LE TEMPS RETROUVÉ
ŒUVRES DE MARCEL PROUST
_A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU_
DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN (_2 vol._).
A L’OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (_3 vol._).
LE CÔTÉ DE GUERMANTES (_3 vol._).
SODOME ET GOMORRHE (_2 vol._).
LA PRISONNIÈRE (_2 vol._).
ALBERTINE DISPARUE.
LE TEMPS RETROUVÉ (_2 vol._).
PASTICHES ET MÉLANGES.
LES PLAISIRS ET LES JOURS.
CHRONIQUES.
LETTRES A LA N. R. F.
MORCEAUX CHOISIS.
UN AMOUR DE SWANN.
(_édition illustrée par Laprade_).
_Collection in-8_ «_A la Gerbe_»
ŒUVRES COMPLÈTES (_18 vol._).
MARCEL PROUST
A LA RECHERCHE
DU TEMPS PERDU
XV
LE TEMPS RETROUVÉ
GALLIMARD
_Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation
réservés pour tous pays, y compris la Russie._
Copyright by Gaston Gallimard. Paris 1927.
CHAPITRE III
(suite)
EN roulant les tristes pensées que je disais il y a un instant j’étais
entré dans la cour de l’hôtel de Guermantes, et dans ma distraction
je n’avais pas vu une voiture qui s’avançait; au cri du wattman je
n’eus que le temps de me ranger vivement de côté, et je reculai assez
pour buter malgré moi contre des pavés assez mal équarris derrière
lesquels était une remise. Mais au moment où, me remettant d’aplomb,
je posai mon pied sur un pavé qui était un peu moins élevé que le
précédent, tout mon découragement s’évanouit devant la même félicité
qu’à diverses époques de ma vie m’avaient donnée la vue d’arbres que
j’avais cru reconnaître dans une promenade en voiture autour de Balbec,
la vue des clochers de Martinville, la saveur d’une madeleine trempée
dans une infusion, tant d’autres sensations dont j’ai parlé et que
les dernières œuvres de Vinteuil m’avaient paru synthétiser. Comme au
moment où je goûtais la madeleine, toute inquiétude sur l’avenir,
tout doute intellectuel étaient dissipés. Ceux qui m’assaillaient
tout à l’heure au sujet de la réalité de mes dons littéraires, et
même de la réalité de la littérature, se trouvaient levés comme par
enchantement. Cette fois je me promettais bien de ne pas me résigner
à ignorer pourquoi, sans que j’eusse fait aucun raisonnement nouveau,
trouvé aucun argument décisif, les difficultés, insolubles tout à
l’heure, avaient perdu toute importance, comme je l’avais fait le jour
où j’avais goûté d’une madeleine trempée dans une infusion. La félicité
que je venais d’éprouver était bien, en effet, la même que celle que
j’avais éprouvée en mangeant la madeleine et dont j’avais alors ajourné
de rechercher les causes profondes. La différence, purement matérielle,
était dans les images évoquées. Un azur profond enivrait mes yeux, des
impressions de fraîcheur, d’éblouissante lumière tournoyaient près de
moi et, dans mon désir de les saisir, sans oser plus bouger que quand
je goûtais la saveur de la madeleine en tâchant de faire parvenir
jusqu’à moi ce qu’elle me rappelait, je restais, quitte à faire rire
la foule innombrable des wattmen, à tituber comme j’avais fait tout à
l’heure, un pied sur le pavé plus élevé, l’autre pied sur le pavé le
plus bas. Chaque fois que je refaisais, rien que matériellement, ce
même pas, il me restait inutile; mais si je réussissais, oubliant la
matinée Guermantes, à retrouver ce que j’avais senti en posant ainsi
mes pieds, de nouveau la vision éblouissante et indistincte me frôlait
comme si elle m’avait dit: «Saisis-moi au passage si tu en as la
force et tâche à résoudre l’énigme du bonheur que je te propose.» Et
presque tout de suite, je le reconnus, c’était Venise, dont mes efforts
pour la décrire et les prétendus instantanés pris par ma mémoire ne
m’avaient jamais rien dit et que la sensation que j’avais ressentie
jadis sur deux dalles inégales du baptistère de Saint-Marc m’avait
rendue avec toutes les autres sensations jointes ce jour-là à cette
sensation-là, et qui étaient restées dans l’attente, à leur rang, d’où
un brusque hasard les avait impérieusement fait sortir, dans la série
des jours oubliés. De même le goût de la petite madeleine m’avait
rappelé Combray. Mais pourquoi les images de Combray et de Venise
m’avaient-elles, à l’un et à l’autre moment, donné une joie pareille
à une certitude et suffisante sans autres preuves à me rendre la mort
indifférente? Tout en me le demandant et en étant résolu aujourd’hui
à trouver la réponse, j’entrai dans l’hôtel de Guermantes, parce que
nous faisons toujours passer avant la besogne intérieure que nous avons
à faire le rôle apparent que nous jouons et qui, ce jour-là, était
celui d’un invité. Mais arrivé au premier étage, un maître d’hôtel me
demanda d’entrer un instant dans un petit salon-bibliothèque attenant
au buffet, jusqu’à ce que le morceau qu’on jouait fût achevé, la
princesse ayant défendu qu’on ouvrît les portes pendant son exécution.
Or, à ce moment même, un second avertissement vint renforcer celui que
m’avaient donné les pavés inégaux et m’exhorter à persévérer dans ma
tâche. Un domestique, en effet, venait, dans ses efforts infructueux
pour ne pas faire de bruit, de cogner une cuiller contre une assiette.
Le même genre de félicité que m’avaient donné les dalles inégales
m’envahit; les sensations étaient de grande chaleur encore, mais
toutes différentes, mêlées d’une odeur de fumée apaisée par la fraîche
odeur d’un cadre forestier; et je reconnus que ce qui me paraissait si
agréable était la même rangée d’arbres que j’avais trouvée ennuyeuse
à observer et à décrire, et devant laquelle, débouchant la canette de
bière que j’avais dans le wagon, je venais de croire un instant, dans
une sorte d’étourdissement, que je me trouvais, tant le bruit identique
de la cuiller contre l’assiette m’avait donné, avant que j’eusse
eu le temps de me ressaisir, l’illusion du bruit du marteau d’un
employé qui avait arrangé quelque chose à une roue de train pendant
que nous étions arrêtés devant ce petit bois. Alors on eût dit que les
signes qui devaient, ce jour-là, me tirer de mon découragement et me
rendre la foi dans les lettres avaient à cœur de se multiplier, car
un maître d’hôtel depuis longtemps au service du prince de Guermantes
m’ayant reconnu, et m’ayant apporté dans la bibliothèque où j’étais,
pour m’éviter d’aller au buffet, un choix de petits fours, un verre
d’orangeade, je m’essuyai la bouche avec la serviette qu’il m’avait
donnée; mais aussitôt, comme le personnage des Mille et une Nuits qui,
sans le savoir, accomplit précisément le rite qui fait apparaître,
visible pour lui seul, un docile génie prêt à le transporter au loin,
une nouvelle vision d’azur passa devant mes yeux; mais il était pur
et salin, il se gonfla en mamelles bleuâtres; l’impression fut si
forte que le moment que je vivais me sembla être le moment actuel,
plus hébété que le jour où je me demandais si j’allais vraiment être
accueilli par la princesse de Guermantes ou si tout n’allait pas
s’effondrer, je croyais que le domestique venait d’ouvrir la fenêtre
sur la plage et que tout m’invitait à descendre me promener le long de
la digue à marée haute; la serviette que j’avais prise pour m’essuyer
la bouche avait précisément le genre de raideur et d’empesé de celle
avec laquelle j’avais eu tant de peine à me sécher devant la fenêtre,
le premier jour de mon arrivée à Balbec, et maintenant, devant cette
bibliothèque de l’hôtel de Guermantes, elle déployait, réparti dans
ses plis et dans ses cassures, le plumage d’un océan vert et bleu
comme la queue d’un paon. Et je ne jouissais pas que de ces couleurs,
mais de tout un instant de ma vie qui les soulevait, qui avait été
sans doute aspiration vers elles, dont quelque sentiment de fatigue
ou de tristesse m’avait peut-être empêché de jouir à Balbec, et qui
maintenant, débarrassé de ce qu’il y a d’imparfait dans la perception
extérieure, pur et désincarné, me gonflait d’allégresse. Le morceau
qu’on jouait pouvait finir d’un moment à l’autre et je pouvais être
obligé d’entrer au salon. Aussi je m’efforçais de tâcher de voir clair
le plus vite possible dans la nature des plaisirs identiques que je
venais, par trois fois en quelques minutes, de ressentir, et ensuite de
dégager l’enseignement que je devais en tirer. Sur l’extrême différence
qu’il y a entre l’impression vraie que nous avons eue d’une chose et
l’impression factice que nous nous en donnons quand volontairement nous
essayons de nous la représenter, je ne m’arrêtais pas; me rappelant
trop avec quelle indifférence relative Swann avait pu parler autrefois
des jours où il était aimé, parce que sous cette phrase il voyait autre
chose qu’eux, et de la douleur subite que lui avait causée la petite
phrase de Vinteuil en lui rendant ces jours eux-mêmes tels qu’il les
avait jadis sentis, je comprenais trop que ce que la sensation des
dalles inégales, la raideur de la serviette, le goût de la madeleine
avaient réveillé en moi, n’avait aucun rapport avec ce que je cherchais
souvent à me rappeler de Venise, de Balbec, de Combray, à l’aide d’une
mémoire uniforme; et je comprenais que la vie pût être jugée médiocre,
bien qu’à certains moments elle parût si belle, parce que dans le
premier cas c’est sur tout autre chose qu’elle-même, sur des images
qui ne gardent rien d’elle qu’on la juge et qu’on la déprécie. Tout au
plus notais-je accessoirement que la différence qu’il y a entre chacune
des impressions réelles--différences qui expliquent qu’une peinture
uniforme de la vie ne puisse être ressemblante--tenait probablement à
cette cause: que la moindre parole que nous avons dite à une époque
de notre vie, le geste le plus insignifiant que nous avons fait
était entouré, portait sur lui le reflet des choses qui logiquement
ne tenaient pas à lui, en ont été séparées par l’intelligence, qui
n’avait rien à faire d’elles pour les besoins du raisonnement, mais
au milieu desquelles--ici reflet rose du soir sur le mur fleuri
d’un restaurant champêtre, sensation de faim, désir des femmes,
plaisir du luxe; là volutes bleues de la mer matinale enveloppant des
phrases musicales qui en émergent partiellement comme les épaules des
ondines--le geste, l’acte le plus simple reste enfermé comme dans mille
vases clos dont chacun serait rempli de choses d’une couleur, d’une
odeur, d’une température absolument différentes; sans compter que ces
vases, disposés sur toute la hauteur de nos années pendant lesquelles
nous n’avons cessé de changer, fût-ce seulement de rêve et de pensée,
sont situés à des altitudes bien diverses, et nous donnent la sensation
d’atmosphères singulièrement variées. Il est vrai que, ces changements,
nous les avons accomplis insensiblement; mais entre le souvenir qui
nous revient brusquement et notre état actuel, de même qu’entre deux
souvenirs d’années, de lieux, d’heures différentes, la distance est
telle que cela suffirait, en dehors même d’une originalité spécifique,
à les rendre incomparables les uns aux autres. Oui, si le souvenir,
grâce à l’oubli, n’a pu contracter aucun lien, jeter aucun chaînon
entre lui et la minute présente, s’il est resté à sa place, à sa date,
s’il a gardé ses distances, son isolement dans le creux d’une vallée
ou à la pointe d’un sommet, il nous fait tout à coup respirer un air
nouveau, précisément parce que c’est un air qu’on a respiré autrefois,
cet air plus pur que les poètes ont vainement essayé de faire régner
dans le Paradis et qui ne pourrait donner cette sensation profonde de
renouvellement que s’il avait été respiré déjà, car les vrais paradis
sont les paradis qu’on a perdus. Et, au passage, je remarquais qu’il y
aurait dans l’œuvre d’art que je me sentais prêt déjà, sans m’y être
consciemment résolu, à entreprendre, de grandes difficultés. Car j’en
devrais exécuter les parties successives dans une matière en quelque
sorte différente. Elle serait bien différente, celle qui conviendrait
aux souvenirs de matins au bord de la mer, de celle d’après-midi à
Venise, une matière distincte, nouvelle, d’une transparence, d’une
sonorité spéciale, compacte, fraîchissante et rose, et différente
encore si je voulais décrire les soirs de Rivebelle où, dans la salle
à manger ouverte sur le jardin, la chaleur commençait à se décomposer,
à retomber, à se déposer, où une dernière lueur éclairait encore les
roses sur les murs du restaurant tandis que les dernières aquarelles du
jour étaient encore visibles au ciel. Je glissais rapidement sur tout
cela, plus impérieusement sollicité que j’étais de chercher la cause de
cette félicité, du caractère de certitude avec lequel elle s’imposait,
recherche ajournée autrefois. Or, cette cause, je la devinais en
comparant entre elles ces diverses impressions bienheureuses et qui
avaient entre elles ceci de commun que je les éprouvais à la fois
dans le moment actuel et dans un moment éloigné où le bruit de la
cuiller sur l’assiette, l’inégalité des dalles, le goût de la madeleine
allaient jusqu’à faire empiéter le passé sur le présent, à me faire
hésiter à savoir dans lequel des deux je me trouvais; au vrai, l’être
qui alors goûtait en moi cette impression la goûtait en ce qu’elle
avait de commun dans un jour ancien et maintenant, dans ce qu’elle
avait d’extra-temporel, un être qui n’apparaissait que quand, par une
de ces identités entre le présent et le passé, il pouvait se trouver
dans le seul milieu où il pût vivre, jouir de l’essence des choses,
c’est-à-dire en dehors du temps. Cela expliquait que mes inquiétudes
au sujet de ma mort eussent cessé au moment où j’avais reconnu,
inconsciemment, le goût, de la petite madeleine, puisqu’à ce moment-là
l’être que j’avais été était un être extra-temporel, par conséquent
insoucieux des vicissitudes de l’avenir. Cet être-là n’était jamais
venu à moi, ne s’était jamais manifesté qu’en dehors de l’action, de
la jouissance immédiate, chaque fois que le miracle d’une analogie
m’avait fait échapper au présent. Seul il avait le pouvoir de me faire
retrouver les jours anciens, le Temps Perdu, devant quoi les efforts de
ma mémoire et de mon intelligence échouaient toujours.
Et peut-être, si tout à l’heure je trouvais que Bergotte avait jadis
dit faux en parlant des joies de la vie spirituelle, c’était parce que
j’appelais vie spirituelle, à ce moment-là, des raisonnements logiques
qui étaient sans rapport avec elle, avec ce qui existait en moi à ce
moment--exactement comme j’avais pu trouver le monde et la vie ennuyeux
parce que je les jugeais d’après des souvenirs sans vérité, alors que
j’avais un tel appétit de vivre, maintenant que venait de renaître en
moi, à trois reprises, un véritable moment du passé.
Rien qu’un moment du passé? Beaucoup plus, peut-être; quelque chose
qui, commun à la fois au passé et au présent, est beaucoup plus
essentiel qu’eux deux.
Tant de fois, au cours de ma vie, la réalité m’avait déçu parce que,
au moment où je la percevais, mon imagination, qui était mon seul
organe pour jouir de la beauté, ne pouvait s’appliquer à elle, en
vertu de la loi inévitable qui veut qu’on ne puisse imaginer que ce
qui est absent. Et voici que soudain l’effet de cette dure loi s’était
trouvé neutralisé, suspendu, par un expédient merveilleux de la
nature, qui avait fait miroiter une sensation--bruit de la fourchette
et du marteau, même inégalité de pavés--à la fois dans le passé, ce
qui permettait à mon imagination de la goûter, et dans le présent où
l’ébranlement effectif de mes sens par le bruit, le contact avait
ajouté aux rêves de l’imagination ce dont ils sont habituellement
dépourvus, l’idée d’existence et, grâce à ce subterfuge, avait permis à
mon être d’obtenir, d’isoler, d’immobiliser--la durée d’un éclair--ce
qu’il n’appréhende jamais: un peu de temps à l’état pur. L’être qui
était rené en moi quand, avec un tel frémissement de bonheur, j’avais
entendu le bruit commun à la fois à la cuiller qui touche l’assiette
et au marteau qui frappe sur la roue, à l’inégalité pour les pas des
pavés de la cour Guermantes et du baptistère de Saint-Marc, cet être-là
ne se nourrit que de l’essence des choses, en elles seulement il
trouve sa subsistance, ses délices. Il languit dans l’observation du
présent où les sens ne peuvent la lui apporter, dans la considération
d’un passé que l’intelligence lui dessèche, dans l’attente d’un avenir
que la volonté construit avec des fragments du présent et du passé
auxquels elle retire encore de leur réalité, ne conservant d’eux que
ce qui convient à la fin utilitaire, étroitement humaine, qu’elle leur
assigne. Mais qu’un bruit déjà entendu, qu’une odeur respirée jadis, le
soient de nouveau, à la fois dans le présent et dans le passé, réels
sans être actuels, idéaux sans être abstraits, aussitôt l’essence
permanente et habituellement cachée des choses se trouve libérée et
notre vrai moi qui, parfois depuis longtemps, semblait mort, mais
ne l’était pas autrement, s’éveille, s’anime en recevant la céleste
nourriture qui lui est apportée. Une minute affranchie de l’ordre du
temps a recréé; en nous pour la sentir l’homme affranchi de l’ordre du
temps. Et celui-là on comprend qu’il soit confiant dans sa joie, même
si le simple goût d’une madeleine ne semble pas contenir logiquement
les raisons de cette joie, on comprend que le mot de «mort» n’ait pas
de sens pour lui; situé hors du temps, que pourrait-il craindre de
l’avenir? Mais ce trompe-l’œil qui mettait près de moi un moment du
passé, incompatible avec le présent, ce trompe-l’œil ne durait pas.
Certes, on peut prolonger les spectacles de la mémoire volontaire,
qui n’engage pas plus de forces de nous-même que feuilleter un livre
d’images. Ainsi jadis, par exemple, le jour où je devais aller
pour la première fois chez la princesse de Guermantes, de la cour
ensoleillée de notre maison de Paris j’avais paresseusement regardé,
à mon choix, tantôt la place de l’Église à Combray, ou la plage de
Balbec, comme j’aurais illustré le jour qu’il faisait en feuilletant
un cahier d’aquarelles prises dans les divers lieux où j’avais été
et où, avec un plaisir égoïste de collectionneur, je m’étais dit, en
cataloguant ainsi les illustrations de ma mémoire: «J’ai tout de même
vu de belles choses dans ma vie.» Alors ma mémoire affirmait sans
doute la différence des sensations, mais elle ne faisait que combiner
entre eux des éléments homogènes. Il n’en avait plus été de même dans
les trois souvenirs que je venais d’avoir et où, au lieu de me faire
une idée plus flatteuse de mon moi, j’avais, au contraire, presque
douté de la réalité actuelle de ce moi. De même que le jour où j’avais
trempé la madeleine dans l’infusion chaude, au sein de l’endroit où
je me trouvais (que cet endroit fût, comme ce jour-là, ma chambre de
Paris, ou, comme aujourd’hui en ce moment, la bibliothèque du prince
de Guermantes, un peu avant la cour de son hôtel), il y avait eu en
moi, irradiant d’une petite zone autour de moi, une sensation (goût
de la madeleine trempée, bruit métallique, sensation de pas inégaux)
qui était commune à cet endroit (où je me trouvais) et aussi à un
autre endroit (chambre de ma tante Léonie, wagon de chemin de fer,
baptistère de Saint-Marc). Au moment où je raisonnais ainsi, le bruit
strident d’une conduite d’eau, tout à fait pareil à ces longs cris
que parfois l’été les navires de plaisance faisaient entendre le soir
au large de Balbec, me fit éprouver (comme me l’avait déjà fait une
fois à Paris, dans un grand restaurant, la vue d’une luxueuse salle
à manger à demi vide, estivale et chaude) bien plus qu’une sensation
simplement analogue à celle que j’avais à la fin de l’après-midi, à
Balbec, quand, toutes les tables étant déjà couvertes de leur nappe et
de leur argenterie, les vastes baies vitrées restant ouvertes tout en
grand sur la digue, sans un seul intervalle, un seul «plein» de verre
ou de pierre, tandis que le soleil descendait lentement sur la mer où
commençaient à errer les navires, je n’avais, pour rejoindre Albertine
et ses amies qui se promenaient sur la digue, qu’à enjamber le cadre
de bois à peine plus haut que ma cheville, dans la charnière duquel
on avait fait pour l’aération de l’hôtel glisser toutes ensemble les
vitres qui se continuaient. Ce n’était d’ailleurs pas seulement un
écho, un double d’une sensation passée que venait de me faire éprouver
le bruit de la conduite d’eau, mais cette sensation elle-même. Dans
ce cas-là comme dans tous les précédents, la sensation commune avait
cherché à recréer autour d’elle le lieu ancien, cependant que le lieu
actuel qui en tenait la place s’opposait de toute la résistance de sa
masse à cette immigration dans un hôtel de Paris d’une plage normande
ou d’un talus d’une voie de chemin de fer. La salle à manger marine de
Balbec, avec son linge damassé préparé comme des nappes d’autel pour
recevoir le coucher du soleil, avait cherché à ébranler la solidité de
l’hôtel de Guermantes, d’en forcer les portes et avait fait vaciller
un instant les canapés autour de moi, comme elle avait fait un autre
jour pour les tables d’un restaurant de Paris. Toujours, dans ces
résurrections-là, le lieu lointain engendré autour de la sensation
commune s’était accouplé un instant comme un lutteur au lieu actuel.
Toujours le lieu actuel avait été vainqueur; toujours c’était le vaincu
qui m’avait paru le plus beau, si bien que j’étais resté en extase sur
le pavé inégal comme devant la tasse de thé, cherchant à maintenir
aux moments où ils apparaissaient, à faire réapparaître dès qu’ils
m’avaient échappé, ce Combray, cette Venise, ce Balbec envahissants et
refoulés qui s’élevaient pour m’abandonner ensuite au sein de ces lieux
nouveaux, mais perméables pour le passé. Et si le lieu actuel n’avait
pas été aussitôt vainqueur, je crois que j’aurais perdu connaissance;
car ces résurrections du passé, dans la seconde qu’elles durent, sont
si totales qu’elles n’obligent pas seulement nos yeux à cesser de voir
la chambre qui est près d’eux pour regarder la voie bordée d’arbres ou
la marée montante. Elles forcent nos narines à respirer l’air de lieux
pourtant si lointains, notre volonté à choisir entre les divers projets
qu’ils nous proposent, notre personne tout entière à se croire entourée
par eux, ou du moins à trébucher entre eux et les lieux présents, dans
l’étourdissement d’une incertitude pareille à celle qu’on éprouve
parfois devant une vision ineffable, au moment de s’endormir.
De sorte que ce que l’être par trois et quatre fois ressuscité en moi
venait de goûter, c’était peut-être bien des fragments d’existence
soustraits au temps, mais cette contemplation, quoique d’éternité,
était fugitive. Et pourtant je sentais que le plaisir qu’elle m’avait
donné à de rares intervalles dans ma vie était le seul qui fût fécond
et véritable. Le signe de l’irréalité des autres ne se montre-t-il
pas assez, soit dans leur impossibilité à nous satisfaire, comme, par
exemple, les plaisirs mondains qui causent tout au plus le malaise
provoqué par l’ingestion d’une nourriture abjecte, ou celui de l’amitié
qui est une simulation puisque, pour quelques raisons morales qu’il
le fasse, l’artiste qui renonce à une heure de travail pour une heure
de causerie avec un ami sait qu’il sacrifie une réalité pour quelque
chose qui n’existe pas (les amis n’étant des amis que dans cette douce
folie que nous avons au cours de la vie, à laquelle nous nous prêtons,
mais que du fond de notre intelligence nous savons l’erreur d’un fou
qui croirait que les meubles vivent et causerait avec eux), soit dans
la tristesse qui suit leur satisfaction, comme celle que j’avais eue,
le jour où j’avais été présenté à Albertine, de m’être donné un mal
pourtant bien petit afin d’obtenir une chose--connaître cette jeune
fille--qui ne me semblait petite que parce que je l’avais obtenue.
Même un plaisir plus profond, comme celui que j’aurais pu éprouver
quand j’aimais Albertine, n’était en réalité perçu qu’inversement par
l’angoisse que j’avais quand elle n’était pas là, car quand j’étais
sûr qu’elle allait arriver, comme le jour où elle était revenue
du Trocadéro, je n’avais pas cru éprouver plus qu’un vague ennui,
tandis que je m’exaltais de plus en plus au fur et à mesure que
j’approfondissais le bruit du couteau ou le goût de l’infusion, avec
une joie croissante pour moi qui avais fait entrer dans ma chambre la
chambre de ma tante Léonie et, à sa suite, tout Combray et ses deux
côtés. Aussi, cette contemplation de l’essence des choses, j’étais
maintenant décidé à m’attacher à elle, à la fixer, mais comment? par
quel moyen? Sans doute, au moment où la raideur de la serviette m’avait
rendu Balbec et pendant un instant avait caressé mon imagination, non
pas seulement de la vue de la mer telle qu’elle était ce matin-là, mais
de l’odeur de la chambre, de la vitesse du vent, du désir de déjeuner,
de l’incertitude entre les diverses promenades, tout cela attaché à la
sensation du large, comme les ailes des roues à aubes dans leur course
vertigineuse; sans doute, au moment où l’inégalité des deux pavés avait
prolongé les images desséchées et nues que j’avais de Venise et de
Saint-Marc dans tous les sens et toutes les dimensions, de toutes les
sensations que j’y avais éprouvées, raccordant la place à l’église,
l’embarcadère à la place, le canal à l’embarcadère, et à tout ce que
les yeux voient du monde de désirs qui n’est réellement vu que de
l’esprit, j’avais été tenté, sinon, à cause de la saison, d’aller me
promener sur les eaux pour moi surtout printanières de Venise, du moins
de retourner à Balbec. Mais je ne m’arrêtai pas un instant à cette
pensée; non seulement je savais que les pays n’étaient pas tels que
leur nom me les peignait, et qui avait été le leur quand je me les
représentais. Il n’y avait plus guère que dans mes rêves, en dormant,
qu’un lieu s’étendait devant moi, fait de la pure matière entièrement
distincte des choses communes qu’on voit, qu’on touche. Mais même en ce
qui concernait ces images d’un autre genre encore, celles du souvenir,
je savais que la beauté de Balbec, je ne l’avais pas trouvée quand j’y
étais allé, et celle même qu’il m’avait laissée, celle du souvenir, ce
n’était plus celle que j’avais retrouvée à mon second séjour. J’avais
trop expérimenté l’impossibilité d’atteindre dans la réalité ce qui
était au fond de moi-même. Ce n’était pas plus sur la place Saint-Marc
que ce n’avait été à mon second voyage à Balbec, ou à mon retour à
Tansonville, pour voir Gilberte, que je retrouverais le Temps Perdu, et
le voyage que ne faisait que me proposer une fois de plus l’illusion
que ces impressions anciennes existaient hors de moi-même, au coin
d’une certaine place, ne pouvait être le moyen que je cherchais. Je ne
voulais pas me laisser leurrer une fois de plus, car il s’agissait pour
moi de savoir enfin s’il était vraiment possible d’atteindre ce que,
toujours déçu comme je l’avais été en présence des lieux et des êtres,
j’avais (bien qu’une fois la pièce pour concert de Vinteuil eût semblé
me dire le contraire) cru irréalisable. Je n’allais donc pas tenter une
expérience de plus dans la voie que je savais depuis longtemps ne mener
à rien. Des impressions telles que celles que je cherchais à fixer
ne pouvaient que s’évanouir au contact d’une jouissance directe qui
a été impuissante à les faire naître. La seule manière de les goûter
davantage c’était de tâcher de les connaître plus complètement là où
elles se trouvaient, c’est-à-dire en moi-même, de les rendre claires
jusque dans leurs profondeurs. Je n’avais pu connaître le plaisir à
Balbec, pas plus que celui de vivre avec Albertine, lequel ne m’avait
été perceptible qu’après coup. Et si je faisais la récapitulation des
déceptions de ma vie, en tant que vécue, qui me faisaient croire que
sa réalité devait résider ailleurs qu’en l’action et ne rapprochait
pas d’une manière purement fortuite, et en suivant les vicissitudes
de mon existence, des désappointements différents, je sentais bien
que la déception du voyage, la déception de l’amour n’étaient pas des
déceptions différentes, mais l’aspect varié que prend, selon le fait
auquel il s’applique, l’impuissance que nous avons à nous réaliser dans
la jouissance matérielle, dans l’action effective. Et repensant à cette
joie extra-temporelle causée, soit par le bruit de la cuiller, soit
par le goût de la madeleine, je me disais: «Était-ce cela ce bonheur
proposé par la petite phrase de la sonate à Swann qui s’était trompé
en l’assimilant au plaisir de l’amour et n’avait pas su le trouver
dans la création artistique; ce bonheur que m’avait fait pressentir
comme plus supra-terrestre encore que n’avait fait la petite phrase de
la sonate l’appel rouge et mystérieux de ce septuor que Swann n’avait
pu connaître, étant mort, comme tant d’autres, avant que la vérité
faite pour eux eût été révélée. D’ailleurs, elle n’eût pu lui servir,
car cette phrase pouvait bien symboliser un appel, mais non créer des
forces et faire de Swann l’écrivain qu’il n’était pas. Cependant, je
m’avisai au bout d’un moment et après avoir pensé à ces résurrections
de la mémoire que, d’une autre façon, des impressions obscures avaient
quelquefois, et déjà à Combray, du côté de Guermantes, sollicité ma
pensée, à la façon de ces réminiscences, mais qui cachaient non une
sensation d’autrefois, mais une vérité nouvelle, une image précieuse
que je cherchais à découvrir par des efforts du même genre que ceux
qu’on fait pour se rappeler quelque chose, comme si nos plus belles
idées étaient comme des airs de musique qui nous reviendraient sans
que nous les eussions jamais entendus, et que nous nous efforcerions
d’écouter, de transcrire. Je me souvins avec plaisir, parce que cela
me montrait que j’étais déjà le même alors et que cela recouvrait un
trait fondamental de ma nature, avec tristesse aussi en pensant que
depuis lors je n’avais jamais progressé, que déjà à Combray je fixais
avec attention devant mon esprit quelque image qui m’avait forcé à la
regarder, un nuage, un triangle, un clocher, une fleur, un caillou,
en sentant qu’il y avait peut-être sous ces signes quelque chose
de tout autre que je devais tâcher de découvrir, une pensée qu’ils
traduisaient à la façon de ces caractères hiéroglyphes qu’on croirait
représenter seulement des objets matériels. Sans doute, ce déchiffrage
était difficile, mais seul il donnait quelque vérité à lire. Car les
vérités que l’intelligence saisit directement à claire-voie dans le
monde de la pleine lumière ont quelque chose de moins profond, de
moins nécessaire que celles que la vie nous a malgré nous communiquées
en une impression, matérielle parce qu’elle est entrée par nos sens,
mais dont nous pouvons dégager l’esprit. En somme, dans ce cas comme
dans l’autre, qu’il s’agisse d’impressions comme celles que m’avait
données la vue des clochers de Martinville, ou de réminiscences comme
celle de l’inégalité des deux marches ou le goût de la madeleine, il
fallait tâcher d’interpréter les sensations comme les signes d’autant
de lois et d’idées, en essayant de penser, c’est-à-dire de faire sortir
de la pénombre ce que j’avais senti, de le convertir en un équivalent
spirituel. Or, ce moyen qui me paraissait le seul, qu’était-ce autre
chose que faire une œuvre d’art? Et déjà les conséquences se pressaient
dans mon esprit; car qu’il s’agît de réminiscences dans le genre du
bruit de la fourchette ou du goût de la madeleine, ou de ces vérités
écrites à l’aide de figures dont j’essayais de chercher le sens dans
ma tête, où, clochers, herbes folles, elles composaient un grimoire
compliqué et fleuri, leur premier caractère était que je n’étais pas
libre de les choisir, qu’elles m’étaient données telles quelles.
Et je sentais que ce devait être la griffe de leur authenticité. Je
n’avais pas été chercher les deux pavés de la cour où j’avais buté.
Mais justement la façon fortuite, inévitable, dont la sensation avait
été rencontrée contrôlait la vérité d’un passé qu’elle ressuscitait,
des images qu’elle déclenchait, puisque nous sentons son effort pour
remonter vers la lumière, que nous sentons la joie du réel retrouvé.
Elle est le contrôle de la vérité de tout le tableau fait d’impressions
contemporaines, qu’elle ramène à sa suite avec cette infaillible
proportion de lumière et d’ombre, de relief et d’omission, de souvenir
et d’oubli, que la mémoire ou l’observation conscientes ignoreront
toujours.»
Le livre intérieur de ces signes inconnus (de signes en relief,
semblait-il, que mon attention explorant mon inconscient allait
chercher, heurtait, contournait, comme un plongeur qui sonde), pour
sa lecture personne ne pouvait m’aider d’aucune règle, cette lecture
consistant en un acte de création où nul ne peut nous suppléer, ni même
collaborer avec nous. Aussi combien se détournent de l’écrire, que
de tâches n’assume-t-on pas pour éviter celle-là. Chaque événement,
que ce fût l’affaire Dreyfus, que ce fût la guerre, avait fourni
d’autres excuses aux écrivains pour ne pas déchiffrer ce livre-là;
ils voulaient assurer le triomphe du droit, refaire l’unité morale de
la nation, n’avaient pas le temps de penser à la littérature. Mais
ce n’étaient que des excuses parce qu’ils n’avaient pas ou plus de
génie, c’est-à-dire d’instinct. Car l’instinct dicte le devoir et
l’intelligence fournit les prétextes pour l’éluder. Seulement les
excuses ne figurent point dans l’art, les intentions n’y sont pas
comptées, à tout moment l’artiste doit écouter son instinct, ce qui
fait que l’art est ce qu’il y a de plus réel, la plus austère école
de la vie, et le vrai Jugement dernier. Ce livre, le plus pénible de
tous à déchiffrer, est aussi le seul que nous ait dicté la réalité, le
seul dont «l’impression» ait été faite en nous par la réalité même.
De quelque idée laissée en nous par la vie qu’il s’agisse, sa figure
matérielle, trace de l’impression qu’elle nous a faite, est encore le
gage de sa vérité nécessaire. Les idées formées par l’intelligence pure
n’ont qu’une vérité logique, une vérité possible, leur élection est
arbitraire. Le livre aux caractères figurés, non tracés par nous, est
notre seul livre. Non que les idées que nous formons ne puissent être
justes logiquement, mais nous ne savons pas si elles sont vraies. Seule
l’impression, si chétive qu’en semble la matière, si invraisemblable
la trace, est un critérium de vérité et à cause de cela mérite seule
d’être appréhendée par l’esprit, car elle est seule capable, s’il sait
en dégager cette vérité, de l’amener à une plus grande perfection
et de lui donner une pure joie. L’impression est pour l’écrivain ce
qu’est l’expérimentation pour le savant, avec cette différence que
chez le savant le travail de l’intelligence précède et chez l’écrivain
vient après. Ce que nous n’avons pas eu à déchiffrer, à éclaircir
par notre effort personnel, ce qui était clair avant nous, n’est pas
à nous. Ne vient de nous-même que ce que nous tirons de l’obscurité
qui est en nous et que ne connaissent pas les autres. Et comme l’art
recompose exactement la vie, autour de ces vérités qu’on a atteintes
en soi-même flotte une atmosphère de poésie, la douceur d’un mystère
qui n’est que la pénombre que nous avons traversée. Un rayon oblique du
couchant me rappelle instantanément un temps auquel je n’avais jamais
repensé et où dans ma petite enfance, comme ma tante Léonie avait une
fièvre que le Dr Percepied avait craint typhoïde, on m’avait fait
habiter une semaine la petite chambre qu’Eulalie avait sur la place
de l’Église, et où il n’y avait qu’une sparterie par terre et à la
fenêtre un rideau de percale, bourdonnant toujours d’un soleil auquel
je n’étais pas habitué. Et en voyant comme le souvenir de cette petite
chambre d’ancienne domestique ajoutait tout d’un coup à ma vie passée
une longue étendue si différente du reste et si délicieuse, je pensai
par contraste au néant d’impressions qu’avaient apporté dans ma vie
les fêtes les plus somptueuses dans les hôtels les plus princiers. La
seule chose un peu triste dans cette chambre d’Eulalie était qu’on y
entendait le soir, à cause de la proximité du viaduc, les hululements
des trains. Mais comme je savais que ces beuglements émanaient de
machines réglées, ils ne m’épouvantaient pas comme auraient pu faire, à
une époque de la préhistoire, les cris poussés par un mammouth voisin
dans sa promenade libre et désordonnée.
Ainsi j’étais déjà arrivé à cette conclusion que nous ne sommes
nullement libres devant l’œuvre d’art, que nous ne la faisons pas à
notre gré, mais que, préexistant à nous, nous devons, à la fois parce
qu’elle est nécessaire et cachée, et comme nous ferions pour une loi
de la nature, la découvrir. Mais cette découverte que l’art pouvait
nous faire faire n’était-elle pas, au fond, celle de ce qui devrait
nous être le plus précieux, et de ce qui nous reste d’habitude à
jamais inconnu, notre vraie vie, la réalité telle que nous l’avons
sentie et qui diffère tellement de ce que nous croyons, que nous
sommes emplis d’un tel bonheur quand le hasard nous en apporte le
souvenir véritable. Je m’en assurais par la fausseté même de l’art
prétendu réaliste et qui ne serait pas si mensonger si nous n’avions
pris dans la vie l’habitude de donner à ce que nous sentons une
expression qui en diffère tellement, et que nous prenons, au bout de
peu de temps, pour la réalité même. Je sentais que je n’aurais pas
à m’embarrasser des diverses théories littéraires qui m’avaient un
moment troublé--notamment celles que la critique avait développées
au moment de l’affaire Dreyfus et avait reprises pendant la guerre,
et qui tendaient à «faire sortir l’artiste de sa tour d’ivoire», à
traiter de sujets non frivoles ni sentimentaux, à peindre de grands
mouvements ouvriers, et à défaut de foules, à tout le moins non plus
d’insignifiants oisifs--«J’avoue que la peinture de ces inutiles
m’indiffère assez», disait Bloch--mais de nobles intellectuels ou
des héros. D’ailleurs, même avant de discuter leur contenu logique,
ces théories me paraissaient dénoter chez ceux qui les soutenaient
une preuve d’infériorité, comme un enfant vraiment bien élevé, qui
entend des gens chez qui on l’a envoyé déjeuner dire: «Nous avouons
tout, nous sommes francs», sent que cela dénote une qualité morale
inférieure à la bonne action pure et simple, qui ne dit rien. L’art
véritable n’a que faire de tant de proclamations et s’accomplit dans
le silence. D’ailleurs, ceux qui théorisaient ainsi employaient des
expressions toutes faites qui ressemblaient singulièrement à celles
d’imbéciles qu’ils flétrissaient. Et peut-être est-ce plutôt à la
qualité du langage qu’au genre d’esthétique qu’on peut juger du degré
auquel a été porté le travail intellectuel et moral. Mais, inversement,
cette qualité du langage (et même, pour étudier les lois du caractère,
on le peut aussi bien en prenant un sujet sérieux ou frivole, comme
un prosecteur peut aussi bien étudier celles de l’anatomie sur le
corps d’un imbécile que sur celui d’un homme de talent: les grandes
lois morales, aussi bien que celles de la circulation du sang ou de
l’élimination rénale, diffèrent peu selon la valeur intellectuelle
des individus) dont croient pouvoir se passer les théoriciens, ceux
qui admirent les théoriciens croient facilement qu’elle ne prouve pas
une grande valeur intellectuelle, valeur qu’ils ont besoin, pour la
discerner, de voir exprimer directement et qu’ils n’induisent pas de
la beauté d’une image. D’où la grossière tentation pour l’écrivain
d’écrire des œuvres intellectuelles. Grande indélicatesse. Une œuvre
où il y a des théories est comme un objet sur lequel on laisse la
marque du prix. Encore cette dernière ne fait-elle qu’exprimer une
valeur qu’au contraire en littérature le raisonnement logique diminue.
On raisonne, c’est-à-dire on vagabonde, chaque fois qu’on n’a pas
la force de s’astreindre à faire passer une impression par tous les
états successifs qui aboutiront à sa fixation, à l’expression de sa
réalité. La réalité à exprimer résidait, je le comprenais maintenant,
non dans l’apparence du sujet, mais dans le degré de pénétration de
cette impression à une profondeur où cette apparence importait peu,
comme le symbolisaient ce bruit de cuiller sur une assiette, cette
raideur empesée de la serviette, qui m’avaient été plus précieux pour
mon renouvellement spirituel que tant de conversations humanitaires,
patriotiques, internationalistes. Plus de style, avais-je entendu dire
alors, plus de littérature, de la vie. On peut penser combien même
les simples théories de M. de Norpois «contre les joueurs de flûtes»
avaient refleuri depuis la guerre. Car tous ceux qui, n’ayant pas le
sens artistique, c’est-à-dire la soumission à la réalité intérieure,
peuvent être pourvus de la faculté de raisonner à perte de vue sur
l’art, pour peu qu’ils soient par surcroît diplomates ou financiers,
mêlés aux «réalités» du temps présent, croient volontiers que la
littérature est un jeu de l’esprit destiné à être éliminé de plus
en plus dans l’avenir. Quelques-uns voulaient que le roman fût une
sorte de défilé cinématographique des choses. Cette conception était
absurde. Rien ne s’éloigne plus de ce que nous avons perçu en réalité
qu’une telle vue cinématographique. Justement, comme, en entrant dans
cette bibliothèque, je m’étais souvenu de ce que les Goncourt disent
des belles éditions originales qu’elle contient, je m’étais promis
de les regarder tant que j’étais enfermé ici. Et tout en poursuivant
mon raisonnement, je tirais un à un, sans trop y faire attention
du reste, les précieux volumes, quand, au moment où j’ouvrais
distraitement l’un d’eux: _François le Champi_ de George Sand,
je me sentis désagréablement frappé comme par quelque impression trop
en désaccord avec mes pensées actuelles, jusqu’au moment où, avec
une émotion qui alla jusqu’à me faire pleurer, je reconnus combien
cette impression était d’accord avec elles. Tel, à l’instant que dans
la chambre mortuaire les employés des pompes funèbres se préparent
à descendre la bière, le fils d’un homme qui a rendu des services à
la patrie serrant la main aux derniers amis qui défilent, si tout à
coup retentit sous les fenêtres une fanfare, se révolte, croyant à
quelque moquerie dont on insulte son chagrin, puis lui, qui est resté
maître de soi jusque-là, ne peut plus retenir ses larmes, lorsqu’il
vient à comprendre que ce qu’il entend c’est la musique d’un régiment
qui s’associe à son deuil et rend honneur à la dépouille de son père.
Tel, je venais de reconnaître la douloureuse impression que j’avais
éprouvée en lisant le titre d’un livre dans la bibliothèque du prince
de Guermantes, titre qui m’avait donné l’idée que la littérature nous
offrait vraiment ce monde du mystère que je ne trouvais plus en elle.
Et pourtant ce n’était pas un livre bien extraordinaire, c’était
_François le Champi_, mais ce nom-là, comme le nom des Guermantes,
n’était pas pour moi comme ceux que j’avais connus depuis. Le souvenir
de ce qui m’avait semblé inexplicable dans le sujet de _François le
Champi_, tandis que maman me lisait le livre de George Sand, était
réveillé par ce titre, aussi bien que le nom de Guermantes (quand je
n’avais pas vu les Guermantes depuis longtemps) contenait pour moi tant
de féodalité--comme _François le Champi_ l’essence du roman--et se
substituait pour un instant à l’idée fort commune de ce que sont les
romans berrichons de George Sand. Dans un dîner, quand la pensée reste
toujours à la surface, j’aurais pu sans doute parler de _François
le Champi_ et des Guermantes sans que ni l’un ni l’autre fussent
ceux de Combray. Mais quand j’étais seul, comme en ce moment, c’est à
une profondeur plus grande que j’avais plongée. A ce moment-là l’idée
que telle personne dont j’avais fait la connaissance dans le monde
était la cousine de Mme de Guermantes, c’est-à-dire d’un personnage
de lanterne magique, me semblait incompréhensible, et tout autant que
les plus beaux livres que j’avais lus fussent--je ne dis pas même
supérieurs, ce qu’ils étaient pourtant--mais égaux à cet extraordinaire
_François le Champi_. C’était une impression d’enfance bien
ancienne, où mes souvenirs d’enfance et de famille étaient tendrement
mêlés et que je n’avais pas reconnue tout de suite. Je m’étais au
premier instant demandé avec colère quel était l’étranger qui venait
me faire mal, et l’étranger c’était moi-même, c’était l’enfant que
j’étais alors, que le livre venait de susciter en moi, car de moi ne
connaissant que cet enfant, c’est cet enfant que le livre avait appelé
tout de suite, ne voulant être regardé que par ses yeux, aimé que par
son cœur et ne parler qu’à lui. Aussi ce livre que ma mère m’avait lu
haut à Combray, presque jusqu’au matin, avait-il gardé pour moi tout
le charme de cette nuit-là. Certes, la «plume» de George Sand, pour
prendre une expression de Brichot qui aimait tant dire qu’un livre
était écrit d’une plume alerte, ne me semblait pas du tout, comme elle
avait paru si longtemps à ma mère avant qu’elle modelât lentement ses
goûts littéraires sur les miens, une plume magique. Mais c’était une
plume que, sans le vouloir, j’avais électrisée comme s’amusent souvent
à faire les collégiens, et voici que mille riens de Combray, et que je
n’apercevais plus depuis longtemps, sautaient légèrement d’eux-mêmes et
venaient à la queue-leu leu se suspendre au bec aimanté, en une chaîne
interminable et tremblante de souvenirs. Certains esprits qui aiment
le mystère veulent croire que les objets conservent quelque chose des
yeux qui les regardèrent, que les monuments et les tableaux ne nous
apparaissent que sous le voile sensible que leur ont tissé l’amour
et la contemplation de tant d’adorateurs pendant des siècles. Cette
chimère deviendrait vraie s’ils la transposaient dans le domaine de la
seule réalité pour chacun, dans le domaine de sa propre sensibilité.
Oui, en ce sens-là, en ce sens-là seulement; mais il est bien plus
grand, une chose que nous avons regardée autrefois, si nous la
revoyons, nous rapporte, avec le regard que nous y avons posé, toutes
les images qui le remplissaient alors. C’est que les choses--un livre
sous sa couverture rouge comme les autres--sitôt qu’elles sont perçues
par nous, deviennent en nous quelque chose d’immatériel, de même nature
que toutes nos préoccupations ou nos sensations de ce temps-là, et se
mêlent indissolublement à elles. Tel nom lu dans un livre autrefois,
contient entre ses syllabes le vent rapide et le soleil brillant qu’il
faisait quand nous le lisions. Dans la moindre sensation apportée
par le plus humble aliment, l’odeur du café au lait, nous retrouvons
cette vague espérance d’un beau temps qui, si souvent, nous sourit,
quand la journée était encore intacte et pleine, dans l’incertitude
du ciel matinal; une heure est un vase rempli de parfum, de sons, de
moments, d’humeurs variées, de climats. De sorte que la littérature
qui se contente de «décrire les choses», d’en donner seulement un
misérable relevé de lignes et de surfaces, est celle qui, tout en
s’appelant réaliste, est la plus éloignée de la réalité, celle qui
nous appauvrit et nous attriste le plus, car elle coupe brusquement
toute communication de notre moi présent avec le passé, dont les choses
gardaient l’essence, et l’avenir, où elles nous incitent à le goûter le
nouveau. C’est elle que l’art digne de ce nom doit exprimer, et, s’il y
échoue, on peut encore tirer de son impuissance un enseignement (tandis
qu’on n’en tire aucun des réussites du réalisme), à savoir que cette
essence est en partie subjective et incommunicable.