XLIII

Quand Madeleine sut que sa lettre avait été remise à Jacques, une grande

tranquillité descendit sur elle. Pendant deux jours elle eut le

sentiment d'une force ajoutée à sa vie, d'un élargissement de sa

destinée. Puis, des scrupules vinrent à naître, légers d'abord,

fugitifs, insaisissables, mais qui grandissaient, la tourmentaient

pendant son sommeil, et la faisaient timide devant sa mère, et contre sa

coutume depuis la rupture, plutôt inquiète, effarée que chagrine. Jeanne

eut le soupçon de quelque chose, et toute sa vigilance, qui s'était

détendue dans la conviction que Madeleine commençait à se résigner à

l'aventure, toute sa vigilance lui revint. Mais, la jeune fille étant

exonérée de toute action jusqu'au soir décisif, sa conduite et celle de

la nourrice ne fournissaient aucun indice à l'observation de sa mère

qui, forcément, dut s'en tenir aux conjectures. Toutefois, à force

d'induire et d'expérimenter par de petites demandes soudaines, les

hypothèses de Jeanne finissaient par confiner à la réalité.

Outre ce trouble apporté par Madeleine, un autre souci tourmentait Mme

Vacreuse au fur et à mesure qu'approchait la date du retour à Paris, le

souci de sa vanité, le souci de ce que pourrait penser son monde des

fiançailles rompues, du départ de Semaise. Malgré tout, malgré les

mesures prises par l'ex-fiancé, il y aurait des sceptiques, de ces gens

qui veulent voir l'équivoque en toutes choses, et ces gens-là

chuchotteraient. Dans cet agacement vaniteux, Jeanne se mettait à

regretter confusément que le mariage avec Jacques ne fût plus possible:

ce mari jeune, beau, fils d'un riche et d'un puissant, nécessairement

aurait fait s'incliner le monde. Et tout en rêvant à quelque péripétie

qui lui vint en aide, quelque situation suraiguë, une démarche

désespérée de Jacques, elle capitulait en partie, elle songeait qu'elle

renoncerait volontiers à exiger une démarche personnelle de Pierre,

qu'elle se contenterait d'un mot écrit d'excuse. Les événements parurent

devoir la seconder.

Le 21, au matin, après avoir pris une tasse de chocolat, elle fut prise

d'une défaillance et dut se mettre au lit. Le docteur, immédiatement

requis, ne reconnut qu'une recrudescence très légère de son mal et qu'il

déclarait due soit à une reprise prématurée du travail, soit à des

préoccupations intimes. Après son départ Jeanne demanda Madeleine. Quand

la jeune fille fut introduite auprès d'elle, Mme Vacreuse se montra très

affectueuse, très triste aussi, et finit par dire:

--Je ne vivrai peut-être plus longtemps, mon enfant... Je me fais

patraque!

Madeleine, très émue, subitement bourrelée de remords, s'inclina sur le

lit et sanglota:

--Voyons!... Ne te désole pas, dit la mère... Viens ici... là!

Et tandis que Madeleine l'embrassait, elle poursuivait l'idée qui lui

avait fait désirer cette entrevue: profiter du trouble de la jeune fille

pour obtenir une confidence, et elle murmura:

--Vois-tu!... Si j'avais en ce moment-ci une grande douleur... je crois

que ça me tuerait!...

Madeleine frissonna, avec une exclamation vague, touchée au plus

profond.

--Qu'as-tu donc, Madeleine?... Allons, Madeleine, regarde-moi...

dis-moi!...

Et risquant brusquement l'aventure:

--Je sais tout!...

Madeleine se jeta de côté avec un frémissement de terreur, balbutiait:

--Non!... non!...

--Si! fit la mère.

Et saisissant la main de la jeune fille elle l'attirait, elle la

regardait en face avec l'impassibilité morose qui dans l'enfance

épouvantait Madeleine, elle chuchottait:

--Allons, avoue... tu voulais partir?... Tu voulais nous abandonner...

Réponds donc!... Tu aurais eu ce courage, Madeleine!

La jeune fille ne répondait pas, grelottante, ses lèvres rouges

distendues sur les dents fines, écartelée entre son amour infini pour

Jacques et l'imagination affreuse de sa mère tuée par l'abandon. Chez

Jeanne, c'était, au fond, une rage, une sensation d'humiliation à l'idée

de ce triomphe de Jacques, et en même temps une satisfaction

indéterminée et vaniteuse d'avoir violemment arraché le secret. Elle se

tut quelques minutes, la tête roulée en arrière sur le traversin, les

paupières mi-closes et jouant un accablement extrême, une tristesse

immense. Puis, d'une voix exténuée, intermittente:

--Ah! Jamais je n'aurais cru... nous quitter... partir au loin... sans

calculer notre désespoir... et toi!... toi que j'ai aimée par-dessus

toute chose?

À travers son remords et sa souffrance, Madeleine songeait pourtant que

«ce par-dessus toute chose» ne comprenait pas l'orgueil de sa mère, et

elle revoyait les phases de son immolation, son amour jeté en holocauste

au sombre Dieu! Mais Madame Vacreuse s'arrêtait, retenait un cri «pour

un étranger!» disait sourdement:

--Si tu voulais m'écouter... Si tu voulais suivre mes conseils... tout,

peut-être, pourrait s'arranger!

La jeune fille tourna la tête, surprise, incrédule, avec pourtant,

l'éveil de l'espérance de son âge.

--Oui, si tu voulais! reprenait Jeanne... Et pourquoi pas, dis?... Tu

pourrais bien, une fois, me croire plus sage que toi.

Alors, avec un regard de douceur et d'humilité, avec le geste de

supplier sa mère de ne pas la tromper, Madeleine murmura:

--Que veux-tu que je fasse?

--Écrire, dit Jeanne... ce que je te dicterai.

--Ce que tu me dicteras?

Un frisson de défiance glacée, de terreur insinuante parcourut

Madeleine, puis le désir d'une péripétie heureuse triompha d'elle, et

elle répondit.

--Dicte... Je verrai!

--Prends du papier... dans le tiroir, là... Écris:

«Maman se contenterait d'un mot d'excuse écrite de Monsieur Pierre

Laforge, sinon tout est impossible!» Et signe.

--Oh non! Oh non! Je t'en supplie... pas ça! s'écria Madeleine.

Et le visage enterré entre ses petites mains, elle se plaignait

lentement, d'une manière navrante et continue:

--Écoute! dit Jeanne... C'est enfant! Veux-tu que je dise ce qui

arrivera si tu obéis?... Il arrivera ceci: Jacques ira à Paris, il

pressera de nouveau son père... il le suppliera plus longuement que la

première fois... il lui répétera qu'un mot à écrire c'est moins ennuyeux

qu'une démarche personnelle... et il vaincra... tenez! j'en suis sûre!

Et s'il ne réussissait pas...

Elle s'interrompit, elle hésita, et Madeleine, oppressée, répétait:

--Et s'il ne réussissait pas?

--Eh bien! reprit Jeanne... s'il ne réussissait pas... peut-être... oui,

peut-être je pourrais... trouver tout de même un moyen!

--Oh! balbutia la jeune fille.

Elle parut réfléchir encore, mais déjà était vaincue, son jeune cerveau

dépolarisé par l'affirmation de la mère, par le vague délicieux des

dernières paroles. Elle reprit la plume, écrivit les trois lignes

dictées, signa. Puis, l'adresse faite, Mme Vacreuse sonnait, faisait

venir la nourrice, et Madeleine donnait elle-même l'ordre de porter le

pli, grelottante d'un effroi intime, du pressentiment inanalysé d'une

contingence ténébreuse.

Les Corneilles · 第 41 / 47 题