Mais peu à peu la violence de l'averse diminuait; puis ce ne fut plus
qu'une sorte de brume, une très fine poussière de pluie voltigeant. La
voûte des nuées semblait s'élever, blanchir; et soudain, par un trou
qu'on ne voyait point, un long rayon de soleil oblique descendit sur
les prairies.
Et, les nuages s'étant fendus, le fond bleu du firmament parut; puis la
déchirure s'agrandit comme un voile qui se déchire; et un beau ciel pur
d'un azur net et profond se développa sur le monde.
Un souffle frais et doux passa, comme un soupir heureux de la terre;
et, quand on longeait des jardins ou des bois, on entendait parfois le
chant alerte d'un oiseau qui séchait ses plumes.
Le soir venait. Tout le monde dormait maintenant dans la voiture,
excepté Jeanne. Deux fois on s'arrêta dans des auberges pour laisser
souffler les chevaux et leur donner un peu d'avoine avec de l'eau.
Le soleil s'était couché; des cloches sonnaient au loin. Dans un petit
village on alluma les lanternes; et le ciel aussi s'illumina d'un
fourmillement d'étoiles. Des maisons éclairées apparaissaient de place
en place, traversant les ténèbres d'un point de feu; et tout d'un coup,
derrière une côte, à travers des branches de sapins, la lune, rouge,
énorme, et comme engourdie de sommeil, surgit.
Il faisait si doux que les vitres demeuraient baissées. Jeanne, épuisée
de rêves, rassasiée de visions heureuses, se reposait maintenant.
Parfois l'engourdissement d'une position prolongée lui faisait rouvrir
les yeux; alors elle regardait au dehors, voyait dans la nuit lumineuse
passer les arbres d'une ferme, ou bien quelques vaches çà et là
couchées en un champ, et qui relevaient la tête. Puis elle cherchait
une posture nouvelle, essayait de ressaisir un songe ébauché; mais le
roulement continu de la voiture emplissait ses oreilles, fatiguait sa
pensée et elle refermait les yeux, se sentant l'esprit courbaturé
comme le corps.
Cependant on s'arrêta. Des hommes et des femmes se tenaient debout
devant les portières avec des lanternes à la main. On arrivait. Jeanne
subitement réveillée sauta bien vite. Père et Rosalie, éclairés par un
fermier, portèrent presque la baronne tout à fait exténuée, geignant de
détresse, et répétant sans cesse d'une petite voix expirante: «Ah! mon
Dieu! mes pauvres enfants!» Elle ne voulut rien boire, rien manger, se
coucha et tout aussitôt dormit.
Jeanne et le baron soupèrent en tête-à-tête.
Ils souriaient en se regardant, se prenaient les mains à travers la
table; et, saisis tous deux d'une joie enfantine, ils se mirent à
visiter le manoir réparé.
C'était une de ces hautes et vastes demeures normandes tenant de la
ferme et du château, bâties en pierres blanches devenues grises, et
spacieuses à loger une race.
Un immense vestibule séparait en deux la maison et la traversait de
part en part, ouvrant ses grandes portes sur les deux faces. Un double
escalier semblait enjamber cette entrée, laissant vide le centre, et
joignant au premier ses deux montées à la façon d'un pont.
Au rez-de-chaussée, à droite, on entrait dans le salon démesuré, tendu
de tapisseries à feuillages où se promenaient des oiseaux. Tout le
meuble, en tapisserie au petit point, n'était que l'illustration des
Fables de La Fontaine; et Jeanne eut un tressaillement de plaisir
en retrouvant une chaise qu'elle avait aimée, étant enfant, et qui
représentait l'histoire du Renard et de la Cigogne.
A côté du salon s'ouvraient la bibliothèque pleine de livres anciens,
et deux autres pièces inutilisées; à gauche, la salle à manger en
boiseries neuves, la lingerie, l'office, la cuisine et un petit
appartement contenant une baignoire.
Un corridor coupait en long tout le premier étage. Les dix portes des
dix chambres s'alignaient sur cette allée. Tout au fond, à droite,
était l'appartement de Jeanne. Ils y entrèrent. Le baron venait de le
faire remettre à neuf, ayant employé simplement des tentures et des
meubles restés sans usage dans les greniers.
Des tapisseries d'origine flamande, et très vieilles, peuplaient ce
lieu de personnages singuliers.
Mais, en apercevant son lit, la jeune fille poussa des cris de joie.
Aux quatre coins, quatre grands oiseaux de chêne, tout noirs et
luisants de cire, portaient la couche et paraissaient en être les
gardiens. Les côtés représentaient deux larges guirlandes de fleurs
et de fruits sculptés; et quatre colonnes finement cannelées, que
terminaient des chapiteaux corinthiens, soutenaient une corniche de
roses et d'amours enroulés.
Il se dressait monumental, et tout gracieux cependant, malgré la
sévérité du bois bruni par le temps.
Le couvre-pieds et la tenture du ciel de lit scintillaient comme deux
firmaments. Ils étaient faits d'une soie antique d'un bleu foncé
qu'étoilaient par places de grandes fleurs de lis brodés en or.
Quand elle l'eut bien admiré, Jeanne, élevant sa lumière, examina les
tapisseries pour en comprendre le sujet.
Un jeune seigneur et une jeune dame habillés en vert, en rouge et en
jaune, de la façon la plus étrange, causaient sous un arbre bleu où
mûrissaient des fruits blancs. Un gros lapin de même couleur broutait
un peu d'herbe grise.
Juste au-dessus des personnages, dans un lointain de convention, on
apercevait cinq petites maisons rondes, aux toits aigus; et là-haut,
presque dans le ciel, un moulin à vent tout rouge.
De grands ramages, figurant des fleurs, circulaient dans tout cela.
Les deux autres panneaux ressemblaient beaucoup au premier, sauf qu'on
voyait sortir des maisons quatre petits bonshommes vêtus à la façon des
Flamands et qui levaient les bras au ciel en signe d'étonnement et de
colère extrêmes.
Mais la dernière tenture représentait un drame. Près du lapin qui
broutait toujours, le jeune homme étendu semblait mort. La jeune dame,
le regardant, se perçait le sein d'une épée; et les fruits de l'arbre
étaient devenus noirs.
Jeanne renonçait à comprendre quand elle découvrit dans un coin une
bestiole microscopique, que le lapin, s'il eût vécu, aurait pu manger
comme un brin d'herbe. Et cependant c'était un lion.
Alors elle reconnut les malheurs de Pyrame et de Thysbé; et,
quoiqu'elle sourît de la simplicité des dessins, elle se sentit
heureuse d'être enfermée dans cette aventure d'amour qui parlerait sans
cesse à sa pensée des espoirs chéris, et ferait planer, chaque nuit,
sur son sommeil, cette tendresse antique et légendaire.
Tout le reste du mobilier unissait les styles les plus divers.
C'étaient ces meubles que chaque génération laisse dans la famille
et qui font des anciennes maisons des sortes de musées où tout se
mêle. Une commode Louis XIV superbe, cuirassée de cuivres éclatants,
était flanquée de deux fauteuils Louis XV encore vêtus de leur soie à
bouquets. Un secrétaire en bois de rose faisait face à la cheminée qui
présentait, sous un globe rond, une pendule de l'Empire.
C'était une ruche de bronze, suspendue par quatre colonnes de marbre
au-dessus d'un jardin de fleurs dorées. Un mince balancier sortant de
la ruche par une fente allongée promenait éternellement sur ce parterre
une petite abeille aux ailes d'émail.
Le cadran était en faïence peinte et encadré dans le flanc de la ruche.
Elle se mit à sonner onze heures. Le baron embrassa sa fille, et se
retira chez lui.
Alors, Jeanne, avec regret, se coucha.
D'un dernier regard elle parcourut sa chambre, et puis éteignit sa
bougie. Mais le lit, dont la tête seule s'appuyait à la muraille, avait
une fenêtre sur sa gauche, par où entrait un flot de lune qui répandait
à terre une flaque de clarté.
Des reflets rejaillissaient aux murs, des reflets pâles caressant
faiblement les amours immobiles de Pyrame et de Thysbé.
Par l'autre fenêtre, en face de ses pieds, Jeanne apercevait un grand
arbre tout baigné de lumière douce. Elle se tourna sur le côté, ferma
les yeux, puis, au bout de quelque temps, les rouvrit.
Elle croyait se sentir encore secouée par les cahots de la voiture dont
le roulement continuait dans sa tête. Elle resta d'abord immobile,
espérant que ce repos la ferait enfin s'endormir; mais l'impatience de
son esprit envahit bientôt tout son corps.
Elle avait des crispations dans les jambes, une fièvre qui grandissait.
Alors elle se leva, et nu-pieds, nu-bras, avec sa longue chemise qui
lui donnait l'aspect d'un fantôme, elle traversa la mare de lumière
répandue sur son plancher, ouvrit sa fenêtre et regarda.
La nuit était si claire qu'on y voyait comme en plein jour; et la jeune
fille reconnaissait tout ce pays aimé jadis dans sa première enfance.
C'était d'abord, en face d'elle, un large gazon jaune comme du beurre
sous la lumière nocturne. Deux arbres géants se dressaient aux pointes
devant le château, un platane au nord, un tilleul au sud.
Tout au bout de la grande étendue d'herbe, un petit bois en bosquet
terminait ce domaine garanti des ouragans du large par cinq rangs
d'ormes antiques, tordus, rasés, rongés, taillés en pente comme un toit
par le vent de mer toujours déchaîné.
Cette espèce de parc était borné à droite et à gauche par deux longues
avenues de peupliers démesurés, appelés _peuples_ en Normandie, qui
séparaient la résidence des maîtres des deux fermes y attenantes,
occupées, l'une par la famille Couillard, l'autre par la famille Martin.
Ces _peuples_ avaient donné leur nom au château. Au delà de cet enclos,
s'étendait une vaste plaine inculte, semée d'ajoncs, où la brise
sifflait et galopait jour et nuit. Puis soudain la côte s'abattait en
une falaise de cent mètres, droite et blanche, baignant son pied dans
les vagues.
Jeanne regardait au loin la longue surface moirée des flots qui
semblaient dormir sous les étoiles.
Dans cet apaisement du soleil absent, toutes les senteurs de la terre
se répandaient. Un jasmin grimpé autour des fenêtres d'en bas exhalait
continuellement son haleine pénétrante qui se mêlait à l'odeur plus
légère des feuilles naissantes. De lentes rafales passaient apportant
les saveurs fortes de l'air salin et de la sueur visqueuse des varechs.
La jeune fille s'abandonna d'abord au bonheur de respirer; et le repos
de la campagne la calma comme un bain frais.
Toutes les bêtes qui s'éveillent quand vient le soir, et cachent leur
existence obscure dans la tranquillité des nuits, emplissaient les
demi-ténèbres d'une agitation silencieuse. De grands oiseaux qui ne
criaient point fuyaient dans l'air comme des taches, comme des ombres;
des bourdonnements d'insectes invisibles effleuraient l'oreille; des
courses muettes traversaient l'herbe pleine de rosée ou le sable des
chemins déserts.
Seuls quelques crapauds mélancoliques poussaient vers la lune leur note
courte et monotone.
Il semblait à Jeanne que son cœur s'élargissait plein de murmures
comme cette soirée claire, fourmillant soudain de mille désirs rôdeurs,
pareils à ces bêtes nocturnes dont le frémissement l'entourait. Une
affinité l'unissait à cette poésie vivante; et dans la molle blancheur
de la nuit elle sentait courir des frissons surhumains, palpiter des
espoirs insaisissables, quelque chose comme un souffle de bonheur.
Et elle se mit à rêver d'amour.
L'amour! Il l'emplissait depuis deux années de l'anxiété croissante de
son approche. Maintenant elle était libre d'aimer; elle n'avait plus
qu'à le rencontrer, lui!
Comment serait-il? Elle ne le savait pas au juste et ne se le demandait
même pas. _Il_ serait _lui_, voilà tout.
Elle savait seulement qu'elle l'adorerait de toute son âme et qu'il
la chérirait de toute sa force. Ils se promèneraient par les soirs
pareils à celui-ci, sous la cendre lumineuse qui tombait des étoiles.
Ils iraient, les mains dans les mains, serrés l'un contre l'autre,
entendant battre leurs cœurs, sentant la chaleur de leurs épaules,
mêlant leur amour à la limpidité suave des nuits d'été, tellement
unis qu'ils pénétreraient aisément, par la seule puissance de leur
tendresse, jusqu'à leurs plus secrètes pensées.
Et cela continuerait indéfiniment, dans la sérénité d'une affection
indestructible.
Et il lui sembla soudain qu'elle le sentait là, contre elle; et
brusquement un vague frisson de sensualité lui courut des pieds à
la tête. Elle serra ses bras contre sa poitrine, d'un mouvement
inconscient, comme pour étreindre son rêve; et sur sa lèvre tendue vers
l'inconnu quelque chose passa qui la fit presque défaillir, comme si
l'haleine du printemps lui eût donné un baiser d'amour.
Tout à coup, là-bas, derrière le château, sur la route elle entendit
marcher dans la nuit. Et dans un élan de son âme affolée, dans un
transport de foi à l'impossible, aux hasards providentiels, aux
pressentiments divins, aux romanesques combinaisons du sort, elle
pensa: «Si c'était lui?» Elle écoutait anxieusement le pas rythmé
du marcheur, sûre qu'il allait s'arrêter à la grille pour demander
l'hospitalité.
Lorsqu'il fut passé, elle se sentit triste comme après une déception.
Mais elle comprit l'exaltation de son espoir et sourit de sa démence.
Alors, un peu calmée, elle laissa flotter son esprit au courant d'une
rêverie plus raisonnable, cherchant à pénétrer l'avenir, échafaudant
son existence.
Avec lui elle vivrait ici, dans ce calme château qui dominait la mer.
Elle aurait sans doute deux enfants, un fils pour lui, une fille pour
elle. Et elle les voyait courant sur l'herbe entre le platane et le
tilleul, tandis que le père et la mère les suivraient d'un œil ravi,
en échangeant par-dessus leurs têtes des regards pleins de passion.
Et elle resta longtemps, longtemps, à rêvasser ainsi tandis que la
lune, achevant son voyage à travers le ciel, allait disparaître dans la
mer. L'air devenait plus frais. Vers l'Orient, l'horizon pâlissait. Un
coq chanta dans la ferme de droite; d'autres répondirent dans la ferme
de gauche. Leurs voix enrouées semblaient venir de très loin à travers
la cloison des poulaillers; et dans l'immense voûte du ciel, blanchie
insensiblement, les étoiles disparaissaient.
Un petit cri d'oiseau s'éveilla quelque part. Des gazouillements,
timides d'abord, sortirent des feuilles; puis ils s'enhardirent,
devinrent vibrants, joyeux, gagnant de branche en branche, d'arbre en
arbre.
Jeanne soudain se sentit dans une clarté; et, levant la tête qu'elle
avait cachée en ses mains, elle ferma les yeux, éblouie par le
resplendissement de l'aurore.
Une montagne de nuages empourprés, cachés en partie derrière la grande
allée de peuples, jetait des lueurs de sang sur la terre réveillée.
Et lentement, crevant les nuées éclatantes, criblant de feu les arbres,
les plaines, l'Océan, tout l'horizon, l'immense globe flamboyant parut.
Et Jeanne se sentait devenir folle de bonheur. Une joie délirante, un
attendrissement infini devant la splendeur des choses noya son cœur
qui défaillait. C'étaient son soleil! son aurore! le commencement de
sa vie! le lever de ses espérances! Elle tendit les bras vers l'espace
rayonnant, avec une envie d'embrasser le soleil; elle voulait parler,
crier quelque chose de divin comme cette éclosion du jour; mais elle
demeurait paralysée dans un enthousiasme impuissant. Alors, posant son
front dans ses mains, elle sentit ses yeux pleins de larmes; et elle
pleura délicieusement.
Lorsqu'elle releva la tête, le décor superbe du jour naissant avait
disparu. Elle se sentit elle-même apaisée, un peu lasse, comme
refroidie. Sans fermer sa fenêtre, elle alla s'étendre sur son lit,
rêva encore quelques minutes, et s'endormit si profondément qu'à huit
heures elle n'entendit point les appels de son père et se réveilla
seulement lorsqu'il entra dans sa chambre.
Il voulait lui montrer les embellissements du château, de _son_ château.
La façade qui donnait sur l'intérieur des terres était séparée du
chemin par une vaste cour plantée de pommiers. Ce chemin, dit vicinal,
courant entre les enclos des paysans, joignait, une demi-lieue plus
loin, la grande route du Havre à Fécamp.
Une allée droite venait de la barrière de bois jusqu'au perron. Les
communs, petits bâtiments en caillou de mer, coiffés de chaume,
s'alignaient des deux côtés de la cour, le long des fossés des deux
fermes.
Les couvertures étaient refaites à neuf; toute la menuiserie avait été
restaurée, les murs réparés, les chambres retapissées, tout l'intérieur
repeint. Et le vieux manoir terni, portait comme des taches, ses
contrevents frais, d'un blanc d'argent, et ses replâtrages récents sur
sa grande façade grisâtre.
L'autre façade, celle où s'ouvrait une des fenêtres de Jeanne,
regardait au loin la mer par-dessus le bosquet et la muraille d'ormes
rongés du vent.
Jeanne et le baron, bras dessus bras dessous, visitèrent tout, sans
omettre un coin; puis ils se promenèrent lentement dans les longues
avenues de peupliers, qui enfermaient ce qu'on appelait le parc.
L'herbe avait poussé sous les arbres, étalant son tapis vert. Le
bosquet, tout au bout, était charmant, mêlait ses petits chemins
tortueux, séparés par des cloisons de feuilles. Un lièvre partit
brusquement, qui fit peur à la jeune fille, puis il sauta le talus et
détala dans les joncs marins vers la falaise.
Après le déjeuner, comme madame Adélaïde, encore exténuée, déclarait
qu'elle allait se reposer, le baron proposa de descendre jusqu'à Yport.
Ils partirent, traversant d'abord le hameau d'Étouvent, où se
trouvaient les Peuples. Trois paysans les saluèrent comme s'ils les
eussent connus de tout temps.
Ils entrèrent dans les bois en pente qui s'abaissent jusqu'à la mer en
suivant une vallée tournante.
Bientôt apparut le village d'Yport. Des femmes qui raccommodaient des
hardes, assises sur le seuil de leurs demeures, les regardaient passer.
La rue inclinée, avec un ruisseau dans le milieu et des tas de débris
traînant devant les portes, exhalait une odeur forte de saumure. Les
filets bruns, où restaient de place en place des écailles luisantes
pareilles à des piécettes d'argent, séchaient contre les portes des
taudis d'où sortaient les senteurs des familles nombreuses grouillant
dans une seule pièce.
Quelques pigeons se promenaient au bord du ruisseau, cherchant leur vie.
Jeanne regardait tout cela qui lui semblait curieux et nouveau comme un
décor de théâtre.
Mais brusquement, en tournant un mur, elle aperçut la mer, d'un bleu
opaque et lisse, s'étendant à perte de vue.
Ils s'arrêtèrent, en face de la plage, à regarder. Des voiles, blanches
comme des ailes d'oiseaux, passaient au large. A droite comme à gauche,
la falaise énorme se dressait. Une sorte de cap arrêtait le regard
d'un côté, tandis que de l'autre la ligne des côtes se prolongeait
indéfiniment jusqu'à n'être plus qu'un trait insaisissable.
Un port et des maisons apparaissaient dans une de ses déchirures
prochaines; et de tout petits flots qui faisaient à la mer une frange
d'écume roulaient sur le galet avec un bruit léger.
Les barques du pays, halées sur la pente de cailloux ronds, reposaient
sur le flanc, tendant au soleil leurs joues rondes vernies de goudron.
Quelques pêcheurs les préparaient pour la marée du soir.
Un matelot s'approcha pour offrir du poisson, et Jeanne acheta une
barbue qu'elle voulut rapporter elle-même aux Peuples.
Alors l'homme proposa ses services pour des promenades en mer, répétant
son nom coup sur coup afin de le faire bien entrer dans les mémoires:
«Lastique, Joséphin Lastique.»
Le baron promit de ne pas l'oublier.
Ils reprirent le chemin du château.
Comme le gros poisson fatiguait Jeanne, elle lui passa dans les ouïes
la canne de son père, dont chacun d'eux prit un bout; et ils allaient
gaiement en remontant la côte, bavardant comme deux enfants, le front
au vent et les yeux brillants, tandis que la barbue, qui lassait peu à
peu leurs bras, balayait l'herbe de sa queue grasse.