JEAN RICHEPIN

CANTABILE chanté par M. Vergnet.

Heureux celui dont la vie

Pour le bien aura lutté toujours!

Car son âme est ravie

Au bonheur éternel des célestes séjours.

Les douleurs qu'il eut sur la terre

Lui deviendront là-haut des voluptés sans fin.

S'il eut soif, c'est le vin qui toujours désaltère;

Et c'est le pain servi pour jamais, s'il eut faim.

O sort divin de celui qui sans trêve, sans trêve

Contre Ahriman aura nourri le feu,

Il va, joyeux, au ciel conquis, vivre son rêve,

Vêtu de gloire et d'or comme son Dieu!

[Illustration: HISTOIRE DE LA SEMAINE]

La semaine parlementaire.--La Chambre a voté la semaine dernière la

proposition de M. Méline tendant à venir en aide aux agriculteurs dont

les récoltes ont été perdues par suite de la persistance de la gelée.

Cette proposition, on se le rappelle, avait rencontré une assez vive

opposition, un grand nombre de députés estimant qu'elle était à la fois

inefficace et contraire aux principes sur lesquels repose notre

organisation sociale. Mais ceux-là mêmes qui l'avaient combattue à ce

double point de vue pensaient qu'il y avait des mesures à prendre en

faveur de l'agriculture, et M. Rivet s'est fait leur interprète en

déposant à son tour un projet de loi ayant pour but «l'organisation

d'une caisse nationale d'assurance agricole, laquelle serait alimentée

par les ressources des communes.» M. Rivet demandait l'urgence; mais

elle a été repoussée conformément à la déclaration du ministre des

Finances. M. Rouvier estimait en effet qu'on ne pouvait discuter au pied

levé une question aussi grave, puisque la proposition aurait pour effet

d'engager le principe de l'assurance obligatoire qui n'existe pas dans

notre législation. Cependant le sujet vaut d'être étudié et il est

probable que l'auteur de la proposition fera en sorte que le rejet de

l'urgence ne constitue pas un ajournement indéfini de la discussion.

--La Chambre n'a pas voulu laisser au Sénat le monopole de l'étude des

questions qui se rattachent à la situation de l'Algérie. Deux

propositions intéressant notre grande colonie ont été déposées par M.

Martineau: la première concerne le service militaire des indigènes

musulmans; la seconde, leur naturalisation progressive. Ces deux

propositions ont été renvoyées à une commission spéciale de onze

membres.

--Le projet de loi portant modification du régime fiscal en matière de

successions et de donations entre vifs est venu en première

délibération. Il s'agit de savoir si les droits du fisc continueront à

porter sur l'ensemble de la succession, comme le veut la législation

actuelle, ou seulement sur le montant de la succession diminuée du

passif, ce qui semble plus équitable. Un long débat juridique s'est

engagé à ce sujet entre MM. Dumas, Raiberti, Borie et le rapporteur, M.

Jamais; après quoi la Chambre a décidé de passer à une deuxième

délibération dans laquelle seront discutés les divers amendements

présentés.

--La Chambre a voté une résolution en vertu de laquelle tous les vins de

fabrication ou plâtrés devront porter une étiquette apparente indiquant

leur nature, de façon à prévenir le public.

--Quand la Chambre veut se débarrasser d'une interpellation inopportune

ou gênante, elle profite de la latitude que lui laisse le règlement, et

elle la renvoie à un mois. Un mois, c'est l'éternité quand il s'agit

d'un débat que l'interpellateur a voulu provoquer le plus souvent sur un

fait dont l'actualité constitue le principal intérêt. C'est ce qui était

arrivé pour l'interpellation déposée par M. Francis Laur, au lendemain

de la faillite Macé-Berneau, dans le but de demander au ministre de la

justice «les mesures qu'il comptait prendre pour empêcher les

escroqueries publiques par prospectus promettant un revenu

invraisemblable et garantissant le capital.» Le mois s'est écoulé et,

par exception, le temps n'a pas amorti l'intérêt du sujet, car M.

Francis Laur a très habilement profité de la crise qui vient de frapper

le marché financier, en rattachant à son interpellation l'affaire de la

Société des dépôts et comptes courants.

Le ministre de la justice aurait pu séparer les deux causes, qui n'ont

aucun rapport entre elles, mais il a tenu à s'expliquer sur l'une et sur

l'autre. En ce qui concerne l'affaire Macé, il a fait remarquer que pas

une des victimes du banquier en fuite n'a porté plainte, preuve évidente

que ses nombreux clients avaient accepté d'avance le caractère aléatoire

de ses opérations. Au sujet de la Société des Dépôts, M. Fallières s'est

appliqué d'abord à justifier l'intervention de l'État et des banques de

crédit; mais le point intéressant de son discours est celui relatif aux

mesures préparées par le gouvernement pour prévenir autant que possible

de pareilles catastrophes. Le ministre a annoncé en effet un projet de

loi destiné à sauvegarder les intérêts des déposants.

Aux termes de cette loi les Sociétés de crédit ne pourront employer les

dépôts qu'en papier commercial revêtu de deux signatures, ou en avances

sur titres, compris parmi ceux que la Banque de France admet elle-même

au bénéfice de ses avances.

Sur ces déclarations, l'ordre du jour pur et simple a été voté par assis

et levé.

Elections sénatoriales.--Les trois élections sénatoriales qui ont eu

lieu dimanche dernier ont donné les résultats suivants:

Calvados: M. Turgis, conseiller général, républicain, élu par 788 voix

contre 370 à M. Thomine-Desmazures, maire de Mouen, monarchiste.

Eure: M. le docteur Guindey, conseiller général, républicain, élu par

558 voix, contre 497, à M. Pouyer-Quertier.

Seine-et-Marne: M. Benoist, républicain, élu par 513 voix, contre 408, à

M. Chazal.

Les catholiques, les monarchistes et la république.--L'opinion publique

suit avec une attention justifiée l'évolution qui se produit depuis

quelque temps dans une partie du monde catholique français et qui a eu

pour point de départ le fameux discours prononcé par Mgr Lavigerie, à

Alger. On se rappelle qu'à cette époque, si le langage du cardinal n'a

pas reçu la confirmation officielle du Saint-Père, de nombreux indices

permettaient aux partisans de l'évolution de croire que Léon XIII ne la

désapprouvait pas.

Depuis, M. d'Haussonville a tracé de son côté le programme des

monarchistes intransigeants, en laissant entendre clairement qu'il

existait une puissante fraction du parti royaliste parfaitement décidée

à n'accepter aucun compromis. Or, on a fort remarqué qu'un journal, qui

passe pour un organe officieux du Vatican, le _Moniteur de Rome_, a

vivement protesté contre les doctrines de l'orateur et lui a reproché

notamment «d'avoir fait le procès de la politique de l'épiscopat, qui

veut le salut de la France et la fin des regrettables malentendus.

Faut-il voir dans les déclarations que vient de faire le cardinal

Richard, archevêque de Paris, la confirmation de celles qu'a publiées le

_Moniteur de Rome?_ Ce serait aller un peu loin, car l'archevêque de

Paris se tient dans la réserve que lui commande sa haute situation dans

l'épiscopat. Toutefois, en raison même de cette réserve, son langage a

une importance toute particulière.

Un certain nombre de catholiques lui ayant demandé son avis sur la façon

dont ils devaient comprendre leur «devoir social», l'illustre prélat

leur a donné une sorte de consultation qui contient un passage du plus

haut intérêt. Il y est dit: «D'abord faisons trêve aux dissentiments

politiques. Quand la foi est en péril, redirons-nous avec Léon XIII, tous

doivent s'unir d'un commun accord pour la défendre. Le pays a besoin de

stabilité gouvernementale et de liberté religieuse... Apportons un loyal

concours aux affaires publiques, mais demandons aussi que les sectes

anti-chrétiennes n'aient pas la prétention d'identifier avec elles le

gouvernement républicain et de faire d'un ensemble de lois

anti-religieuses la constitution essentielle de la République.» Ce sera

là, en effet, tout le fait prévoir, que portera principalement l'effort

de ceux qui, parmi les catholiques, se résignent à accepter le régime

actuel: plus d'opposition systématique contre la forme de gouvernement,

mais propagande constante dans le but de faire réformer les lois qui

touchent aux intérêts religieux, c'est-à-dire celles qui concernent

l'enseignement, le service militaire et les congrégations.

Puisque nous parlons du parti monarchiste, nous devons signaler un fait

important, la retraite de M. Bocher, le confident et le représentant du

comte de Paris en France. M. Bocher a exercé ces délicates fonctions

pendant de longues années et, dans ce rôle souvent difficile, il a su se

concilier l'estime générale. Il a invoqué, pour résigner son mandat,

l'âge et la fatigue causée par un travail incessant. Son droit au repos

est trop évident pour qu'il soit permis de chercher un autre mobile à

cette décision, qui peut amener une modification nouvelle dans

l'attitude du parti dont il était le représentant.

M. le comte d'Haussonville, l'orateur de Nîmes, que l'on supposait

désigné pour remplacer M. Bocher, a été en effet appelé par le comte de

Paris, qui se trouve en ce moment en Espagne.

Les courses et les paris.--On continue à occuper militairement les

champs de courses et, jusqu'ici, le public s'est en général soumis aux

dispositions prises pour empêcher le fonctionnement des paris. C'est à

peine si quelques arrestations ont été opérées pour infraction aux

arrêtés ministériels. Mais on sent que les choses ne peuvent durer ainsi

et on devine que cette patience apparente est motivée par l'attente de

la loi spéciale qui doit régler la question une fois pour toutes.

En vertu de cette loi, seront seules autorisées les courses ayant pour

but l'amélioration de la race chevaline et organisées par des Sociétés

dont les statuts auront été approuvés par le ministre de l'agriculture.

Les Sociétés de courses auraient la police de leurs hippodromes. Elles

organiseraient donc sous leur surveillance le fonctionnement des paris

et s'entendraient avec les municipalités pour la redevance à payer au

profit d'oeuvres de bienfaisance.

Mais, comme on le voit, d'après ce projet, le point spécial relatif à la

légalité du pari mutuel n'est pas tranché. Aussi, pour prévenir les

difficultés qui ne manqueraient pas de se produire de nouveau, certains

députés voudraient-ils que la question fût nettement posée et ils

demandent une modification catégorique à la loi de 1836 sur les

loteries, loi à laquelle celle qui concerne le pari mutuel serait

assimilée.

Allemagne: _les passe-ports en Alsace._--A la suite des mesures prises

par l'administration allemande, dans le but de rendre plus rigoureuses

encore que par le passé les prescriptions relatives aux passe-ports, une

délégation de la représentation d'Alsace-Lorraine s'est rendue auprès de

l'empereur pour essayer de le faire revenir sur sa décision. Guillaume

Il a reçu les délégués en grand apparat; il avait pris place sur le

trône, entouré des dignitaires de la couronne, et il était revêtu de

l'uniforme des gardes du corps. Dans le discours qu'il leur a adressé,

l'empereur a fait entendre que, pour le moment du moins, il n'était

disposé à faire aucune concession. En revanche, il a saisi l'occasion

qui lui était offerte pour proclamer hautement les droits de l'Allemagne

en Alsace-Lorraine.

Nécrologie.--Le général de Narp, commandeur de la Légion d'honneur.

L'Illustration, No. 2508, 21 Mars 1891 · 第 5 / 28 题