En attendant que les formalités pour l'envoi en possession fussent
accomplies, Barincq, qui restait à Ourteau, écrivit à sa femme et à sa
fille de venir le rejoindre, et, quand elles arrivèrent à Puyoo, elles
le trouvèrent au-devant d'elles, avec la vieille calèche pour les
emmener au château.
Elles étaient en grand deuil, et, pour la première fois, Anie portait
une robe l'habillant à son avantage, sans avoir eu l'ennui de la tailler
et de la coudre elle-même, après mille discussions avec sa mère.
Il les fit monter on voiture, et prit la place à reculons:
--Tu verras les Pyrénées, dit-il à Anie.
--A partir de Dax, j'ai aperçu leur silhouette vaporeuse.
--Maintenant tu vas vraiment les voir, dit-il avec une sorte de
recueillement.
--Voilà-t-il pas une affaire! interrompit Mme Barincq.
--Mais oui, maman, c'en est une pour moi.
Son père la remercia d'un sourire heureux qui disait sa satisfaction
d'être en accord avec elle.
--Voilà le Gave de Pau, dit-il quand la calèche s'engagea sur le pont.
--Mais c'est très joli un gave, dit Anie, regardant curieusement les
eaux tumultueuses roulant dans leurs rives encaissées.
--C'est une rivière comme une autre, dit Mme Barincq, il n'y a que le
nom de changé.
--C'est que, précisément, le nom peint la chose, répondit Barincq, gave
vient de cavus, qui signifie creux.
--Et cette propriété, demanda Mme Barincq, que vaut-elle présentement?
--Je n'en sais rien.
--Que rapporte-t-elle?
--Environ 40,000 francs.
--Trouverait-on acquéreur pour un million?
--Je l'ignore.
--Tu ne t'es pas inquiété de cela?
--Comment, à quoi bon?
--Cherche-t-on un acquéreur quand on n'est pas vendeur?
--Tu voudrais la garder?
--Tu ne voudrais pas la vendre, je pense?
--Mais...
--Tout nous oblige à la conserver et à l'exploiter pour le mieux de nos
intérêts; si elle rapporte 2% en ce moment, elle peut en rapporter 10 ou
12 un jour.
Stupéfaite, elle le regarda:
--Certainement, dit-elle, je ne te fais pas de reproches, mon pauvre ami,
mais, après vingt années comme celles que je viens de passer, il me
semble que j'ai droit à un changement d'existence.
--Passer de notre bicoque de Montmartre au château d'Ourteau, n'en
est-il pas un en quelque sorte féerique?
--Est-ce à Ourteau que tu trouveras à marier Anie?
--Pourquoi pas?
(_A suivre._)
Hector Malot.
[Illustration.]