme
un étranger qu'elle connaissait à peine. Trois mois auparavant elle
ne savait point qu'il existait, et maintenant elle était sa femme.
Pourquoi cela? Pourquoi tomber si vite dans le mariage comme dans un
trou ouvert sous vos pas?
Quand elle fut en toilette de nuit, elle se glissa dans son lit; et
ses draps un peu frais, faisant frissonner sa peau, augmentèrent cette
sensation de froid, de solitude, de tristesse qui lui pesait sur l'âme
depuis deux heures.
Rosalie s'enfuit, toujours sanglotant; et Jeanne attendit. Elle
attendit anxieuse, le cœur crispé, ce je ne sais quoi deviné, et
annoncé en termes confus par son père, cette révélation mystérieuse de
ce qui est le grand secret de l'amour.
Sans qu'elle eût entendu monter l'escalier, on frappa trois coups
légers contre sa porte. Elle tressaillit horriblement et ne répondit
point. On frappa de nouveau, puis la serrure grinça. Elle se cacha la
tête sous ses couvertures comme si un voleur eût pénétré chez elle. Des
bottines craquèrent doucement sur le parquet; et soudain on toucha son
lit.
Elle eut un sursaut nerveux et poussa un petit cri; et, dégageant sa
tête, elle vit Julien debout devant elle, qui souriait en la regardant.
«Oh! que vous m'avez fait peur!» dit-elle.
Il reprit: «Vous ne m'attendiez donc point?» Elle ne répondit pas. Il
était en grande toilette, avec sa figure grave de beau garçon; et elle
se sentit affreusement honteuse d'être couchée ainsi devant cet homme
si correct.
Ils ne savaient plus que dire, que faire, n'osant même pas se regarder
à cette heure sérieuse et décisive d'où dépend l'intime bonheur de
toute la vie.
Il sentait vaguement peut-être quel danger offre cette bataille, et
quelle souple possession de soi, quelle rusée tendresse il faut pour ne
froisser aucune des subtiles pudeurs, des infinies délicatesses d'une
âme virginale et nourrie de rêves.
Alors, doucement, il lui prit la main qu'il baisa, et, s'agenouillant
auprès du lit comme devant un autel, il murmura d'une voix aussi
légère qu'un souffle: «Voudrez-vous m'aimer?» Elle, rassurée tout à
coup, souleva sur l'oreiller sa tête ennuagée de dentelles, et elle
sourit: «Je vous aime déjà, mon ami.»
Il mit en sa bouche les petits doigts fins de sa femme, et, la voix
changée par ce bâillon de chair: «Voulez-vous me prouver que vous
m'aimez?»
Elle répondit, troublée de nouveau, sans bien comprendre ce qu'elle
disait, sous le souvenir des paroles de son père: «Je suis à vous, mon
ami.»
Il couvrit son poignet de baisers mouillés, et, se redressant
lentement, il approchait de son visage qu'elle recommençait à cacher.
Soudain, jetant un bras en avant par-dessus le lit, il enlaça sa
femme à travers les draps, tandis que, glissant son autre bras sous
l'oreiller, il le soulevait avec la tête: et, tout bas, tout bas, il
demanda: «Alors, vous voulez bien me faire une petite place à côté de
vous?»
Elle eut peur, une peur d'instinct, et balbutia: «Oh, pas encore, je
vous en prie.»
Il sembla désappointé, un peu froissé, et il reprit d'un ton toujours
suppliant, mais plus brusque: «Pourquoi plus tard puisque nous finirons
toujours par là?»
Elle lui en voulut de ce mot; mais, soumise et résignée, elle répéta
pour la deuxième fois: «Je suis à vous, mon ami.»
Alors il disparut bien vite dans le cabinet de toilette; et elle
entendait distinctement ses mouvements avec des froissements d'habits
défaits, un bruit d'argent dans la poche, la chute successive des
bottines.
Et tout à coup, en caleçon, en chaussettes, il traversa vivement la
chambre pour aller déposer sa montre sur la cheminée. Puis il retourna,
en courant, dans la petite pièce voisine, remua quelque temps encore;
et Jeanne se retourna rapidement de l'autre côté en fermant les yeux,
quand elle sentit qu'il arrivait.
Elle fit un soubresaut comme pour se jeter à terre lorsque glissa
vivement contre sa jambe une autre jambe froide et velue; et, la figure
dans ses mains, éperdue, prête à crier de peur et d'effarement, elle se
blottit, tout au fond du lit.
Aussitôt il la prit en ses bras, bien qu'elle lui tournât le dos, et il
baisait voracement son cou, les dentelles flottantes de sa coiffure de
nuit et le col brodé de sa chemise.
Elle ne remuait pas, raidie dans une horrible anxiété, sentant une main
forte qui cherchait sa poitrine cachée entre ses coudes. Elle haletait
bouleversée sous cet attouchement brutal; et elle avait surtout envie
de se sauver, de courir par la maison, de s'enfermer quelque part, loin
de cet homme.
Il ne bougeait plus. Elle recevait sa chaleur dans son dos. Alors son
effroi s'apaisa encore et elle pensa brusquement qu'elle n'aurait qu'à
se retourner pour l'embrasser.
A la fin il parut s'impatienter, et, d'une voix attristée: «Vous ne
voulez donc point être ma petite femme?» Elle murmura à travers ses
doigts: «Est-ce que je ne la suis pas?» Il répondit avec une nuance de
mauvaise humeur: «Mais non, ma chère, voyons, ne vous moquez pas de
moi.»
Elle se sentit toute remuée par le ton mécontent de sa voix; et elle se
tourna tout à coup vers lui pour lui demander pardon.
Il la saisit à bras le corps, rageusement, comme affamé d'elle; et il
parcourait de baisers rapides, de baisers mordants, de baisers fous
toute sa face et le haut de sa gorge, l'étourdissant de caresses. Elle
avait ouvert les mains et restait inerte sous ses efforts, ne sachant
plus ce qu'elle faisait, ce qu'il faisait, dans un trouble de pensée
qui ne lui laissait rien comprendre. Mais une souffrance aiguë la
déchira soudain; et elle se mit à gémir, tordue dans ses bras, pendant
qu'il la possédait violemment.
Que se passa-t-il ensuite? Elle n'en eut guère le souvenir, car elle
avait perdu la tête; il lui sembla seulement qu'il lui jetait sur les
lèvres une grêle de petits baisers reconnaissants.
Puis il dut lui parler et elle dut lui répondre. Puis il fit d'autres
tentatives qu'elle repoussa avec épouvante; et comme elle se débattait,
elle rencontra sur sa poitrine ce poil épais qu'elle avait déjà senti
sur sa jambe et elle se recula de saisissement.
Las enfin de la solliciter sans succès, il demeura immobile sur le dos.
Alors elle songea; elle se dit, désespérée jusqu'au fond de son âme,
dans la désillusion d'une ivresse rêvée si différente, d'une chère
attente détruite, d'une félicité crevée: «Voilà donc ce qu'il appelle
être sa femme; c'est cela! c'est cela!»
Et elle resta longtemps ainsi, désolée, l'œil errant sur les
tapisseries des murs, sur la vieille légende d'amour qui enveloppait sa
chambre.
Mais, comme Julien ne parlait plus, ne remuait plus, elle tourna
lentement son regard vers lui, et elle s'aperçut qu'il dormait! Il
dormait, la bouche entr'ouverte, le visage calme! Il dormait!
Elle ne le pouvait croire, se sentant indignée, plus outragée par
ce sommeil que par sa brutalité, traitée comme la première venue.
Pouvait-il dormir une nuit pareille? Ce qui s'était passé entre eux
n'avait donc pour lui rien de surprenant? Oh! Elle eût mieux aimé être
frappée, violentée encore, meurtrie de caresses odieuses jusqu'à perdre
connaissance.
Elle resta immobile, appuyée sur un coude, penchée vers lui, écoutant
entre ses lèvres passer un léger souffle qui, parfois, prenait une
apparence de ronflement.
Le jour parut, terne d'abord, puis clair, puis rose, puis éclatant.
Julien ouvrit les yeux, bâilla, étendit ses bras, regarda sa femme,
sourit, et demanda: «As-tu bien dormi, ma chérie?»
Elle s'aperçut qu'il lui disait «tu» maintenant, et elle répondit,
stupéfaite: «Mais oui. Et vous.» Il dit: «Oh! moi, fort bien.» Et, se
tournant vers elle, il l'embrassa, puis se mit à causer tranquillement.
Il lui développait des projets de vie avec des idées d'économie; et
ce mot revenu plusieurs fois étonnait Jeanne. Elle l'écoutait sans
bien saisir le sens des paroles, le regardait, songeait à mille choses
rapides qui passaient, effleurant à peine son esprit.
Huit heures sonnèrent. «Allons, il faut nous lever, dit-il, nous
serions ridicules en restant tard au lit, et il descendit le premier.
Quand il eut fini sa toilette, il aida gentiment sa femme en tous les
menus détails de la sienne, ne permettant pas qu'on appelât Rosalie.
Au moment de sortir, il l'arrêta. «Tu sais, entre nous, nous pouvons
nous tutoyer maintenant, mais devant tes parents il vaut mieux attendre
encore. Ce sera tout naturel en revenant de notre voyage de noces.»
Elle ne se montra qu'à l'heure du déjeuner. Et la journée s'écoula
ainsi qu'à l'ordinaire comme si rien de nouveau n'était survenu. Il n'y
avait qu'un homme de plus dans la maison.
V
Quatre jours plus tard arriva la berline qui devait les emporter à
Marseille.
Après l'angoisse du premier soir, Jeanne s'était habituée déjà au
contact de Julien, à ses baisers, à ses caresses tendres, bien que sa
répugnance n'eût pas diminué pour leurs rapports plus intimes.
Elle le trouvait beau, elle l'aimait; elle se sentait de nouveau
heureuse et gaie.
Les adieux furent courts et sans tristesse. La baronne seule semblait
émue; et elle mit, au moment où la voiture allait partir, une grosse
bourse lourde comme du plomb dans la main de sa fille: «C'est pour tes
petites dépenses de jeune femme», dit-elle.
Jeanne la jeta dans sa poche; et les chevaux détalèrent.
Vers le soir Julien lui dit: «Combien ta mère t'a-t-elle donné dans
cette bourse?» Elle n'y pensait plus et elle la versa sur ses genoux.
Un flot d'or se répandit: deux mille francs. Elle battit des mains. «Je
ferai des folies», et elle resserra l'argent.
Après huit jours de route, par une chaleur terrible, ils arrivèrent à
Marseille.
Et le lendemain le _Roi-Louis_, un petit paquebot qui allait à Naples
en passant par Ajaccio, les emportait vers la Corse.
La Corse! les maquis! les bandits! les montagnes! la patrie de
Napoléon! Il semblait à Jeanne qu'elle sortait de la réalité pour
entrer, tout éveillée, dans un rêve.
Côte à côte sur le pont du navire, ils regardaient courir les falaises
de la Provence. La mer immobile, d'un azur puissant, comme figée, comme
durcie dans la lumière ardente qui tombait du soleil, s'étalait sous le
ciel infini, d'un bleu presque exagéré.
Elle dit: «Te rappelles-tu notre promenade dans le bateau du père
Lastique?»
Au lieu de répondre, il lui jeta rapidement un baiser dans l'oreille.
Les roues du vapeur battaient l'eau, troublant son épais sommeil; et
par derrière une longue trace écumeuse, une grande traînée pâle où
l'onde remuée moussait comme du champagne, allongeait jusqu'à perte de
vue le sillage tout droit du bâtiment.
Soudain, vers l'avant, à quelques brasses seulement, un énorme poisson,
un dauphin, bondit hors de l'eau, puis y replongea la tête la première
et disparut. Jeanne toute saisie eut peur, poussa un cri, et se jeta
sur la poitrine de Julien. Puis elle se mit à rire de sa frayeur,
et regarda, anxieuse, si la bête n'allait pas reparaître. Au bout
de quelques secondes elle jaillit de nouveau comme un gros joujou
mécanique. Puis elle retomba, ressortit encore; puis elles furent deux,
puis trois, puis six qui semblaient gambader autour du lourd bateau,
faire escorte à leur frère monstrueux, le poisson de bois aux nageoires
de fer. Elles passaient à gauche, revenaient à droite du navire, et
tantôt ensemble, tantôt l'une après l'autre, comme dans un jeu, dans
une poursuite gaie, elles s'élançaient en l'air par un grand saut qui
décrivait une courbe, puis elles replongeaient à la queue leu leu.
Jeanne battait des mains, tressaillait, ravie, à chaque apparition des
énormes et souples nageurs. Son cœur bondissait comme eux dans une
joie folle et enfantine.
Tout à coup ils disparurent. On les aperçut encore une fois, très loin,
vers la pleine mer; puis on ne les vit plus, et Jeanne ressentit,
pendant quelques secondes, un chagrin de leur départ.
Le soir venait, un soir calme, doux, radieux, plein de clarté, de paix
heureuse. Pas un frisson dans l'air ou sur l'eau; et ce repos illimité
de la mer et du ciel s'étendait aux âmes engourdies où pas un frisson
non plus ne passait.
Le grand soleil s'enfonçait doucement là-bas, vers l'Afrique invisible,
l'Afrique, la terre brûlante dont on croyait déjà sentir les ardeurs;
mais une sorte de caresse fraîche, qui n'était cependant pas même une
apparence de brise, effleura les visages lorsque l'astre eut disparu.
Ils ne voulurent pas rentrer dans leur cabine où l'on sentait toutes
les horribles odeurs des paquebots; et ils s'étendirent tous les deux
sur le pont, flanc contre flanc, roulés dans leurs manteaux. Julien
s'endormit tout de suite; mais Jeanne restait les yeux ouverts, agitée
par l'inconnu du voyage. Le bruit monotone des roues la berçait; et
elle regardait au-dessus d'elle ces légions d'étoiles si claires, d'une
lumière aiguë, scintillante et comme mouillée, dans ce ciel pur du Midi.
Vers le matin cependant elle s'assoupit. Des bruits, des voix la
réveillèrent. Les matelots, en chantant, faisaient la toilette du
navire. Elle secoua son mari, immobile dans le sommeil, et ils se
levèrent.
Elle buvait avec exaltation la saveur de la brume salée qui lui
pénétrait jusqu'au bout des doigts. Partout la mer. Pourtant, vers
l'avant, quelque chose de gris, de confus encore dans l'aube naissante,
une sorte d'accumulation de nuages singuliers, pointus, déchiquetés,
semblait posée sur les flots.
Puis cela apparut plus distinct; les formes se marquèrent davantage sur
le ciel éclairci; une grande ligne de montagnes cornues et bizarres
surgit: la Corse, enveloppée dans une sorte de voile léger.
Et le soleil se leva derrière, dessinant toutes les saillies des crêtes
en ombres noires; puis tous les sommets s'allumèrent tandis que le
reste de l'île demeurait embrumé de vapeurs.
Le capitaine, un vieux petit homme tanné, séché, raccourci, racorni,
rétréci par les vents durs et salés, apparut sur le pont; et, d'une
voix enrouée par trente ans de commandement, usée par les cris poussés
dans les bourrasques, il dit à Jeanne:
«La sentez-vous, cette gueuse-là?»
Elle sentait en effet une forte et singulière odeur de plantes,
d'aromes sauvages.
Le capitaine reprit:
«C'est la Corse qui fleure comme ça, Madame; c'est son odeur de jolie
femme, à elle. Après vingt ans d'absence, je la reconnaîtrais à cinq
milles au large. J'en suis. Lui, là-bas, à Sainte-Hélène, il en parle
toujours, paraît-il, de l'odeur de son pays. Il est de ma famille.»
Et le capitaine, ôtant son chapeau, salua la Corse, salua là-bas, à
travers l'Océan, le grand empereur prisonnier qui était de sa famille.
Jeanne fut tellement émue qu'elle faillit pleurer.
Puis le marin tendit le bras vers l'horizon: «Les Sanguinaires!» dit-il.
Julien, debout près de sa femme, la tenait par la taille, et tous deux
regardaient au loin pour découvrir le point indiqué.
Ils aperçurent enfin quelques rochers en forme de pyramides, que
le navire contourna bientôt pour entrer dans un golfe immense et
tranquille, entouré d'un peuple de hauts sommets dont les pentes basses
semblaient couvertes de mousse.