[Illustration: Le public.]
Les courses ont été la grande préoccupation de ces jours derniers.
Beaucoup même ont trouvé que cette question tenait une place beaucoup
trop prépondérante dans la vie des Français de cette fin de siècle. Il
nous a paru curieux, à ce propos, de rechercher si nous avions le
monopole de ce goût qui va s'accentuant d'année en année. L'article que
nous publions ci-dessous et auquel le nom de son auteur donne un attrait
tout spécial, répond à ce sentiment de curiosité.
Si les courses de chevaux ont pris en France les proportions que l'on
sait, on conçoit facilement quel succès doit avoir un sport de ce genre
dans un pays comme la Russie, la patrie par excellence des chevaux
infatigables et des hardis cavaliers. Nous nous doutions bien que rien,
dans l'organisation de ces courses, ne dût rappeler le spectacle offert
par les hippodromes d'Auteuil et de Longchamp. Ce que nous en avions
entendu dire ne nous inspirait pas moins le vif désir d'en voir une de
près, et c'est la description fidèle de la fête à laquelle nous avons
assisté que je vais tenter pour les lecteurs de l'_Illustration._
Qu'ils veuillent bien me suivre un instant par la pensée sur la carte
d'Asie. Le premier grand fleuve que nous rencontrons en Sibérie, après
avoir traversé les Monts Oural, de l'ouest à l'est, est l'Irtish. En
remontant son cours, nous trouverons Tobaisk, Orusk, et, quelques
centaines de kilomètres plus au sud, Semipalatinsk. C'est là que je veux
m'arrêter.
La ville _des sept palais_ n'en a que le nom. Son titre même de ville
est usurpé; à dire vrai, ce n'est qu'un grand village, triste, désolé,
privé de tout ombrage, enfouissant ses petites maisons de bois dans le
sable qui borde son fleuve. N'était sa situation au milieu d'un pays
peuplé de hordes nomades, on ne comprendrait guère ce que les Russes
sont venus faire ici.
Nous arrivons au bon moment. C'est demain le _Courban Baïran_, une des
grandes fêtes musulmanes. Des réjouissances seront organisées dans le
steppe par les Kirghises des environs. Leurs chefs ont appris l'arrivée
de deux _Faranghis_. C'est ainsi qu'ils appellent les Français, dont le
nom, depuis un temps reculé, peut-être depuis les croisades, se trouve
toujours lié à une idée de bravoure et est très populaire parmi eux.
Aussi sont-ils heureux de nous prier d'assister à leurs jeux. Nous
sommes encore plus heureux d'accepter, car nous allons pouvoir étudier
de près ces populations aux moeurs si peu connues sur lesquelles
l'imagination des poètes et des romanciers paraît s'être souvent exercée
dans des récits de seconde main pleins de détails suspects.
Nous nous mettons donc en route pour le steppe le 11 août au matin. Le
soleil est déjà haut et le sable que nous foulons brûlant. Nous nous
trouvons ainsi pris entre deux feux. Mais le supplice est de courte
durée, car nous arrivons rapidement au bord de l'Irtish, que nous
passons sur un bac mis en mouvement par le courant lui-même.
Sur la rive opposée, nous traversons des villages importants habités par
des kirghises pauvres qui ont renoncé à la vie nomade.
Au-delà, le steppe s'étend à perte de vue, uni, sans verdure, couvert
d'un gazon ras, jaune, desséché, sur lequel se détachent seulement
quelques amoncellements de pierres.
Au loin des _aouls_, villages mobiles de nomades, dressent leurs tentes,
ou _yourtes_ arrondies, rappelant par leurs formes et leur groupement
les huttes des Esquimaux ou les habitations des castors. De tous côtés
s'élèvent dans la plaine des tourbillons de poussière enveloppant, comme
en des nuages de fumée, les cavaliers qui accourent pour assister à la
fête. Ils galopent par petites troupes, accroupis sur leurs chevaux.
Beaucoup portent au poing la lance que surmonte une bannière: c'est
l'étendard des tribus.
Bientôt la petite colline fixée pour le rendez-vous est couverte et les
Kirghises continuent pourtant à venir. Sur quelque point que l'oeil se
porte, il voit de nouveaux cavaliers succéder aux cavaliers. Ce sont les
flots d'une mer montante qui semble envahir la steppe et l'on se demande
où elle s'arrêtera. Notre pensée se reporte alors, malgré nous, à
quelques siècles en arrière; nous nous représentons ainsi les hordes des
Mogols, ancêtres de ces nomades, s'avançant comme des nuées de
sauterelles, toujours plus nombreux, inséparables de leurs chevaux et
marchant à la conquête du monde sous la conduite d'un Tchengis Khan.
Les yeux bridés, les pommettes saillantes, le nez large, le front
fuyant, la barbe rare, à poils rudes, c'est bien là l'ancien type mogol.
Ces Kirghises sont forts, bien musclés, énergiques. Ils portent tous un
costume semblable: un bonnet conique de peau de mouton, entouré d'un
bourrelet de fourrure qu'ils rabaissent l'hiver. Quelques-uns ont le
_malakai_, sorte de capuchon à trois pans qui préserve les oreilles et
le cou. Leur vêtement est un long manteau, généralement de couleur
sombre, serré à la taille par une ceinture. Ils ont des bottes, mais pas
d'éperons.
Les chefs seuls portent une tenue plus luxueuse. Ils se reconnaissent à
une toque de velours et à une tunique que borde une frange d'or ou
d'argent. Pour paraître civilisés, ils emprisonnent leurs jambes dans de
vulgaires pantalons. Ceux qui ont la fonction de juges portent comme
insigne une chaîne d'or suspendue au cou et fermée par une médaille.
Les _Aksahals_ (chefs) nous reçoivent et nous conduisent à une tente
dressée à notre intention.
Après les saluts d'usage et les souhaits de bienvenue, les chefs nous
demandent la permission de procéder aux apprêts de la Baïga--c'est le
nom de la course de chevaux--qui sera le principal attrait de la
journée.
Tandis qu'on nous apporte des bols de _koumis_ (lait de jument
fermenté), la foule des spectateurs est écartée à coups de bâtons; ils
se rangent tant bien que mal en cercle autour du comité des courses, les
uns sur des charrettes, d'autres à pied ou à cheval, et l'on procède à
l'appel des chevaux engagés.
Tout cheval peut concourir sans distinction d'âge ni de sexe. Tout
propriétaire peut engager le nombre de chevaux qui lui plaît; il doit
seulement verser quatre roubles par cheval engagé; ces mises sont
destinées à constituer le prix. Comme on le voit, ce n'est qu'une simple
poule. En présence des commissaires de la course, un officier de police
se servant du dos d'un khirghise comme de pupitre, écrit au fur et à
mesure les noms du propriétaire, ceux du jockey, le numéro d'ordre qui
est assigné à celui-ci, et qu'il portera attaché sur sa blouse, enfin le
caractère distinctif du cheval.
Ce dernier est petit, il a les formes élégantes, les jambes déliées, le
poitrail fort des arabes; la tête est moins fine; le chanfrein est
busqué au lieu d'être droit. Il connaît peu la fatigue, passe avec
beaucoup d'adresse par toutes les routes. On lui met seulement un mors
court que retiennent deux minces lanières, et auquel est fixé un simple
bridon. On l'a dressé tout jeune à obéir, surtout à la voix.
Pour la course on lui divise la queue en deux tresses enserrées chacune,
à la partie supérieure, dans une gaine de soie; un cordon, également de
soie, entoure la moitié de la crinière qui est ramenée et dressée entre
les oreilles en forme de toupet. L'animal n'est pas ferré: dans le
steppe les Kirghises ne ferrent leurs montures que lorsqu'ils ont un
très long voyage à entreprendre.
La selle est en bois et posée sur une pièce de feutre; deux pans en
cuir, de forme rectangulaire, souvent brodés, sont suspendus aux côtés,
descendant sur les flancs du cheval. Le panneau est petit, droit,
parfois recouvert d'une plaque ciselée; l'étrivière est courte; le
cavalier a les jambes hautes, et semble agenouillé sur sa selle, ce qui
ne l'empêche pas d'y être très solide.
On peut dire en effet que ces nomades vivent de cheval, à cheval et pour
le cheval. Une fois en selle, ils en descendent rarement; parfois ils ne
quittent pas leur monture pour dormir; on s'explique ainsi qu'ils y
restent des journées entières sans paraître s'en apercevoir.
Aussi ne nous étonnons-nous pas devoir prendre pour jockeys dans la
course de jeunes garçons de huit à quatorze ans. Ils portent une blouse
blanche et ont un mouchoir rouge attaché sur la tête. La cravache qu'ils
tiennent à la main est une simple lanière de cuir fixée à l'extrémité
d'un bâton.
[Illustration: L'inscription des chevaux engagés.]
Les chevaux engagés viennent se ranger en demi-cercle l'un à côté de
l'autre, par ordre de numéros. Les jockeys s'étant passé à la ronde un
pot de koumis, le signal est donné. Les cavaliers vont à la station de
poste voisine (à 25 verstes d'ici). Ils s'y rendent au galop: leur
allure est réglée par deux cavaliers commissaires qui les accompagnent.
Arrivés à la station, ils feront volte-face et se rangeront dans l'ordre
du départ; les commissaires compteront jusqu'à trois, et l'on reprendra
la course.
Pendant ce temps le comité resté au point de départ délibère et fixe le
montant des prix: ils seront attribués aux six premiers arrivants; le
premier de tous aura 16 roubles (environ 40 francs), les autres
récompenses iront en diminuant progressivement.
On ne voit guère ici de prix dépassant cent roubles. Cependant il n'en
est pas partout de même. En 1874, chez les Karakirghises de l'Issyk
Koul, à l'occasion de la mort d'un riche propriétaire, ses héritiers
organisèrent une course dont le prix était de 1,000 chevaux, 100
chameaux, 100 peaux de loutre et 100 tilda (pièces d'or valant environ
10 francs). Si l'on prend pour valeur moyenne d'un cheval 10 roubles,
d'un chameau 40, d'une peau de loutre 5, on trouvera comme valeur
absolue 40,000 francs. Mais, comme l'argent a ici une valeur relative au
moins quadruple de celle qu'il a chez nous, c'était en réalité une
récompense d'une importance au moins égale pour le pays à celle du
Grand-Prix de la ville de Paris pour la France. Dans cette course, la
distance était de 60 kilomètres environ, en terrain accidenté; plus de
deux cents chevaux entrèrent en ligne. Les trois premiers arrivés
étaient des ambleurs.
On n'a pas gardé, il est vrai, le souvenir d'une autre course aussi
importante dans ces contrées. Mais il arrive parfois de voir assigner un
prix de 2,000 brebis ou de 1,000 pièces d'or.
Pendant que les chevaux courent au loin, les spectateurs se livrent à
des luttes. Ils sont groupés en deux camps: d'un côté les Kirghises du
village, de l'autre ceux de la plaine. Dans chaque parti, un chef armé
d'un bâton maintient l'ordre et désigne les combattants. Ceux-ci gardent
leurs vêtements et s'en servent même pour se saisir les uns les autres;
ils ne s'empoignent pas à bras le corps, mais se tiennent les bras
tendus, de sorte que tout l'effort est supporté par les reins. La
victoire reste à celui qui a renversé son adversaire sur le dos. Les
Kirghises, très amateurs de ce genre de combat, excitent les champions
par leurs cris.
Mais tout à coup les assistants, oubliant la lutte, rompent le cercle,
se poussant, se bousculant, s'écrasant, pour se porter d'un même côté.
Tandis que ceux qui sont à pied cherchent leurs chevaux, ceux restés en
selle partent au triple galop. C'est qu'on a annoncé l'arrivée des
cavaliers. Les commissaires de la course vont avoir alors fort à faire
pour empêcher certaines tricheries, car les jockeys portent, fixées à
leur selle, des cordes qu'ils lancent à leurs amis. Ceux-ci, arrivant
montés sur des chevaux frais, relèvent ainsi l'allure du coursier dans
le dernier effort, tout en paraissant simplement courir à côté de lui;
puis ils lâchent la corde au bout de quelques centaines de mètres.
Les gens du steppe ont sans doute la vue plus perçante que la nôtre, car
c'est seulement quelques minutes après eux que nous commençons à
apercevoir quelque chose comme un nuage de poussière d'abord, puis un
point noir qui va grossissant et finit par nous montrer la forme d'un
cheval. Le premier arrivant a une avance de 150 mètres. Il passe avec
peine au milieu de la foule des cavaliers qui se pressent sur son
passage pour le féliciter. La monture ne semble pas trop fatiguée et
pourrait aller encore quelque temps. Elle vient pourtant de fournir 53
kilomètres 200 mètres en deux heures quatre minutes. Les cinq ou six
suivants arrivent assez près les uns des autres. Quelques-uns ont
franchi, trois jours auparavant, une distance de 300 à 600 kilomètres
pour venir prendre part à la course. Un cheval tombe foudroyé, quand son
cavalier l'arrête; les autres sont conduits aux tentes voisines où on
les pansera. Quant aux jockeys, ils ne paraissent pas se ressentir de
l'effort qu'ils viennent de faire: ils ont l'habitude de ces exercices.
Le gagnant frappe sur sa cuisse, en signe de remerciements pour une
récompense personnelle que nous lui remettons. Il l'a bien méritée, car
sa part personnelle du prix acquis en principe par sa tribu est des plus
minimes.
La _baïga_ est terminée. Les chefs viennent partager avec nous le plat
favori des Sarthes, le _palao_ composé de mouton cuit en morceaux dans
son jus avec du riz et des oignons. Dédaignant les cuillers de bois qui
nous sont offertes, ils le mangent, selon la coutume, avec la main.
Le _Koumis_ coule à flots; les gagnants célèbrent leur triomphe; les
vaincus se consolent de la défaite. Tout le monde s'amuse. La foule se
presse autour d'un barde accroupi devant la tente; celui-ci, les jambes
croisées, accompagne, en remuant la tête, son chant sur une sorte de
guitare à trois corde. D'une voix forte il improvise des louanges des
deux étrangers venus de si loin, du beau pays de France. Nous sommes
sous le charme de cette voix mâle et pure qui se fait entendre sur un
rythme si doux. Puis la nuit vient; elle couvre déjà la plaine de son
ombre et chacun songe au retour.
L'heure où, selon le commandement du prophète, on ne distingue plus un
fil blanc d'un fil noir est passée, sans, cependant, que le nom d'Allah
ait été invoqué. C'est pourtant la fête du Courban Baïran qui nous a
amenés tous ici. Mais ils ne croient plus, ces gens qui ont conquis le
monde. Avec leur foi guerrière ils ont perdu la foi religieuse. Ils
n'aiment plus que leurs chevaux, leur femmes et le steppe, le steppe
immense.
Henri d'Orléans.
[Illustration: L'arrivée. D'après des photographies du prince Henri
d'Orléans.]
[Illustration: DE PARIS A MOSCOU SUR DES ÉCHASSES.--Le départ de Sylvain
Dornon.]
[Illustration: THÉÂTRE DE L'OPÉRA.--Le «Mage», opéra en cinq actes,
paroles de M. J. Richepin, musique de M. J. Massenet. Le Camp: La scène
d'amour du 1er acte entre Zarastra (M. Vergnet) et Anahita (Mme
Lureau-Escalaïs).]
[Illustration: THÉÂTRE NATIONAL DE L'OPÉRA.--Le «Mage», opéra en cinq
actes, paroles de M. Jean Richepin, musique de M. J. Massenet. Le
Temple: délivrance d'Anahita par les Touraniens, au 4e acte.]
[Partition musicale.]
LE MAGE
OPÉRA EN CINQ ACTES