Je dis à Mme de Guermantes que j’avais rencontré M. de Charlus.

Elle le trouvait encore plus «baissé» qu’il n’était, les gens du

monde faisant des différences, en ce qui concerne l’intelligence, non

seulement entre divers gens du monde chez lesquels elle est à peu

près semblable, mais même chez une même personne à différents moments

de sa vie. Puis elle ajouta: «Il a toujours été le portrait de ma

belle-mère; c’est encore plus frappant maintenant.» Cette ressemblance

n’avait rien d’extraordinaire. On sait, en effet, que certaines femmes

se projettent en quelque sorte elles-mêmes en un autre être avec la

plus grande exactitude, la seule erreur est dans le sexe. Erreur

dont on ne peut pas dire: _felix culpa_, car le sexe réagit sur

la personnalité, et chez un homme le féminisme devient afféterie,

la réserve susceptibilité, etc. N’importe, dans la figure, fût-elle

barbue, dans les joues, même congestionnées sous les favoris, il y a

certaines lignes superposables à quelque portrait maternel. Il n’est

guère de vieux Charlus qui ne soit une ruine où l’on ne reconnaisse

avec étonnement sous tous les empâtements de la graisse et de la poudre

de riz quelques fragments d’une belle femme en sa jeunesse éternelle.

«Je ne peux pas vous dire comme ça me fait plaisir de vous voir,

reprit la duchesse. Mon Dieu, quand est-ce que je vous avais vu la

dernière fois...--En visite chez Mme d’Agrigente où je vous trouvais

souvent.--Naturellement, j’y allais souvent, mon pauvre petit, comme

Basin l’aimait à ce moment-là. C’est toujours chez sa bonne amie du

moment qu’on me rencontrait le plus parce qu’il me disait: «Ne manquez

pas d’aller lui faire une visite.» Au fond, cela me paraissait un peu

inconvenant cette espèce de «visite de digestion» qu’il m’envoyait

faire une fois qu’il avait consommé. J’avais fini assez vite par m’y

habituer, mais ce qu’il y avait de plus ennuyeux c’est que j’étais

obligée de garder des relations après qu’il avait rompu les siennes. Ça

me faisait toujours penser au vers de Victor Hugo: «Emporte le bonheur

et laisse-moi l’ennui.» Comme dans la poésie j’entrais tout de même

avec un sourire, mais vraiment ce n’était pas juste, il aurait dû me

laisser, à l’égard de ses maîtresses, le droit d’être volage, car, en

accumulant tous ses laissés pour compte, j’avais fini par ne plus avoir

une après-midi à moi. D’ailleurs, ce temps me semble doux relativement

au présent. Mon Dieu, qu’il se soit remis à me tromper, ça ne pourrait

que me flatter parce que ça me rajeunit. Mais je préférais son ancienne

manière. Dame, il y avait trop longtemps qu’il ne m’avait trompée, il

ne se rappelait plus la manière de s’y prendre! Ah! mais nous ne sommes

pas mal ensemble tout de même, nous nous parlons, nous nous aimons même

assez», me dit la duchesse, craignant que je n’eusse compris qu’ils

étaient tout à fait séparés, et comme on dit de quelqu’un qui est très

malade: «Mais il parle encore très bien, je lui ai fait la lecture ce

matin pendant une heure», elle ajouta: «Je vais lui dire que vous êtes

là, il voudra vous voir.» Et elle alla près du duc qui, assis sur un

canapé auprès d’une dame, causait avec elle. Mais en voyant sa femme

venir lui parler, il prit un air si furieux qu’elle ne put que se

retirer. «Il est occupé, je ne sais pas ce qu’il fait, nous verrons

tout à l’heure», me dit Mme de Guermantes préférant me laisser me

débrouiller. Bloch s’étant approché de nous et ayant demandé, de la

part de son Américaine, qui était une jeune duchesse qui était là, je

répondis que c’était la nièce de M. de Bréauté, nom sur lequel Bloch,

à qui il ne disait rien, demanda des explications. «Ah! Bréauté,

s’écria Mme de Guermantes, en s’adressant à moi, vous vous rappelez?

Mon Dieu, que tout cela est loin!» Puis, se tournant vers Bloch: «Hé

bien, c’était un snob. C’étaient des gens qui habitaient près de chez

ma belle-mère. Cela ne vous intéresserait pas, c’est amusant pour ce

petit, ajouta-t-elle en me désignant, qui a connu tout ça autrefois

en même temps que moi», ajouta Mme de Guermantes me montrant par

ces paroles, de bien des manières, le long temps qui s’était écoulé.

Les amitiés, les opinions de Mme de Guermantes s’étaient tant

renouvelées depuis ce moment-là qu’elle considérait son charmant

Babal comme un snob. D’autre part, il ne se trouvait pas seulement

reculé dans le temps, mais, chose dont je ne m’étais pas rendu compte

quand, à mes débuts dans le monde, je l’avais cru une des notabilités

essentielles de Paris, qui resterait toujours associé à son histoire

mondaine comme celui de Colbert à celle du règne de Louis XIV, il avait

lui aussi sa marque provinciale, il était un voisin de campagne de la

vieille duchesse, avec lequel la princesse des Laumes s’était liée

comme tel. Pourtant ce Bréauté, dépouillé de son esprit, relégué dans

ses années si lointaines qu’il datait, ce qui prouvait qu’il avait été

entièrement oublié depuis par la duchesse, et dans les environs de

Guermantes, était entre la duchesse et moi, ce que je n’eusse jamais

cru le premier soir à l’Opéra-Comique quand il m’avait paru un Dieu

nautique habitant son antre marin, un lien, parce qu’elle se rappelait

que je l’avais connu, donc que j’étais son ami à elle, sinon sorti du

même monde qu’elle, du moins vivant dans le même monde qu’elle depuis

bien plus longtemps que bien des personnes présentes, qu’elle se le

rappelait, et assez imparfaitement cependant pour avoir oublié certains

détails qui m’avaient à moi semblé alors essentiels, que je n’allais

pas à Guermantes et n’étais qu’un petit bourgeois de Combray, au temps

où elle venait à la messe de mariage de Mlle Percepied, qu’elle ne

m’invitait pas, malgré toutes les prières de Saint-Loup, dans l’année

qui suivit son apparition à l’Opéra-Comique. A moi cela me semblait

capital, car c’est justement à ce moment-là que la vie de la duchesse

de Guermantes m’apparaissait comme un Paradis où je n’entrerais pas,

mais, pour elle, elle lui apparaissait comme sa même vie médiocre

de toujours, et puisque j’avais, à partir d’un certain moment, dîné

souvent chez elle, que j’avais d’ailleurs été, avant cela même, un ami

de sa tante et de son neveu, elle ne savait plus exactement à quelle

époque notre intimité avait commencé et ne se rendait pas compte du

formidable anachronisme qu’elle faisait en faisant commencer cette

amitié quelques années trop tôt. Car cela faisait que j’eusse connu

la Mme de Guermantes du nom de Guermantes impossible à connaître,

que j’eusse été reçu dans le nom aux syllabes dorées, dans le faubourg

Saint-Germain, alors que tout simplement j’étais allé dîner chez une

dame qui n’était déjà plus pour moi qu’une dame comme une autre, et

qui m’avait fait quelquefois inviter, non à descendre dans le royaume

sous-marin des néréides mais à passer la soirée dans la baignoire de

sa cousine. «Si vous voulez des détails sur Bréauté, qui n’en valait

guère la peine, ajouta-t-elle en s’adressant à Bloch, demandez-en à

ce petit qui le vaut cent fois: il a dîné cinquante fois avec lui

chez moi. N’est-ce pas que c’est chez moi que vous l’avez connu? En

tout cas, c’est chez moi que vous avez connu Swann.» Et j’étais aussi

surpris qu’elle pût croire que j’avais peut-être connu M. de Bréauté

ailleurs que chez elle, donc que j’allasse dans ce monde-là avant

de la connaître, que de voir qu’elle croyait que c’était chez elle

que j’avais connu Swann. Moins mensongèrement que Gilberte quand elle

disait de Bréauté: «C’est un vieux voisin de campagne, j’ai plaisir à

parler avec lui de Tansonville», alors qu’autrefois, à Tansonville, il

ne les fréquentait pas, j’aurais pu dire: «C’est un voisin de campagne

qui venait souvent nous voir le soir», de Swann qui, en effet, me

rappelait tout autre chose que les Guermantes. «Je ne saurais pas vous

dire! reprit-elle. C’était un homme qui avait tout dit quand il parlait

d’Altesses. Il avait un lot d’histoires assez drôles sur des gens de

Guermantes, sur ma belle-mère, sur Mme de Varambon avant qu’elle fût

auprès de la princesse de Parme. Mais qui sait aujourd’hui qui était

Mme de Varambon? Ce petit-là, oui, il a connu tout ça, mais tout ça

c’est fini, ce sont des gens dont le nom même n’existe plus et qui,

d’ailleurs, ne mériteraient pas de survivre.» Et je me rendais compte,

malgré cette chose mie que semble le monde, et où, en effet, les

rapports sociaux arrivent à leur maximum de concentration et où tout

communique, comme il y reste des provinces, ou du moins comme le Temps

en fait qui changent de nom, qui ne sont plus compréhensibles pour ceux

qui y arrivent seulement quand la configuration a changé. «C’était

une bonne dame qui disait des choses d’une bêtise inouïe», reprit en

parlant de Mme de Varambon la duchesse qui, insensible à cette

poésie de l’incompréhensible, qui est un effet du temps, dégageait

en toute chose l’élément drôle, assimilable à la littérature genre

Meilhac, à l’esprit des Guermantes. «A un moment, elle avait la manie

d’avaler tout le temps des pastilles qu’on donnait dans ce temps-là

contre la toux et qui s’appelaient--ajouta-t-elle en riant elle-même

d’un nom si spécial, si connu autrefois, si inconnu aujourd’hui des

gens à qui elle parlait--des pastilles Géraudel. «Madame de Varambon,

lui disait ma belle-mère, en avalant tout le temps comme cela des

pastilles Géraudel, vous vous ferez mal à l’estomac.» «Mais Madame la

Duchesse, répondait Mme de Varambon, comment voulez-vous que cela

fasse mal à l’estomac puisque cela va dans les bronches?» Et puis c’est

elle qui disait: «La duchesse a une vache si belle qu’on la prend

toujours pour étalon.» Et Mme de Guermantes eût volontiers continué

à raconter des histoires de Mme de Varambon, dont nous connaissions

des centaines, mais nous sentions bien que ce nom n’éveillait dans la

mémoire ignorante de Bloch aucune des images qui se levaient pour nous

aussitôt qu’il était question de Mme de Varambon, de M. de Bréauté,

du prince d’Agrigente et, à cause de cela même, excitait peut-être

chez lui un prestige que je savais exagéré mais que je trouvais

compréhensible, non pas parce que je l’avais moi-même subi, nos propres

erreurs et nos propres ridicules ayant rarement pour effet de nous

rendre, même quand nous les avons percés à jour, plus indulgents à ceux

des autres.

Le passé s’était tellement transformé dans l’esprit de la duchesse,

ou bien les démarcations qui existaient dans le mien avaient été

toujours si absentes du sien, que ce qui avait été événement pour moi

avait passé inaperçu d’elle, qu’elle pouvait supposer non seulement

que j’avais connu Swann chez elle et M. de Bréauté ailleurs, me

faisant ainsi un passé d’homme du monde qu’elle reculait même trop

loin. Car cette notion du temps écoulé, que je venais d’acquérir, la

duchesse l’avait aussi, et même, avec une illusion inverse de celle

qui avait été la mienne de le croire plus court qu’il n’était, elle,

au contraire, exagérait, elle le faisait remonter trop haut notamment,

sans tenir compte de cette infinie ligne de démarcation entre le moment

où elle était pour moi un nom--puis l’objet de mon amour--et le moment

où elle n’avait été pour moi qu’une femme du monde quelconque. Or, je

n’étais allé chez elle que dans cette seconde période où elle était

pour moi une autre personne. Mais à ses propres yeux ces différences

échappaient, et elle n’eût pas trouvé plus singulier que j’eusse été

chez elle deux ans plus tôt, ne sachant pas qu’elle était alors pour

moi une autre personne, sa personne n’offrant pas pour elle-même, comme

pour moi, de discontinuité.

Je dis à la duchesse de Guermantes, en lui racontant que Bloch avait

cru que c’était l’ancienne princesse de Guermantes qui recevait: «Cela

me rappelle la première soirée où je suis allé chez la princesse

de Guermantes, où je croyais ne pas être invité et qu’on allait me

mettre à la porte, et où vous aviez une robe toute rouge et des

souliers rouges.--Mon Dieu, que c’est vieux, tout cela», me répondit

la duchesse, accentuant pour moi l’impression du temps écoulé. Elle

regardait dans le lointain avec mélancolie et pourtant insista

particulièrement sur la robe rouge. Je lui demandai de me la décrire,

ce qu’elle fit complaisamment. «Maintenant cela ne se porterait plus

du tout. C’étaient des robes qui se portaient dans ce temps-là.--Mais

est-ce que ce n’était pas joli?» lui dis-je. Elle avait toujours peur

de donner un avantage contre elle par ses paroles, de dire quelque

chose qui la diminuât. «Mais si, moi je trouvais cela très joli. On

n’en porte pas parce que cela ne se fait plus en ce moment. Mais cela

se reportera, toutes les modes reviennent, en robes, en musique, en

peinture», ajouta-t-elle avec force, car elle croyait une certaine

originalité à cette philosophie. Cependant la tristesse de vieillir

lui rendit sa lassitude qu’un sourire lui disputa: «Vous êtes sûr que

c’étaient des souliers rouges? Je croyais que c’étaient des souliers

d’or.» J’assurai que cela m’était infiniment présent à l’esprit, sans

dire la circonstance qui me permettait de l’affirmer. «Vous êtes

gentil de vous rappeler cela», me dit-elle d’un air tendre, car les

femmes appellent gentillesse se souvenir de leur beauté comme les

artistes admirer leurs œuvres. D’ailleurs, si lointain que soit le

passé, quand on est une femme de tête comme la duchesse, il peut ne

pas être oublié, «Vous rappelez-vous, me dit-elle en remerciement de

mon souvenir pour sa robe et ses souliers, que nous vous avons ramené,

Basin et moi? Vous aviez une jeune fille qui devait venir vous voir

après minuit. Basin riait de tout son cœur en pensant qu’on vous

faisait des visites à cette heure-là.» Je me rappelais, en effet,

que ce soir-là Albertine était venue me voir après la soirée de la

princesse de Guermantes, je me le rappelais aussi bien que la duchesse,

moi à qui Albertine était maintenant aussi indifférente qu’elle l’eût

été à Mme de Guermantes, si Mme de Guermantes eût su que la

jeune fille à cause de qui je n’avais pas pu entrer chez eux était

Albertine. C’est que longtemps après que les pauvres morts sont sortis

de nos cœurs, leur poussière indifférente continue à être mêlée, à

servir d’alliage, aux circonstances du passé. Et, sans plus les aimer,

il arrive qu’en évoquant une chambre, une allée, un chemin, où ils

furent à une certaine heure, nous sommes obligés, pour que la place

qu’ils occupaient soit remplie, de faire allusion à eux, même sans

les regretter, même sans les nommer, même sans permettre qu’on les

identifie. (Mme de Guermantes n’identifiait guère la jeune fille qui

devait venir ce soir-là, n’avait jamais su son nom et n’en parlait qu’à

cause de la bizarrerie de l’heure et de la circonstance.) Telles sont

les formes dernières et peu enviables de la survivance.

Si les jugements que la duchesse porta ensuite sur Rachel furent

en eux-mêmes médiocres, ils m’intéressèrent en ce que, eux aussi,

marquaient une heure nouvelle sur le cadran. Car la duchesse n’avait

pas plus complètement que Rachel perdu le souvenir de la soirée que

celle-ci avait passée chez elle, mais ce souvenir n’y avait pas subi

une moindre transformation. «Je vous dirai, me dit-elle, que cela

m’intéresse d’autant plus de l’entendre, et de l’entendre acclamer,

que je l’ai dénichée, appréciée, prônée, imposée à une époque où

personne ne la connaissait et où tout le monde se moquait d’elle.

Oui, mon petit, cela va vous étonner, mais la première maison où elle

s’est fait entendre en public, c’est chez moi! Oui, pendant que tous

les gens prétendus d’avant-garde, comme ma nouvelle cousine, dit-elle

en montrant ironiquement la princesse de Guermantes qui, pour Oriane,

restait Mme Verdurin, l’auraient laissée crever de faim sans daigner

l’entendre, je l’avais trouvée intéressante et je lui avais fait offrir

un cachet pour venir jouer chez moi devant tout ce que nous faisions de

mieux comme gratin. Je peux dire, d’un mot un peu bête et prétentieux,

car, au fond, le talent n’a besoin de personne, que je l’ai lancée.

Bien entendu, elle n’avait pas besoin de moi.» J’esquissai un geste de

protestation et je vis que Mme de Guermantes était toute prête à

accueillir la thèse opposée: «Si? Vous croyez que le talent a besoin

d’un appui? Au fond, vous avez peut-être raison. C’est curieux, vous

dites justement ce que Dumas me disait autrefois. Dans ce cas je suis

extrêmement flattée si je suis pour quelque chose, pour si peu que ce

soit, non pas évidemment dans le talent, mais dans la renommée d’une

telle artiste.» Mme de Guermantes préférait abandonner son idée

que le talent perce tout seul comme un abcès, parce que c’était plus

flatteur pour elle, mais aussi parce que depuis quelque temps, recevant

des nouveaux venus, et étant du reste fatiguée, elle s’était faite

assez humble, interrogeant les autres, leur demandant leur opinion pour

s’en former une. «Je n’ai pas besoin de vous dire, reprit-elle, que cet

intelligent public, qui s’appelle le monde, ne comprenait absolument

rien à cela. On protestait, on riait. J’avais beau leur dire: «C’est

curieux, c’est intéressant, c’est quelque chose qui n’a encore jamais

été fait», on ne me croyait pas, comme on ne m’a jamais crue pour rien.

C’est comme la chose qu’elle jouait, c’était une chose de Maeterlinck,

maintenant c’est très connu, mais à ce moment-là tout le monde s’en

moquait, eh bien, moi je trouvais ça admirable. Ça m’étonne même,

quand j’y pense, qu’une paysanne comme moi, qui n’ai que l’éducation

des filles de province, ait aimé du premier coup ces choses-là.

Naturellement, je n’aurais pas pu dire pourquoi, mais ça me plaisait,

ça me remuait; tenez, Basin qui n’a rien d’un sensible avait été frappé

de l’effet que ça me produisait. Il m’avait dit: «Je ne veux plus que

vous entendiez ces absurdités, ça vous rend malade.» Et c’était vrai

parce qu’on me prend pour une femme sèche et que je suis, au fond, un

paquet de nerfs.»

* * *

A ce moment se produisit un incident inattendu. Un valet de pied vint

dire à Rachel que la fille de la Berma et son gendre demandaient à

lui parler. On a vu que la fille de la Berma avait résisté au désir

qu’avait son mari de faire demander une invitation à Rachel. Mais

après le départ du jeune homme invité, l’ennui du jeune couple auprès

de leur mère s’était accru, la pensée que d’autres s’amusaient les

tourmentait, bref, profitant d’un moment où la Berma s’était retirée

dans sa chambre, crachant un peu de sang, ils avaient quatre à quatre

revêtu des vêtements plus élégants, fait appeler une voiture et étaient

venus chez la princesse de Guermantes sans être invités. Rachel, se

doutant de la chose et secrètement flattée, prit un ton arrogant

et dit au valet de pied qu’elle ne pouvait pas se déranger, qu’ils

écrivissent un mot pour dire l’objet de leur démarche insolite. Le

valet de pied revint portant une carte où la fille de la Berma avait

griffonné qu’elle et son mari n’avaient pu résister au désir d’entendre

Rachel et lui demandaient de les laisser entrer. Rachel sourit de la

niaiserie de leur prétexte et de son propre triomphe. Elle fit répondre

qu’elle était désolée, mais qu’elle avait terminé ses récitations.

Déjà, dans l’antichambre, où l’attente du couple s’était prolongée,

les valets de pied commençaient à se gausser des deux solliciteurs

éconduits. La honte d’une avanie, le souvenir du rien qu’était Rachel

auprès de sa mère, poussèrent la fille de la Berma à poursuivre à

fond une démarche que lui avait fait risquer d’abord le simple besoin

du plaisir. Elle fit demander comme un service à Rachel, dût-elle ne

pas avoir à l’entendre, la permission de lui serrer la main. Rachel

était en train de causer avec un prince italien qu’on disait séduit

par l’attrait de sa grande fortune, dont quelques relations mondaines

dissimulaient un peu l’origine; elle mesura le renversement des

situations qui mettait maintenant les enfants de l’illustre Berma à

ses pieds. Après avoir narré à tout le monde, d’une façon plaisante,

cet incident, elle fit dire au jeune couple d’entrer, ce qu’il fit

sans se faire prier, ruinant d’un seul coup la situation sociale de

la Berma comme il avait détruit sa santé. Rachel l’avait compris, et

que son amabilité condescendante donnerait la réputation, à elle de

plus de bonté, au jeune couple de plus de bassesse que n’eût fait

son refus. Aussi les reçut-elle à bras ouverts, avec affectation,

disant d’un air de protectrice en vue et qui sait oublier sa grandeur:

«Mais je crois bien! c’est une joie. La princesse sera ravie.» Ne

sachant pas qu’on croyait, au Théâtre, que c’était elle qui invitait,

peut-être avait-elle craint qu’en refusant l’entrée aux enfants de la

Berma ceux-ci doutassent, au lieu de sa bonne volonté, ce qui lui eût

été bien égal, de son influence. La duchesse de Guermantes s’éloigna

instinctivement, car au fur et à mesure que quelqu’un avait l’air de

rechercher le monde, il baissait dans l’estime de la duchesse. Elle

n’en avait plus en ce moment que pour la bonté de Rachel et eût tourné

le dos aux enfants de la Berma si on les lui avait présentés. Rachel,

cependant, composait déjà dans sa tête la phrase gracieuse dont elle

accablerait le lendemain la Berma dans les coulisses: «J’ai été navrée,

désolée, que votre fille fasse antichambre. Si j’avais compris! Elle

m’envoyait bien cartes sur cartes.» Elle était ravie de porter ce coup

à la Berma. Peut-être eût-elle reculé si elle eût su que ce serait

un coup mortel. On aime à faire des victimes, mais sans se mettre

précisément dans son tort, et en les laissant vivre. D’ailleurs, où

était son tort? Elle devait dire en riant, quelques jours plus tard:

«C’est un peu fort, j’ai voulu être plus aimable pour ses enfants

qu’elle n’a jamais été pour moi, et pour un peu on m’accuserait de

l’avoir assassinée. Je prends la duchesse à témoin.» Il semble pour les

grands artistes que tous les mauvais sentiments et tout le factice de

la vie de théâtre passent en leurs enfants sans que chez eux le travail

obstiné soit un dérivatif comme chez la mère; les grandes tragédiennes

meurent souvent victimes de complots domestiques noués autour d’elles,

comme il leur arrivait tant de fois à la fin des pièces qu’elles

jouaient.

* * *

Gilberte, nous l’avons vu, avait voulu éviter un conflit avec sa tante

au sujet de Rachel. Elle avait bien fait: il n’était déjà pas facile de

prendre devant Mme de Guermantes la défense de la fille d’Odette,

tant son animosité était grande, et cela parce que la manière nouvelle

dont la duchesse m’avait dit être trompée était la manière dont le duc

la trompait, si extraordinaire que cela pût paraître à qui savait l’âge

d’Odette, avec Mme de Forcheville.

Quand on pensait à l’âge que devait avoir maintenant Mme de

Forcheville, cela semblait, en effet, extraordinaire. Mais peut-être

Odette avait-elle commencé la vie de femme galante très jeune. Et

puis il y a des femmes qu’à chaque décade on retrouve en une nouvelle

incarnation, ayant de nouvelles amours, parfois alors qu’on les croyait

mortes, faisant le désespoir d’une jeune femme que pour elles abandonne

son mari.

La vie de la duchesse ne laissait pas, d’ailleurs, d’être très

malheureuse et pour une raison qui, par ailleurs, avait pour effet de

déclasser parallèlement la société que fréquentait M. de Guermantes.

Celui-ci qui, depuis longtemps calmé par son âge avancé, et quoiqu’il

fût encore robuste, avait cessé de tromper Mme de Guermantes,

s’était épris de Mme de Forcheville sans qu’on sût bien les débuts

de cette liaison.

Le temps retrouvé Tome 2 (de 2) · 第 14 / 18 段