LES CORNEILLES

À une soirée de l'Américain O'Sullivan, boulevard Malesherbes, un

officier du génie se tenait solitaire. Il était grave et très beau. Sur

le sobre uniforme, sa tête blonde, hâlée à peine, se détachait avec

majesté. Il avait de grands yeux celtes, mâles et candides, entre des

cils d'enfance. Revenu de Tunisie avec des états de services superbes,

très jeune encore, il était cité comme un officier de large avenir.

La fête restait nonchalante, une mince valse traînaillait, un bourdon de

causeries entrecoupait la menue musique, l'haleine de Mai entrait par

les larges fenêtres ouvertes, faisait trembloter les lustres,

aimablement caressait les femmes et les fleurs.

Un peu timide, ensauvagé par sa longue absence, l'officier observait

naïvement la bimbeloterie, de ci de là éparse, les rideaux de soie

soufre gonflés au souffle soiral. Brusquement, ses prunelles

s'abaissèrent sur un groupe de femmes.

Alors, il frissonna. On voyait dans une vague de mousselines, une figure

de jeune fille surgir. Elle était très pâle, un délicat chef d'oeuvre

aux prunelles de splendeur noire, au petit geste saccadé, tout furtif,

de charme gracile.

Elle devait être pubère à peine, le cou délicat, la poitrine finement

turgescente, et il s'éblouissait, se sentait devenir craintif et tout

humble. Cependant, il continuait à la contempler, inconscient de la

fixité de son regard, retenant un peu son haleine. Un jeune homme chauve

s'approcha, se pencha gracieusement vers la jeune fille, et, tandis

qu'ils se parlaient, l'officier était blême d'angoisse. Il voulut

détourner la tête, ne put. Il restait à admirer une voie lactée de

perles sur la sombre chevelure de l'adolescente. Soudain, elle se

retourna, ses yeux allèrent à ceux de son contemplateur, s'y fixèrent

quelques secondes avec une expression de colère, de dédain et de

moquerie. Son compagnon, une maigre silhouette de fourbu, regardait

cette scène, les lèvres closes, avec une physionomie dénigrante, un

vague haussement d'épaules. L'officier étonné, abaissa les paupières

dans une tristesse démesurée.

--Pourquoi? murmura-t-il.

Il s'éloigna lentement, poigné, alla vers un groupe de jeunes gens qui

formaient un petit parlement dans l'embrasure d'une fenêtre. Devant la

beauté fine du jardin, le tissage transparent de Mai, le firmament

tendre, irrégulier, plein de menues vapeurs, ils causaient gravement.

L'officier entendit:

--Betoy en croque vingt-six à la minute...

--Oh! Tam O'Shanter fait mieux que ça... trente-deux!

--Pardon, bel et bien, trente-trois.

Mais l'officier, frappant doucement sur l'épaule d'un des causeurs, dit:

--Lannoy... as-tu deux secondes?

Lannoy se retourna. C'était un gars aux fortes épaules, le visage

sincère, des cheveux frisés de sanguin.

--Mille secondes! répondit-il.

--Peux-tu me dire... là-bas... ce jeune homme?

--Victor de Semaise.

--Connais pas!

--N'est pas sot... esprit de silex... expérience et pessimisme. Très

fort à l'épée. Dépense sans se ruiner. Écurie médiocre.

L'officier parut hésitant, un flux rouge à ses tempes; il murmura:

--Et la jeune fille?

--Bah! Tu ne la connais pas?

--Mais non.

--Madeleine Vacreuse.

--Vacreuse! répéta l'officier avec un large trouble.

Il comprenait maintenant la colère de l'adolescente. La foule douce et

farouche des souvenirs se levait, circulait dans la chambre noire de son

cerveau. Toute l'enfance, mêlée à ce nom de Vacreuse, une sotte et

méchante éducation de haine... Et l'officier devenait pâle

excessivement, l'âme en désordre. Pourtant, un brusque espoir le saisit.

--C'est bien la fille de Louis Vacreuse? dit-il.

--Mais oui. Sort de pension... a fait ses débuts dans le monde tout

récemment... charmante, d'ailleurs, mais déjà cueillie.

--Comment?

--Semaise veut faire une fin... est las... a tourné son âme vers cette

fleur... Pas bête!

--Et elle?

--A accepté, parbleu. Elle trouve probablement Semaise très bien, et

aurait raison s'il n'avait pas le moral plus aride qu'un Sahara...

Quelques années de malheur, puis... Tout passe si vite!

L'officier écoutait, appesanti. Une ténébreuse impression de Paradis

perdu était sur sa pensée. Ses beaux yeux celtes tremblaient, l'haleine

vernale entrait plus délicieuse, la frêle musique voltigeait sous l'or

des plafonds, allait se perdre dans le jardin parmi la gravité

frissonnante des arbres. Tout était férocement tendre.

--Tu es triste? dit Lannoy.

--Oui.

--Je t'abandonne, alors. Les paroles, sur un chagrin, c'est des mouches

autour d'une blessure.

L'officier resta seul. Un quadrille dormassant s'engageait, beaucoup de

ridicule sourdait de la gravité des attitudes, mais il n'y songeait

guère, sentait s'épanouir en lui une ombrageuse passion, un amour dont

il connaissait trop la vacuité mélancolique. Mais, au fond de lui, la

pertinacité de sa nature sérieuse s'éveillait, l'opiniâtreté d'espoir

des travailleurs le redressait un peu, il respirait largement, se

remettait à regarder les salons. De suite, sa pâleur reprenait à la vue

de Madeleine Vacreuse mêlée au quadrille, en face de Victor de Semaise.

Alors, inconsciemment, il se mit à marcher le long des fenêtres, avec

une rêverie confuse, un regret infini de n'être plus là-bas, en Tunisie,

préoccupé seulement de futuritions militaires, heureux de sa carrière

magistralement ébauchée, de l'estime des moustaches grises, l'âme toute

claire quand, le soir, il se délassait une heure à faire de la musique,

sous les constellations pures, à faire pleuvoir les notes lentes dans le

cristal nocturne, à travers la solennité large du Silence.

Il s'arrêta. Madeleine Vacreuse était tout près de lui. Les lèvres

tristes, il resta là à se pénétrer de l'ineffable grâce de

l'adolescente, à cueillir une moisson d'âpres et délicieuses adorations,

à savourer les détails minuscules d'une toilette de jeune fille, les

poses, les jeux exquis des étoffes sur la suavité des formes, la nudité

divine du cou. À mesure, le flot amoureux entrait plus profondément au

coeur du soldat, une plénitude accablante remuait ses artères, et grisé,

chancelant, il s'appuyait contre un linteau. Ses yeux ne quittaient pas

la belle vierge, tellement que des gens chuchottaient et que Semaise

ayant murmuré quelques mots, Madeleine se retourna subitement.

De nouveau, le regard moqueur, colère, dédaigneux tomba sur l'officier,

le toisa vite, avec une majesté noire. Il souffrit horriblement, se

détourna, et Semaise, sarcastique, l'air d'un Belzébuth rouillé, passait

son bras autour de la taille de Madeleine, l'entraînait dans le

tourbillon d'une danse.

Alors, avec un grand soupir, un mouvement d'arrachement, l'officier

s'éloigna, sortit des salons, le front humilié, le corps sans force. Il

descendit le boulevard, amèrement pensif, des multitudes d'espérances se

fanant en lui, tombant comme des soldats blessés. Pourtant il s'effarait

de ce que lui, l'énergique, accoutumé aux belles victoires de l'homme

sur soi-même, trempé à d'obstinés labeurs, aux luttes du devoir, fût

capté par cet amour si brusque et ce sombre découragement.

--Ma volonté déserte! murmura-t-il... Mais demain, sans doute, tout

reverdira.

Les feuilles légères frissonnaient aux platanes, les flammes des

réverbères se décoloraient, quelque chose de tendre et de frais semblait

sourdre du firmament. Lui s'en allait à pas mous, s'immobilisant

quelquefois, revenant, et il resta longtemps devant la grande masse

mélancolique de l'Opéra, si longtemps que l'aurore monta parmi des nues

voyageuses. Devant la rougeur élargie, la gamme infiniment nuée du

prisme, il lui arrivait des imaginations élyséennes, des choses

incommensurablement douces cachées au loin, des rêves aussi vastes et

aussi instables que les grottes resplendissantes du Levant.

Il continuait enfin sa route, très las, avec aux lèvres un sourire

chagrin, le cerveau plein d'une grêle, toute suave silhouette de deux

yeux superbes et colères. Son amour grandissait encore, devenait

lentement indomptable.

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