C’est le lendemain qu’il aurait fallu voir le village, lorsque chacun
voulut reconnaître ce qui lui restait et ce qui lui manquait, et qu’on
s’aperçut qu’un grand nombre de Républicains, de uhlans et de Croates
avaient passé par derrière dans les maisons, et qu’ils avaient tout
vidé! C’est alors que l’indignation fut universelle, et que je compris
combien le mauser avait eu raison de dire: «Maintenant les jours de
calme et de paix se sont envolés par ces trous!»
Toutes les portes et les fenêtres étaient ouvertes pour voir le dégât,
toute la rue était encombrée de meubles, de voitures, de bétail, et de
gens qui criaient: «Ah! les gueux... Ah! les brigands... ils ont tout
pris!»
L’un cherchait ses canards, l’autre ses poules; l’autre, en regardant
sous son lit, trouvait une vieille paire de savates à la place de ses
bottes; l’autre, en regardant dans sa cheminée, où pendaient la veille
au matin des andouilles et des bandes de lard, la voyait vide, et
entrait dans une fureur terrible; les femmes se désolaient en levant les
mains au ciel, et les filles semblaient consternées.
Et le beurre, et les œufs, et le tabac, et les pommes de terre, et
jusqu’au linge, tout avait été pillé; plus on regardait, plus il vous
manquait de choses.
La plus grande colère des gens se tournait contre les Croates; car,
après le passage du général, n’ayant plus rien à craindre des plaintes
qu’on pourrait faire, ils s’étaient précipités dans les maisons, comme
une bande de loups affamés et Dieu sait ce qu’il avait fallu leur donner
pour les décider à partir, sans compter ce qu’ils avaient pris.
C’est pourtant bien malheureux que la vieille Allemagne ait des soldats
plus à craindre pour elle que les Français. Le Seigneur nous préserve
d’avoir encore besoin de leur secours!
Nous autres enfants, Hans Aden, Frantz Sépel, Nikel Johann et moi, nous
allions de porte en porte, regardant les tuiles cassées, les volets
brisés, les hangars défoncés, et ramassant les guenilles, les papiers de
cartouches, les balles aplaties le long des murs.
Ces trouvailles nous réjouissaient tellement, que pas un n’eut l’idée de
rentrer avant la nuit close.
Vers deux heures, nous fîmes la rencontre de Zaphéri Schmouck, le fils
du vannier, qui redressait sa tête rousse et semblait plus fier que
d’habitude. Il tenait quelque chose caché sous sa blouse; et comme nous
lui demandions: «Qu’est-ce que tu as?» il nous fit voir la crosse d’un
grand pistolet de uhlan.
Alors toute la bande le suivit.
Il marchait au milieu de nous comme un général, et à chaque nouvelle
rencontre, nous disions: «Il a un pistolet!» Le nouveau venu se joignait
à la troupe.
Nous n’aurions pas quitté Schmouck pour un empire; il nous semblait que
la gloire de son pistolet rejaillissait sur nous.
Voilà bien les enfants, et voilà bien les hommes!
Chacun de nous se vantait des dangers qu’il avait courus pendant la
grande bataille:
«J’ai entendu siffler les balles, disait Frantz Sépel, deux sont entrées
dans notre cuisine.
--Moi, j’ai vu galoper le général des uhlans avec son bonnet rouge,
criait Hans Aden; c’est bien plus terrible que d’entendre siffler les
balles.»
Ce qui m’enorgueillissait le plus, c’était que le commandant républicain
m’avait donné de la galette en disant: «Avale-moi ça hardiment!» Je me
trouvais digne d’avoir un pistolet comme Zaphéri: mais personne ne
voulait me croire.
Schmouck, en passant devant le perron de la maison commune, s’écria:
«Venez voir!»
Nous montâmes le grand escalier derrière lui, et devant la porte du
conseil, percée d’une ouverture carrée, grande comme la main, il nous
dit:
«Regardez... les habits des morts sont là... Le père Jeffer et M. le
bourgmestre les ont conduits là ce matin, dans une charrette.»
Et nous restâmes plus d’une heure à contempler ces habits, nous grimpant
l’un à l’autre sur les épaules et soupirant: «Laisse-moi donc aussi
regarder, Hans Aden... c’est mon tour!»
Ces habits étaient entassés au milieu de la grande salle déserte, sous
la lumière grise de deux hautes fenêtres grillées. Il y avait des
chapeaux républicains et des bonnets de uhlans, des baudriers et des
gibernes, des habits bleus et des manteaux rouges, des sabres et des
pistolets. Les fusils étaient appuyés au mur à droite, et, plus loin, se
trouvait une file de lances. Cela donnait froid à voir, et j’en ai gardé
le souvenir.
Au bout d’une heure, et comme la nuit venait, tout à coup l’un de nous
eut peur, et se mit à descendre l’escalier en criant d’une voix
terrible: «Les voici!»
Alors toute la bande se précipita sur les marches, galopant les mains en
l’air et se bousculant dans l’ombre. Ce qui m’étonne, c’est que pas un
de nous ne se soit cassé le cou, tant notre épouvante était grande.
J’étais le dernier, et quoique mon cœur bondît d’une force incroyable,
au bas du perron je me retournai pour regarder; tout était gris au fond
du vestibule, la petite lucarne, à droite, éclairait les marches noires
d’un rayon oblique; pas un soupir ne troublait le silence sous la voûte
sombre. Au loin, dans la rue, les cris s’éloignaient. Je me pris à
songer que l’oncle devait être inquiet de moi, et je partis seul, non
sans me retourner encore, car il me semblait que des pas furtifs me
suivaient, et je n’osais courir.
Devant l’auberge des _Deux-Clefs_, dont les fenêtres brillaient au
milieu de la nuit, je fis halte. Le tumulte des buveurs me rassurait; je
regardai, par le petit vasistas ouvert, dans la salle où bourdonnaient
un grand nombre de voix, et je vis Koffel, le mauser, M. Richter et bien
d’autres, assis le long des tables de sapin, le dos courbé, le coude en
avant, en face des cruches et des gobelets.
La figure anguleuse de M. Richter, avec sa veste de chasse et sa
casquette de cuir bouilli, gesticulait sous le quinquet, dans la fumée
grisâtre:
«Voilà ces fameux Républicains, disait-il, ces hommes terribles qui
devaient bouleverser le monde, et que l’ombre glorieuse du feld-maréchal
Wurmser suffit pour disperser. Vous les avez vus plier les reins, et
allonger les jambes! Combien de fois ne vous ai-je pas dit que toutes
leurs grandes entreprises finiraient par une débâcle? Mauser, Koffel,
l’ai-je dit?
--Eh, oui, vous l’avez dit! répondit le mauser, mais ce n’est pas une
raison pour crier si fort. Voyons, monsieur Richter, asseyez-vous et
faites venir une bouteille de vin; Koffel et moi nous avons payé chacun
la nôtre. Voilà le principal.»
M. Richter s’assit, et moi je m’en allai chez nous. Il pouvait être
alors sept heures; l’allée était balayée, les vitres remises. J’entrai
d’abord dans la cuisine, et Lisbeth, en me voyant s’écria:
«Ah! le voici!»
Elle ouvrit la porte de la chambre en disant plus bas:
«Monsieur le docteur, l’enfant est là.
--C’est bon, dit l’oncle assis à table, qu’il entre.»
Et comme j’allais parler haut:
«Chut! fit-il en me montrant l’alcôve; assieds-toi, tu dois avoir bon
appétit?
--Oui, mon oncle.
--D’où viens-tu?
--J’ai été voir le village.
--C’est bien, Fritzel; tu m’as donné de l’inquiétude, mais je suis
content que tu aies vu ces misères.»
Lisbeth vint alors m’apporter une bonne assiettée de soupe, et tandis
que je mangeais, l’oncle ajouta:
«Tu connais la guerre, maintenant. Souviens-toi de ces choses, Fritzel,
pour les maudire. C’est une bonne instruction; ce qu’on a vu jeune nous
reste toute la vie.»
Il se faisait ces réflexions à lui-même; moi, j’allais toujours mon
train, le nez dans mon assiette. Après la soupe, Lisbeth me servit des
légumes et de la viande; mais au moment où je prenais ma fourchette,
voilà que j’aperçois, assis près de moi sur le plancher, un être
immobile qui me regardait. Cela me saisit.
«Ne crains rien, Fritzel», me dit mon oncle en souriant.
Alors je regardai, et je reconnus que c’était le chien de la cantinière.
Il se tenait là gravement, le nez en l’air, les oreilles pendantes,
m’observant d’un œil attentif à travers ses poils frisés.
«Donne-lui de tes légumes, et vous serez bientôt bons amis», dit
l’oncle.
Il lui fit signe d’approcher; le chien vint s’asseoir près de sa chaise,
et parut bien content des petites tapes que l’oncle lui donnait sur la
tête. Il lapa le fond de mon assiette, puis se remit à me regarder d’un
air grave.
Vers la fin du souper, j’allais me lever, quand des paroles confuses
s’entendirent dans l’alcôve. L’oncle prêtait l’oreille; la femme parlait
extrêmement vite et bas. Ces paroles confuses, mystérieuses, au milieu
du silence, m’émurent plus que tout le reste; je me sentis pâlir.
L’oncle, le front penché, me regardait, mais sa pensée était ailleurs:
il écoutait. Le chien venait aussi de se retourner.
Dans la foule des paroles que disait cette femme, quelques-unes étaient
plus fortes.
«Mon père... Jean... tués... tous... tous... la patrie!...»
En regardant l’oncle, je voyais qu’il avait les yeux troubles et que ses
joues tremblaient. Il prit la lampe sur la table et s’approcha du lit.
Lisbeth entrait pour desservir; il se retourna et lui dit:
«Voici que la fièvre commence.»
Puis il écarta les rideaux; Lisbeth le suivit. Moi je ne bougeais pas de
ma chaise; je n’avais plus faim. La femme se tut un instant. Je voyais
l’ombre de l’oncle et celle de Lisbeth sur les rideaux; l’oncle tenait
le bras de la femme. Le chien était avec eux dans l’alcôve. Moi, seul
dans la salle noire, j’avais peur. La femme se mit à parler plus haut;
alors il me sembla que la salle devenait plus noire, et je me rapprochai
de la lumière. Mais au même instant, quelque chose parut se débattre;
Lisbeth, qui tenait la lampe, recula, et la femme toute pâle, les yeux
ouverts, se dressa en criant:
«Jean... Jean... défends-toi... j’arrive!»
Puis elle ouvrit la bouche, jeta un grand cri: «_Vive la
République!..._» et retomba.
L’oncle ressortit, bouleversé, en disant:
«Lisbeth, vite, vite, monte là-haut... dans l’armoire... la fiole grise
à bouchon de verre... Dépêche-toi!»
Et il rentra.
Lisbeth courait; moi je me tenais à la basque de l’oncle. Le chien
grondait, la femme était étendue comme morte.
La vieille servante revint avec la fiole; l’oncle regarda et dit d’une
voix brève: «C’est cela, une cuiller.»
Je courus chercher ma cuiller; il l’essuya, versa quelques gouttes
dedans, puis, relevant la tête de la femme, il lui fit prendre ce qu’il
y avait mis, en disant avec une douceur extrême:
«Allons, allons, du courage, mon enfant... du courage...»
Je ne l’avais jamais entendu parler d’une voix si douce, si tendre; mon
cœur en était serré.
La femme soupira doucement, et l’oncle l’étendit sur le lit en relevant
l’oreiller. Après quoi, il ressortit tout pâle et nous dit:
«Allez dormir, laissez-moi seul... je veillerai.
--Mais, monsieur le docteur, fit Lisbeth, déjà la nuit dernière...
--Allez vous coucher, répéta l’oncle d’un ton fâché; je n’ai pas le
temps d’écouter votre bavardage. Au nom du ciel, laissez-moi
tranquille... ceci peut devenir sérieux.»
Il nous fallut bien obéir.
En montant l’escalier, Lisbeth, toute tremblante, me dit:
«As-tu vu cette malheureuse, Fritzel? Elle va peut-être mourir... eh
bien! la voilà qui pense encore à sa République du diable. Ces gens-là
sont de véritables sauvages. Tout ce que nous pouvons faire, c’est de
prier que Dieu leur pardonne.»
Elle se mit donc à prier.
Je ne savais que penser de tout cela. Mais après avoir tant couru et
m’être crotté jusqu’à l’échine, une fois au lit, je m’endormis si
profondément, que le retour des Républicains eux-mêmes, leurs feux de
peloton et de bataillon n’auraient pu m’éveiller avant dix heures du
matin.