LES PIONNIERS DU SAHARA

L'ILLUSTRATION

Prix du Numéro: 75 cent.

SAMEDI 21 MARS 1891

49e Année--Nº 2508

[Illustration: La bénédiction des rameaux devant l'église

Saint-Germain-l'Auxerrois.]

[Illustration: COURRIER DE PARIS]

Causerie de carême. Variations sur le concours hippique. Dernières

polémiques à propos l'Opéra et de la direction nouvelle. Si nous

n'avions point le _Mage_, qui est une nouveauté, et _Mariage Blanc_, qui

sera la primeur de cette fin de semaine, le Courrier de 1891

ressemblerait fort au Courrier de 1890 à pareille date, car on a tout

dit sur les prédicateurs du carême, qui ne se renouvellent guère, et sur

les programmes du concours hippique, qui ne se renouvellent pas.

L'agonie du prince Napoléon a préoccupé encore les esprits, et le drame

de l'hôtel de Russie, drame historique et drame de famille, a tenu

éveillée l'attention du public. Je ne sais qui a rappelé, à propos de

cette lutte contre la mort, la fameuse _coquille_--malicieuse ou

involontaire--qui s'étala en plein _Moniteur_ lors de la maladie suprême

du roi Jérôme. Les médecins avaient écrit sur leur bulletin: «Le _mieux_

persiste»; les typographes du Moniteur imprimèrent: «Le _vieux

persiste_.» Il y eut grande colère aux Tuileries lorsque le premier

numéro du journal officiel arriva. Vite, on expédia un aide-de-camp à

l'imprimerie du _Moniteur_ pour arrêter le tirage, ce qui fut fait. Mais

de nombreux exemplaires étaient déjà sortis de la presse. On les paya,

par curiosité, jusqu'à cinq cents francs le numéro. Un collectionneur

anglais alla jusqu'à mille francs.

On se racontait ces souvenirs d'un autre temps lundi dernier à l'Opéra,

tout en causant de Varedha, prêtresse de la Djaki, et d'Anahita, reine

du Touran. Cette première représentation du _Mage_ n'était en réalité

que la _seconde_, et tout le monde officiel avait assisté le samedi à la

répétition générale. Ce sont les répétitions décidément qui deviennent

les _premières_. M. le préfet de police le sait si bien, qu'il donnait

une soirée le lundi, pendant que le rideau se levait sur cet opéra

touranien--et très parisien de par ses auteurs, le musicien et le poète.

N'y a-t-il pas une romance qui commence par quelque chose comme:

O beau pays de la Touraine...

Si je ne me trompe, c'est même dans les _Huguenots_ qu'on la chante. Eh

bien, avec le _Mage_ il ne s'agit plus de la Touraine, mais des

Touraniens, et on nous restitue à l'Opéra le refrain d'une chanson

touranienne qui date de deux mille cinq cents ans _avant l'ère

chrétienne_. Elle est d'ailleurs tout à fait préhistorique, cette

chanson-là. Le refrain, imprimé dans la brochure, est:

Là, leïà, leïà, leïà, à, à!

Relisez bien: c'est du touranien. M. Richepin, qui est un bon Touranien

et un bon poète, a, pour nous, évoqué ce refrain que je conserve comme

un bibelot antique et précieux.

Là, leïà, leïà, leïà, à, à!

En touranien, cela correspond-il à _Au clair de la lune_ ou à la

_Marseillaise?_ Je n'en sais rien, n'étant pas très versé dans les

secrets de la Bactriane.

Mme Dieulafoy nous le dirait peut-être.

Là, leïà, leïà, leïà...

Il y a d'autre vers, heureusement, dans le _Mage_, et des vers français,

d'une belle venue, d'un beau souffle. Il n'eut plus manqué qu'après les

vers décadents, les vers symbolistes, les vers déliquescents, nous

fussions menacés de vers touraniens.

*

* *

Ce jour même où le touranisme pénétrait à l'Opéra, les poètes avaient

suivi le convoi d'un des leurs, un maître, M. de Banville, qui méritait

bien un peu de soleil autour de son cercueil, lui si épris de lumière et

de joie. Hélas! il est parti par un jour humide et triste, cruel aux

nerveux et aux rhumatisants, un lugubre temps de carême.

Mais les amis du mort ont réparé l'injustice du temps.

Si jamais poète fut enseveli sous des roses, c'est Théodore de Banville.

Les fleurs qu'on a répandues sur son cercueil n'étaient pas des fleurs

de rhétorique. On l'aimait beaucoup, on l'a pleuré vraiment. Des poètes

ont tenu les cordons du poêle, et ils ont ajouté des sonnets aux chants

de la maîtrise de Saint-Sulpice.

--_Fleurs sur fleur, flowers upon flowers_, comme dit le Laërte

d'_Hamlet_.

Théodore de Banville était devenu pour les jeunes poètes de ce temps le

père, depuis la disparition de Victor Hugo. On l'eût profondément

outragé, si on l'eût comparé au maître.

--Il y a tout dans Victor Hugo, disait-il, et je lis tous les matins

deux ou trois pages de ce grand homme, en l'admirant chaque jour

davantage.

Il n'eût pas admis le moindre point de comparaison. Mais, si la

paternité poétique de Victor Hugo, si je puis dire, était faite

d'autorité et de grandeur, celle de Banville était faite de tendresse.

Il régnait et rayonnait par une grande bonté. Oh! une bonté qui n'allait

pas sans quelque dédain et ne se faisait point parfois faute de railler.

Mais une bonté vraiment bonne, souriante, avec une philosophie résignée.

A soixante-huit ans, Théodore de Banville est mort jeune. Il écrivait et

chantait encore la veille de sa mort. Sa santé, chancelante autrefois,

si chancelante qu'on l'avait cru perdu un moment, il y a des années,

s'était raffermie, et on pouvait espérer que ce jeune vieillard, si je

puis dire, deviendrait un aïeul.

Il y a vingt-cinq ou trente ans, on désespérait de le sauver. Il partait

pour le Midi, condamné par la science, et c'est de là qu'il rapporta son

joli volume, la _Mer de Nice_.

Comme il allait partir, l'impératrice Eugénie, qui aimait ses poésies,

demanda pour lui la croix à je ne sais quel ministre.

L'Excellence répondit:

--Je la donne d'autant plus volontiers que c'est une croix sur un

tombeau.

Dieu merci, Banville devait survivre et vivre de longue années encore

pour notre joie et nos oreilles, car sa muse chantait une chanson toute

particulière où il y avait comme des tintements de rires et des bruits

de baisers.

C'était un Parisien du boulevard et c'était un Hellène du temps de

Périclès. Il passait des Funambules à Athènes. Il entrait chez Debureau

eu sortant du Parthénon. Debureau! Pierrot, ce Pierrot que, depuis,

Willette a modernisé et revêtu d'un habit noir. Théodore de Banville

l'aimait et l'a étudié avec une joie particulière. Celle de ses oeuvres

qui fit sensation il y a trente ans, le livre des _Odes funambulesques_,

naquit de cet amour des mimes et des clowns. Il jongla avec les mots

comme l'étonnant Schaffer jongle avec des tables au Nouveau-Cirque.

Passez, muscade! sautez, vocables! Ce fut, lorsque parut ce volume, un

éblouissement. Ces _Odes funambulesques_ ont marqué une date dans

l'histoire de la poésie. Depuis on a beaucoup abusé de ces fantaisies,

mais que c'était charmant lorsque Banville apparut, parmi les hommes

graves, avec la clochette de Puck et le rire ailé d'Ariel!

La fantaisie, c'était son domaine, à ce rimeur qui pourtant comprenait

le réalisme de Champfleury et le naturalisme de Zola. Il passa dans la

vie comme s'il eût traversé un théâtre, s'amusant si la comédie était

bonne, indulgent si elle lui paraissait médiocre. Oh! le théâtre, il

l'adorait! ce monde de carton et de toiles peintes lui semblait plus

séduisant et, je crois même, plus vrai que l'autre. «J'ai connu des

poètes, a-t-il écrit quelque part. Vous croyez que le seul rêve de ces

païens est de gravir la montagne sainte où Cypris à la chevelure rousse

boit avec les dieux ivres de calme? Non! il y a un monde cher à la

fantaisie qu'ils préfèrent encore peut-être aux lauriers-roses de cet

Olympe enchanté à la voix du rythme et des lyres! Il y a un univers créé

par la pensée qui est à eux seuls, et où aucun bourgeois n'a jamais

pénétré. Cet univers est immense et infini et il a pour horizon _un

chiffon de toile à raies roses..._

Ce chiffon de toile à raies roses--semblable au manteau de

Scapin--Banville l'a toujours suivi des yeux, comme un soldat suit le

drapeau dans la bataille. Il n'a voulu être rien que poète et il l'a été

jusqu'aux moelles. Tout pour lui était un prétexte à rimes exquises, à

rimes riches. Les vers, il les disait impassiblement--lui le

passionné--en serrant les dents, avec un sourire éclairant sa figure

sans barbe, paterne et narquoise. Toujours original, il n'a pas voulu

qu'on prononçât de discours sur sa tombe. Cet amoureux des mots avait

horreur des phrases. Il n'a pas voulu être de l'Académie. Il en eût été.

On lui avait, je crois, fait des ouvertures. Il répondait:

--Non. Trente-huit ou trente-neuf visites, je me fatigue facilement; il

y aurait trop d'étages à monter.

--On vous donnera des ascenseurs, répliquait un de ses jeunes amis,

Coppée ou Sully-Prudhomme.

--Eh bien, voilà: les ascenseurs, je les redoute. La nature nous a donné

des jambes, ce n'est pas pour les échanger contre des machines. Je suis

superstitieux. Tout cela est mauvais.

Superstitieux, on l'a dit, au point qu'il n'eût rien entrepris un

vendredi ou un 13. Or, voyez l'ironie des choses, Théodore de Banville

est mort un vendredi et un 13.

Cette terreur du vendredi est tellement répandue que, ce jour-là (on l'a

remarqué), les omnibus font moins de recettes que les autres jours.

Avoir peur d'un accident, en omnibus, faut-il dire que voilà qui est

bien parisien? Eh non, c'est bien humain. L'humanité aura toujours de

petites terreurs enfantines.

Un poète, c'est un enfant par la vivacité des impressions, c'est, par le

coeur, un homme épris de tout ce qui est beau en ce monde. On a souvent

dit que Banville était un païen, dans le sens délicat et élevé du mot.

Ce païen est mort en chrétien et les lettres de faire-part portaient que

sa mort (cependant subite) avait été bénie par le pape. Peut-être, comme

les voyageurs qui savent que le départ aura lieu à l'improviste,

Théodore de Banville avait-il pris d'avance son passeport. Et ce n'est

pas peut-être, cela est certain. Il croyait.

--Ah! disait-il un jour à Victor Hugo, parlant de la mort, quelle belle

occasion vous avez d'affirmer votre immortalité! que l'auteur de

Notre-Dame de Paris soit enterré à Notre-Dame!

Ce nom de Hugo revient encore sous la plume comme une actualité et il

est écrit qu'aujourd'hui nous ne parlerons que des poètes, ou de leurs

petits-fils.

Le jeune Georges Hugo a dit adieu, pour un temps, à la vie parisienne et

s'est jeté bravement à la vie de devoir, dans la mer et le vent, parmi

les embruns dont Pierre Loti parle à son frère Yves. Du Cirque des

Champs-Elysées passer à l'Océan, c'est bien. Où ai-je lu ce joli mot:

Victor Hugo dirait à son petit-fils: «Sois brave comme Gilliat, tue la

pieuvre et deviens, toi aussi, un travailleur de la mer!»

Le petit-fils l'a fait, cela, et c'est bien.

Les _premières_ y perdent un spectateur élégant et la patrie y gagne un

soldat qui porte le plus beau nom de la France. Maintenant--entre

nous--il serait bon qu'on ne parlât plus des descendants de nos gens

illustres que quand ils auront fait eux-mêmes des oeuvres. Pour une

démocratie, ce pays semble aimer vraiment un peu trop les dynasties.

Il y a encore des oeuvres, du reste, en ce pays. M. Zola a donné

l'_Argent_ cette semaine. Pour lui, l'argent est une force, et une force

respectable, malgré les infamies qu'il fait commettre. Toute la thèse du

romancier est là. Il ne s'incline pas devant le _Veau d'Or_, mais,

dirai-je volontiers, il trouve que le Veau d'Or n'est pas un Veau. Un

Taureau si l'on veut. Mais un veau, non pas. Une Force, vous dis-je. Et,

en cela, M. Zola est bien l'élève de Balzac.

--Être riche, disait l'auteur de la _Comédie humaine_, c'est être libre.

Être libre, c'est être tout. Balzac eût volontiers donné le mot d'ordre

qu'on a tant reproché à M. Guizot: «Enrichissez-vous!»

--Pourquoi faire porter à l'argent, dit Zola, la peine des crimes dont

il est la cause? L'amour est-il moins souillé, lui qui crie la vie?

C'est le dernier mot du livre et il est éloquent.

J'en ai lu un autre livre qui est bien curieux: c'est _Une année de ma

vie_ par M. le comte de Hübner que nous avons connu baron de Hübner et

ambassadeur d'Autriche à Paris. Fin diplomate, causeur exquis, comme il

contait ses souvenirs! Aujourd'hui il les écrit. Il cite un bien joli

mot de Metternich--piquant à répéter au lendemain du 18 mars qu'on vient

de fêter:

--En comparant la Révolution à un livre, je dirais que nous en sommes

encore à l'avant-propos, tandis que la France est arrivée à peu

près--pas tout à fait--aux dernières pages.

Les _mots_ de Metternich valaient ceux de Talleyrand.

Rastignac.

LES PIONNIERS DU SAHARA

On sait l'esprit et le but de l'Association fondée sous ce titre par le

cardinal Lavigerie. Les documents, texte et dessins, que nous publions à

ce sujet, nous viennent en droite ligne des confins du Sahara et nous

sont fournis par un homme qui, accompagnant l'éminent cardinal dans

toutes ses pérégrinations, travaillant lui-même sous ses yeux, était le

mieux placé du monde pour donner de cette grandiose entreprise un

tableau empreint de tout le caractère de vérité et de tout le relief

désirables.

Il n'est pas possible de rêver plus belle promenade que la route de

Tuggourt au sortir de Biskra. Cette magnifique route ensoleillée

traverse l'oasis dans toute sa longueur, elle est sillonnée par les

caravanes apportant du sud les récoltes de dattes sur le marché de

Biskra et par une foule de petits gamins, vêtus des oripeaux les plus

bariolés, qui, chantant, jouant et courant, vivent presque uniquement de

la charité des touristes, nombreux à cet endroit. Mais où il faut les

voir, c'est sur le passage de Mgr Lavigerie.

Chaque jour, le cardinal se rend au monastère qui s'achève pour recevoir

les pionniers du Sahara, et c'est alors une bousculade générale parmi

tous ces petits négrillots.

Sitôt que la voiture de Son Eminence paraît, ce sont des cris de joie et

des courses échevelées pour attraper au vol les sous que leur jette

monseigneur. «Sourdi, sourdi barca, monsieur le marabout!» (un sou, un

sou seulement!) Pauvres petits négros, se doutent-ils de ce que fait en

ce moment pour leur race le «Marabout Kébir», comme ils l'appellent (le

grand Marabout)?

La M'Sallah (maison de prière), telle est l'inscription gravée sur le

fronton de cette maison bâtie un peu dans le style florentin qui vient

si joliment réveiller de sa tache blanche les bouquets de palmiers du

bord de la route. Il y a un an à peine elle commençait à sortir de terre

et déjà toute cette population, si hostile pour nous, sait maintenant

que là seront soignés les plus pauvres, les plus déshérités, les plus

humbles; aussi faut-il voir l'étonnement de ces pauvres diables qui

n'attendent habituellement que des coups de bâtons de notre

civilisation. Que sera-ce quand bientôt de pareils asiles s'élèveront

là-bas, bien loin dans le sud, à El Golea, plus loin à Amguid, plus loin

encore, partout où il y aura des malheureux, des martyrs!

Nous croyions encore, il y a peu de temps, que l'esclavage et la traite

des nègres étaient abolie depuis nombre d'années. Malheureusement il

n'en est rien et les récits rapportés par les missionnaires nous

affirment l'existence de ces horribles coutumes.

«Les villages paisibles des nègres de l'intérieur sont cernés, tout d'un

coup, pendant la nuit, par ces féroces aventuriers. Presque jamais ils

ne se défendent, ou ceux qui le font sont bientôt massacrés par des

hommes armés jusqu'aux dents. Ces malheureux fuient dans les ténèbres;

mais tout ce qui est pris est immédiatement enchaîné et entraîné,

hommes, femmes et enfants, vers des marchés lointains. On les y amène de

contrées situées à soixante, quatre-vingts et cent jours de marche.

Alors, commence pour eux une série d'épouvantables misères. Tous les

esclaves sont à pied; aux hommes qui paraissent les plus forts et dont

on pourrait craindre une révolte, on attache les mains et quelquefois

les pieds, de telle sorte que la marche leur devient un supplice, et sur

leur cou on place des cangues à compartiments, qui en relient plusieurs

entre eux.

On marche toute la journée au milieu des sables ou des terres brûlantes.

Les conducteurs barbares sont seuls à cheval ou sur leurs chameaux. Le

soir, lorsqu'on s'arrête pour prendre du repos, on distribue aux

prisonniers quelques poignées de sorgho cru, c'est toute leur

nourriture. Le lendemain il faut repartir.

Mais, dès les premiers jours, les fatigues, la douleur, les privations,

en ont affaibli un bon nombre. Les femmes, les vieillards, s'arrêtent

les premiers. Alors, afin de frapper d'épouvante ce malheureux troupeau

humain, ses conducteurs s'approchent de ceux qui paraissent plus

épuisés, armés d'une barre de bois, pour épargner la poudre. Ils en

assènent un coup terrible sur la nuque des victimes infortunées, qui

poussent un cri et tombent en se tordant dans les convulsions de la

mort.

Le troupeau terrifié se remet aussitôt en marche. L'épouvante a donné

des forces aux plus faibles. Chaque fois que quelqu'un s'arrête, le même

affreux spectacle recommence.

C'est ainsi que l'on marche, quelquefois des mois entiers. La caravane

diminue chaque jour. Si, poussés par les maux extrêmes qu'ils endurent,

quelques-uns tentent de se révolter ou de fuir, leurs maîtres féroces,

pour se venger d'eux, leur tranchent les muscles des bras et des jambes,

à coups de sabre ou de couteau, et les abandonnent ainsi le long de la

route, attachés l'un à l'autre par leur cangue, et ils meurent de faim

et de désespoir. Aussi a-t-on pu dire, avec vérité, que si l'on perdait

la route qui conduit de l'Afrique équatoriale aux villes où se vendent

les esclaves, on pourrait la retrouver aisément par les ossements des

nègres dont elle est bordée!

On calcule que chaque année, quatre cent mille nègres sont les victimes

de ce fléau!

Enfin, on arrive sur le marché où on conduit ce qui reste de ces

infortunés, après un tel voyage. Souvent c'est le tiers, le quart,

quelquefois moins encore, de ce qui a été pris au départ (1).»

Note 1: Lettre du cardinal Lavigerie au pape Léon XIII, mars 1888.

Il a fallu le zèle et le dévouement infatigables de Son Eminence le

cardinal Lavigerie pour concevoir le remède à ces crimes et rêver la

liberté pour ces esclaves. Il a fallu sa voix puissante pour émouvoir le

monde entier et l'intéresser à la réussite de cette entreprise si pleine

de périls.

Mais, cette fois, ce ne sont plus des missionnaires, martyrs désignés,

qu'il envoie, ce sont de vrais défenseurs armés, qu'il élève pour rendre

à cette race opprimée la vie avec la liberté. De cette idée est né un

nouvel ordre religieux rappelant en tous points l'ordre de Malte.

En effet, l'Association (c'est ainsi que le cardinal la désigne) des

frères armés ou pionniers du Sahara, est composée de volontaires qui,

armés des meilleures armes modernes, iront créer au milieu des peuplades

sauvages du Sahara des centres de civilisation, défricher la terre,

creuser des puits, et employer toutes leurs forces à soulager de toute

façon les misères dont ils seront les témoins.

Et c'est non seulement une oeuvre éminemment humanitaire, mais encore ce

sont les intérêts de la France sauvegardés, notre commerce accru,

l'avenir de notre plus belle colonie assuré. L'est-il bien en ce moment,

si l'on réfléchit à l'issue terrible et habituelle de toutes les

tentatives de pénétration dans le Sud? Qui nous dit que ces Touaregs,

ces Snoussyas, si férocement réputés, encouragés par leurs tristes

succès répétés, ne se lèveront pas bientôt en masse et ne viendront pas

entraîner dans une insurrection générale des tribus toujours prêtes à la

révolte?

Même, chose étrange, ce n'est pas à la prédication directe de l'Évangile

que Son Eminence compte recourir d'abord.

«..... L'expérience universelle des missions montre que le monde

mahométan est inaccessible aux inspirations diverses de la foi

chrétienne et fermé à la prédication immédiate de l'Évangile. On peut le

changer à la longue, mais, pour cela, il faut n'employer que les

bienfaits, l'aumône, le soin des malades, et entraîner ainsi

insensiblement les sectateurs de l'Islam, par une lente évolution, dans

le courant du monde chrétien.

C'est ainsi que nous avons commencé, chargeant nos missionnaires de

secourir les misères qui les entouraient, de soigner les malades, de

répandre autour d'eux les bienfaits de l'ordre et de la paix:

l'agriculture, l'industrie, tout ce qui constitue, en un mot, les

avantages extérieurs de notre civilisation, les seuls auxquels de

semblables natures, enflammées par une foi aveugle et farouche, puissent

se montrer accessibles.

C'est dans ces conditions que sont partis les premiers missionnaires.

Mais nous avons pu constater, dès la première heure, qu'il ne leur

suffisait pas de faire le bien autour d'eux, de guérir les malades, de

sacrifier même leur vie; nous avons vu que l'hostilité implacable des

barbares n'était pas vaincue par ces sacrifices, et que, comme il arrive

auprès de certains furieux, avant même de pouvoir tenter de les guérir

par les secours de l'art, il fallait les mettre dans l'impossibilité de

nuire et de se perdre eux-mêmes (2).»

Note 2: Lettre du cardinal Lavigerie, 1891.

Pour réussir dans une entreprise aussi complexe, aussi pleine de

difficultés, il importe de les prévoir toutes, il importe que la troupe

mise en campagne soit aguerrie et puisse subvenir elle-même à tous ses

besoins. Aussi les détails de l'organisation intérieure de l'ordre

sont-ils fort ingénieusement établis.

Chaque compagnie des Pionniers du Sahara est séparée en quatre ou cinq

groupes de nombre inégal concourant tous à la prospérité de l'unité qui

est de cinquante hommes. Ces groupes se dénombrent ainsi: celui des

infirmiers, chargés du soin des malades et de tout ce qui concerne la

propreté, l'hygiène, l'entretien des vêtements selon les règles de la

salubrité et de la prudence; le groupe des artisans, chargés de tout ce

qui concerne la construction et l'entretien des habitations et du réduit

commun; le groupe des agriculteurs, des frères préposés aux soins de la

culture, des eaux, de la nourriture ordinaire, boulangers, cuisiniers et

servants divers; enfin, des chasseurs destinés à trouver, dans le gibier

du Sahara, un supplément nécessaire aux troupeaux qui seront confiés à

la garde des indigènes.

Ces différents groupes sont placés sous l'autorité d'un commandant et de

deux lieutenants; des sergents et des caporaux se partageront les autres

fractions. Ces chefs sont choisis à l'élection et nommés par Mgr le

vicaire apostolique du Sahara sous l'autorité canonique duquel l'ordre

est placé.

Indépendamment de cette hiérarchie, des moniteurs sont chargés de la

direction de chacun des divers groupes qui seront formés selon la nature

des occupations de chacun.

Aucun de ces volontaires ne doit avoir plus de trente-cinq ans. Un an de

noviciat a été jugé nécessaire pour les aguerrir aux difficultés de la

vie qu'ils devront mener. Ils l'emploieront à apprendre la langue arabe,

à se perfectionner dans le rôle qu'ils auront demandé à remplir, et à

rompre leur corps aux fatigues d'un climat souvent pénible et à

l'alimentation plus que frugale du Sahara.

A la fin de ce noviciat, ils seront appelés, s'il y a lieu, à prendre un

engagement quinquennal, d'après le vote, à la majorité des voix et au

scrutin secret, de tous les membres de la communauté. Cet engagement se

renouvellera tous les cinq ans.

Les Frères du Sahara auront trois tenues: la grande tenue, et la tenue

de combat, toute blanche, se composant d'une tunique longue serrée à la

taille par un ceinturon, la croix rouge de Malte sur la poitrine, le

pantalon, un large burnous blanc, comme coiffure le casque blanc,

surmonté d'un plumet blanc et orné de la croix.

La seconde tenue rappellera beaucoup le costume des Arabes, et aura

comme pièces principales la gandoura avec la croix rouge sur la

poitrine, et le burnous. Un détail qui va bien étonner nos Parisiens. Le

chapeau sera de paille, pointu, et à bords très larges, de façon à

préserver les épaules. C'est le chapeau des Touaregs tel qu'ils l'ont

dans le désert.

Les Frères ne porteront ce costume que dans leurs marches, qu'ils feront

toujours à dos de chameaux.

La troisième tenue, la plus simple, celle de travail, se composera

presque uniquement d'une sorte de sarrau serré à la taille, et du casque

blanc comme coiffure.

Tel est ce nouvel ordre si curieux, si spécial, et bien digne de tenter

les vocations, selon l'esprit religieux moderne. Comme l'écrivait

dernièrement, avec sa haute raison, Son Eminence le cardinal Lavigerie,

«la vie exclusive de méditation et de prière est au dernier point

respectable; mais elle n'est pas faite pour tous, et en particulier dans

les temps où nous vivons, qui sont des temps d'agitation inquiète, de

mouvement fébrile et perpétuel, ce n'est qu'à l'exception qu'elle peut

convenir.

«L'homme de notre temps a surtout besoin d'action extérieure, par suite

de l'abaissement des caractères.

«Le silence et la contemplation ne sont pas supportés par tous. Mais en

soi l'homme peut se sanctifier par l'action comme par la contemplation

et par la prière, surtout quand cette action est vivifiée, purifiée par

des vertus telles que la charité, le désir d'expiation, le détachement

des choses terrestres, l'amour de la patrie chrétienne, l'amour du

travail, le désir de procurer le bien des hommes et la gloire de Dieu.»

C'est ce but que se proposent les Frères du Sahara.

L'Illustration, No. 2508, 21 Mars 1891 · 第 1 / 28 题