Pierre, durant cette période, avait philosophé. L'éternel chirurgien
avait soigné les blessures, métamorphosé la grande haine en amertume
supportable. Nature belliqueuse, il avait plutôt agi que pleuré. Les
mauvaises bêtes de l'ambition s'étaient mises à hurler. Il avait résolu
de boxer le prochain un peu proprement. À un fond de nature escarpé, il
joignit l'idée d'un certain droit de revanche, et il se jeta
méthodiquement sur la société, se rua dans la lutte, avec la stricte
honnêteté légale, mais sans vains scrupules.
Très attentif, sobre, entreprenant, il établit sa base, écrasa
honnêtement les distraits et les faibles, et, estimant qu'il ne
demanderait pas grâce en cas de défaite, n'accorda guère de merci,
marcha d'accord avec les dix commandements de la religion du plus Fort.
Il fut de l'excellente race qui vit sans recueillement, ignore le sens
intime, bâtit des monuments en pièces de cent sous et se croit positive.
Il avait quelques amis, qu'il n'aimait guère, ni eux lui. Très fier de
ce qu'il dénommait son énergie, de son mouvement de loup chasseur, il
méprisait la bête humaine créatrice, la Caste de Pensée et de
Construction.
Pourtant, quand cet homme fort apprit le retour de Jeanne à Paris, il
eut une semaine d'affaissement. Il s'enferma chez lui, âpre. Le crâne
entre ses poings, il rêvait misérablement. Il songeait à l'ancienne
terre promise de sa destinée, à son mariage, à la Jeanne dont il avait
eu si grand faim, au formidable épanouissement de sa chair adolescente.
Il soupirait en rognant ses ongles, il revoyait la fiancée, la
sorcellerie de Jouvence, unique, et trépassée pour l'Éternité!
Graduellement le calme lui revint; il se rua, plus féroce, au torrent,
engagea des spéculations excellentes; les capitaux affluèrent vers lui,
il gagna l'estime des hommes de poids.
Un soir, chez un banquier israëlite, il entendit sonner le nom de Louis
Vacreuse. Il toisa ce rival victorieux, le trouva mesquin, de triste
encolure et de pauvre énergie, puis, quand Vacreuse se fut retiré, il
laissa échapper des épigrammes insultantes. Des bonnes gens
éparpillèrent ses paroles; il reçut une lettre brève où l'on exigeait
des excuses. Il les refusa, se battit, décousit très superficiellement
Vacreuse, et, de son côté, l'affaire en fût restée là.
Mais Jeanne avait été terriblement scarifiée des épigrammes du jeune
homme et d'autant plus que, devant la fortune montante du dédaigné, elle
devait bien s'avouer qu'en somme Pierre lui aurait assuré la fortune
tout comme Louis, avec l'amour en sus! Avec une féminine patience elle
se mit à étudier la vie de son ennemi et Pierre ne tarda pas à
s'apercevoir qu'on lui créait des difficultés, qu'on lui faisait une
guerre sourde, acharnée. Il savait d'où venaient les coups, et sa haine
se réveillait à mesure. Mais cette haine fut immense quand les perfidies
de Jeanne, s'attachant aux projets d'union du jeune homme avec une
gentille enfant de la Haute Banque, réussirent presque à amener une
rupture. De ce moment la lutte éclata, continuellement ravivée par les
humiliations subies à tour de rôle.
Impatiente de l'ascension continuelle de Laforge, Jeanne fut prise
d'ambition pour son mari. La fortune si considérable de Vacreuse
détourna cette ambition des choses d'argent; Jeanne élut la politique.
Vacreuse était quelconque, mais elle se crut de force à l'animer. Il
avait une belle voix, grave et portant loin, une diction claire, bien
articulée quand rien ne le troublait. Le plus grand obstacle était sa
timidité. Dénué de volonté propre, Vacreuse absorbait fatalement les
pensées et les sentiments de sa femme. Pourtant, aux premières
ouvertures des projets qu'elle nourrissait pour lui, il s'épouvanta. Il
ne se sentait pas taillé dans le cuir des hurleurs de tribune. Elle
insista, cita Démosthènes et ses cailloux, le circonvint avec des
affirmations si solennelles que le pauvre homme succomba.
Alors, elle trouva un ex-acteur célèbre, qui, presque chaque matin,
venait enseigner la gymnastique déclamatoire à Vacreuse. Elle assistait
à ces leçons, récompensait son mari par des sourires le jour où il
méritait des bons points. En même temps elle feuilletait les orateurs
contemporains, pinçait la guitare électorale, parcourait ces méchants
petits mémoires où se révèlent les condiments de la cuisine
gouvernementale. Fine, forte en ruse, médiocre en intellect, elle
excellait aux chicanes, aux pouilleries de la faiblesse humaine
transportées dans les graves législatures.
Pour mieux assurer ses projets, elle mit la fortune conjugale à l'abri
des contingences, l'établit sur fonds d'État pour la plus large part,
sur propriétés territoriales de premier ordre pour le reste. D'avance,
elle eut l'audace de choisir le département qui devait élire Vacreuse,
elle mit la résidence estivale de la famille au château des
_Corneilles_.
Pendant ce temps Pierre Laforge escaladait toujours la pente rugueuse du
succès. Devenu un des plus effroyables carnivores du Commerce et de
l'Industrie, un des grands maîtres tondeurs, il venait d'emporter la
jeune proie millionnaire qu'il convoitait, et son mariage lui taillait
un repaire définitif en plein roc financier. Il regardait l'avenir sans
baisser les paupières, l'oeil sûr et fixe, plein de mépris pour
l'humanité, la glaciale morgue des tyrans empreinte sur sa figure,
accablant de mots dédaigneux les vaincus, envieux des vainqueurs, avec
la conviction fantasmagorique d'avoir exécuté des besognes de grand
homme. Il sut que Vacreuse se préparait à la députation, en rit d'abord,
puis devint jaloux. Qu'était Vacreuse auprès de Pierre Laforge? Il
voulut l'écrasement du rival, s'édifia un prodigieux avenir de ministre
d'affaires. Encore assez jeune pour rêver d'énormes rénovations--non
généreuses, d'ailleurs--dans la baraque gouvernementale, il se crut
d'envergure, de par quelques millions acquis et une femme de la haute
banque conquise, à métamorphoser la France. Il modifia considérablement
ses allures, commença de jouer son rôle, phrasant volontiers dans les
conciliabules des salons. À une certaine rudesse de démarche, il
substitua une gravité lente, prit un plaisir d'homme médiocre à des
tenues de diplomate.
Vacreuse, lui, faisait des progrès. Après des récitations en famille,
Jeanne l'amena peu à peu à prononcer de petits discours appris devant
les intimes. Il avait une mémoire tenace, n'oubliait pas un mot, et ses
légères hésitations de timide écartaient le soupçon qu'il ne lançait que
des phrases toutes faites. Sans déclamer remarquablement, il ne manquait
pas de charme, avec sa belle voix grave et sa solennité de bon boeuf.
Avec le temps sa timidité s'atténuait, si bien qu'un jour, à l'occasion
d'un jubilé de vicaire de petite ville, Jeanne lui fabriqua un _speech_
dans la note mirliton, qu'il débita sans anicroche. Dès lors elle le
tint en haleine, le mena par les comices, le fit suer sur les estrades
paysannes, et, durant les deux années qui précédèrent son élection, ne
lui laissa pas quitter le département.
Il fut élu à une respectable majorité, siégea parmi les
ultra-conservateurs. Son premier discours fut misérable. Les cris, les
colloques stupéfièrent le pauvre homme. Doucement, il s'y accoutuma,
devint clair, tint un petit emploi de tam-tam dans le concert
parlementaire. Jeanne le poussait âprement, désolée de l'inertie du
pauvre homme et ne devait jamais s'apercevoir qu'elle-même n'avait pas
l'ensemble des qualités qu'il faut pour faire même un médiocre
politique.
L'élection de Vacreuse ulcéra l'amour-propre de Laforge. Il se vit
devancé, fut en proie aux caustiques de la jalousie. Le député libéral
d'une localité manufacturière s'étant alité, Pierre sut des médecins que
l'issue de la maladie serait fatale. Il se mit en campagne, fréquenta
les clubs de l'endroit, dépêcha des agents munis d'argent et de
promesses, commença de bâtir une cité ouvrière qui, tout en lui donnant
une grosse réputation de philanthropie, ne fut pas une mauvaise affaire.
Affectant des familiarités avec le peuple, une rondeur de bonhomme, il
parla immodérément de Progrès et de Liberté, au fond resta un abominable
despote, un partisan d'oligarchie brutale.
Le député décéda, le jour de l'élection vint. La lutte fut longue, les
ballotages en reculèrent l'issue. Enfin, Pierre triompha, put s'asseoir
sur les sièges législatifs, lorgner de loin, insolemment, celui en qui
se résumait la haine et l'ambition de Jeanne. Mais, malgré une
tâtillonne activité, il ne s'éleva pas considérablement au-dessus du
niveau de son rival. Sa personnalité resta là noyée, impuissante et
aboyante, écrasée par les grands chefs de la doctrine. Il ne fut guère
question pour lui de transformer la France. Furibondes et verbeuses,
cent ambitions palpitaient à côté de la sienne, montraient des dents
carnivores, toutes aspirant à d'éclatants triomphes, haussant
ridiculement leurs menues statures. Il en fut atterré, sa complexion de
lutteur implacable se trouva amoindrie, et même il perdait de son
orgueil au contact de ces lutteurs dont la plupart étaient aussi
intelligents que lui ou, si l'on veut, aussi médiocres.
Cependant, dans l'intervalle, un peu avant son élection, un événement
considérable était survenu chez Pierre, un fils lui naissait. Il coupa
naturellement dans la blague paternelle d'hypothéquer ses vanités sur
l'enfant, de rêver pour lui des revanches, et sa félicité se doublait de
toute la rage qu'il devinait chez les Vacreuse. Cette rage était
violente en effet. Jamais Jeanne ne complota si énergiquement contre
Laforge. Mais les années coulèrent. Jeanne, qui commençait à désespérer,
se sentit mère. Elle rêvait un garçon, un gaillard d'une envergure
autrement puissante que Vacreuse! Mais, au jour de l'accouchement, sa
déception fut dure: rien qu'une fille! N'importe! elle n'en était pas
moins fière. D'ailleurs, tout espoir pour l'avenir n'était pas perdu.
Elle était jeune, le destin pouvait lui accorder le fils dû.
Ces deux enfants reçurent alors une singulière éducation vindicative. On
leur apprit en quelque sorte à haïr avant qu'ils pussent parler. Le
petit Jacques, à l'âge de quatre ans, au seul nom de Vacreuse tremblait
de tous ses membres. La petite Madeleine apprenait à confondre le nom de
Laforge avec celui des cruelles créatures des contes de fées. Avec
l'âge, Jeanne rendit cette exécration plus profonde dans le coeur de sa
fille, mais le petit Laforge, au contraire, répugnait chaque année
davantage à haïr qui que ce fût.
La guerre désastreuse passa sur la France; l'Empire croula. Pendant la
période de Thiers et de l'ordre moral, l'étoile de Pierre pâlit devant
celle de Jeanne. Des ministères conservateurs se succédèrent; Louis
Vacreuse prononça quelques discours assez écoutés, présida plusieurs
fois des commissions, et même faillit faire partie d'un ministère. Perdu
dans la gauche, Laforge se voyait complètement annulé, s'affolait
d'impuissance, mais l'accroissement considérable et continu de sa
fortune lénifiait ses brûlures d'amour-propre.