La hausse et la baisse.
Quelques jours après cette rencontre, Albert de Morcerf vint faire
visite au comte de Monte-Cristo dans sa maison des Champs-Élysées, qui
avait déjà pris cette allure de palais, que le comte, grâce à son
immense fortune, donnait à ses habitations même les plus passagères.
Il venait lui renouveler les remerciements de Mme Danglars, que lui
avait déjà apportés une lettre signée baronne Danglars, née Herminie de
Servieux.
Albert était accompagné de Lucien Debray, lequel joignit aux paroles de
son ami quelques compliments qui n'étaient pas officiels sans doute,
mais dont, grâce à la finesse de son coup d'oeil, le comte ne pouvait
suspecter la source.
Il lui sembla même que Lucien venait le voir, mû par un double sentiment
de curiosité, et que la moitié de ce sentiment émanait de la rue de la
Chaussée-d'Antin. En effet, il pouvait supposer, sans crainte de se
tromper, que Mme Danglars, ne pouvant connaître par ses propres yeux
l'intérieur d'un homme qui donnait des chevaux de trente mille francs,
et qui allait à l'Opéra avec une esclave grecque portant un million de
diamants, avait chargé les yeux par lesquels elle avait l'habitude de
voir de lui donner des renseignements sur cet intérieur.
Mais le comte ne parut pas soupçonner la moindre corrélation entre la
visite de Lucien et la curiosité de la baronne.
«Vous êtes en rapports presque continuels avec le baron Danglars?
demanda-t-il à Albert de Morcerf.
--Mais oui, monsieur le comte; vous savez ce que je vous ai dit.
--Cela tient donc toujours?
--Plus que jamais, dit Lucien; c'est une affaire arrangée.»
Et Lucien, jugeant sans doute que ce mot mêlé à la conversation lui
donnait le droit d'y demeurer étranger, plaça son lorgnon d'écaille dans
son oeil, et mordant la pomme d'or de sa badine, se mit à faire le tour
de la chambre en examinant les armes et les tableaux.
«Ah! dit Monte-Cristo; mais, à vous entendre, je n'avais pas cru à une
si prompte solution.
--Que voulez-vous? les choses marchent sans qu'on s'en doute; pendant
que vous ne songez pas à elles, elles songent à vous; et quand vous vous
retournez vous êtes étonné du chemin qu'elles ont fait. Mon père et M.
Danglars ont servi ensemble en Espagne, mon père dans l'armée, M.
Danglars dans les vivres. C'est là que mon père, ruiné par la
Révolution, et M. Danglars, qui n'avait, lui, jamais eu de patrimoine,
ont jeté les fondements, mon père, de sa fortune politique et militaire,
qui est belle, M. Danglars, de sa fortune politique et financière, qui
est admirable.
--Oui, en effet, dit Monte-Cristo, je crois que, pendant la visite que
je lui ai faite, M. Danglars m'a parlé de cela; et, continua-t-il en
jetant un coup d'oeil sur Lucien, qui feuilletait un album, et elle est
jolie, Mlle Eugénie? car je crois me rappeler que c'est Eugénie qu'elle
s'appelle.
--Fort jolie, ou plutôt fort belle, répondit Albert, mais d'une beauté
que je n'apprécie pas. Je suis un indigne!
--Vous en parlez déjà comme si vous étiez son mari!
--Oh! fit Albert, en regardant autour de lui pour voir à son tour ce que
faisait Lucien.
--Savez-vous, dit Monte-Cristo en baissant la voix, que vous ne me
paraissez pas enthousiaste de ce mariage!
--Mlle Danglars est trop riche pour moi, dit Morcerf, cela m'épouvante.
--Bah! dit Monte-Cristo, voilà une belle raison; n'êtes-vous pas riche
vous-même?
--Mon père a quelque chose comme une cinquantaine de mille livres de
rente, et m'en donnera peut-être dix ou douze en me mariant.
--Le fait est que c'est modeste, dit le comte, à Paris surtout; mais
tout n'est pas dans la fortune en ce monde, et c'est bien quelque chose
aussi qu'un beau nom et une haute position sociale. Votre nom est
célèbre, votre position magnifique, et puis le comte de Morcerf est un
soldat, et l'on aime à voir s'allier cette intégrité de Bayard à la
pauvreté de Duguesclin; le désintéressement est le plus beau rayon de
soleil auquel puisse reluire une noble épée. Moi, tout au contraire, je
trouve cette union on ne peut plus sortable: Mlle Danglars vous
enrichira et vous l'anoblirez!»
Albert secoua la tête et demeura pensif.
«Il y a encore autre chose, dit-il.
--J'avoue, reprit Monte-Cristo, que j'ai peine à comprendre cette
répugnance pour une jeune fille riche et belle.
--Oh! mon Dieu! dit Morcerf, cette répugnance, si répugnance il y a, ne
vient pas toute de mon côté.
--Mais de quel côté donc? car vous m'avez dit que votre père désirait ce
mariage.
--Du côté de ma mère, et ma mère est un oeil prudent et sûr. Eh bien,
elle ne sourit pas à cette union; elle a je ne sais quelle prévention
contre les Danglars.
--Oh! dit le comte avec un ton un peu forcé, cela se conçoit; Mme la
comtesse de Morcerf, qui est la distinction, l'aristocratie, la finesse
en personne, hésite un peu à toucher une main roturière, épaisse et
brutale: c'est naturel.
--Je ne sais si c'est cela, en effet, dit Albert; mais ce que je sais,
c'est qu'il me semble que ce mariage, s'il se fait, la rendra
malheureuse. Déjà l'on devait s'assembler pour parler d'affaires il y a
six semaines mais j'ai été tellement pris de migraines....
--Réelles? dit le comte en souriant.
--Oh! bien réelles, la peur sans doute... que l'on a remis le
rendez-vous à deux mois. Rien ne presse, vous comprenez; je n'ai pas
encore vingt et un ans, et Eugénie n'en a que dix-sept; mais les deux
mois expirent la semaine prochaine. Il faudra s'exécuter. Vous ne pouvez
vous imaginer, mon cher comte, combien je suis embarrassé... Ah! que
vous êtes heureux d'être libre!
--Eh bien, mais soyez libre aussi; qui vous en empêche, je vous le
demande un peu?
--Oh! ce serait une trop grande déception pour mon père si je n'épouse
pas Mlle Danglars.
--Épousez-la alors, dit le comte avec un singulier mouvement d'épaules.
--Oui, dit Morcerf; mais pour ma mère ce ne sera pas de la déception,
mais de la douleur.
--Alors ne l'épousez pas, fit le comte.
--Je verrai, j'essaierai, vous me donnerez un conseil, n'est-ce pas? et,
s'il vous est possible, vous me tirerez de cet embarras. Oh! pour ne pas
faire de peine à mon excellente mère, je me brouillerais avec le comte,
je crois.»
Monte-Cristo se détourna; il semblait ému.
«Eh! dit-il à Debray, assis dans un fauteuil profond à l'extrémité du
salon, et qui tenait de la main droite un crayon et de la gauche un
carnet, que faites-vous donc, un croquis d'après le Poussin?
--Moi? dit-il tranquillement, oh! bien oui! un croquis, j'aime trop la
peinture pour cela! Non pas, je fais tout l'opposé de la peinture, je
fais des chiffres.
--Des chiffres?
--Oui, je calcule; cela vous regarde indirectement, vicomte; je calcule
ce que la maison Danglars a gagné sur la dernière hausse d'Haïti: de
deux cent six le fonds est monté à quatre cent neuf en trois jours, et
le prudent banquier avait acheté beaucoup à deux cent six. Il a dû
gagner trois cent mille livres.
--Ce n'est pas son meilleur coup, dit Morcerf; n'a-t-il pas gagné un
million cette année avec les bons d'Espagne?
--Écoutez, mon cher, dit Lucien, voici M. le comte de Monte-Cristo qui
vous dira comme les Italiens:
_Danaro e santità_
_Metà della metà_[2]
[Note 2: Argent et sainteté, Moitié de la moitié.]
Et c'est encore beaucoup. Aussi, quand on me fait de pareilles
histoires, je hausse les épaules.
--Mais vous parliez d'Haïti? dit Monte-Cristo.
--Oh! Haïti, c'est autre chose; Haïti, c'est l'écarté de l'agiotage
français. On peut aimer la bouillotte, chérir le whist, raffoler du
boston, et se lasser cependant de tout cela; mais on en revient toujours
à l'écarté: c'est un hors-d'oeuvre. Ainsi M. Danglars a vendu hier à
quatre cent six et empoché trois cent mille francs; s'il eût attendu à
aujourd'hui, le fonds retombait à deux cent cinq, et au lieu de gagner
trois cent mille francs, il en perdait vingt ou vingt-cinq mille.
--Et pourquoi le fonds est-il retombé de quatre cent neuf à deux cent
cinq? demanda Monte-Cristo. Je vous demande pardon, je suis fort
ignorant de toutes ces intrigues de Bourse.
--Parce que, répondit en riant Albert, les nouvelles se suivent et ne se
ressemblent pas.
--Ah! diable, fit le comte, M. Danglars joue à gagner ou à perdre trois
cent mille francs en un jour. Ah çà! mais il est donc énormément riche?
--Ce n'est pas lui qui joue! s'écria vivement Lucien, c'est Mme
Danglars; elle est véritablement intrépide.
--Mais vous qui êtes raisonnable, Lucien, et qui connaissez le peu de
stabilité des nouvelles, puisque vous êtes à la source, vous devriez
l'empêcher, dit Morcerf avec un sourire.
--Comment le pourrais-je, si son mari ne réussit pas? demanda Lucien.
Vous connaissez le caractère de la baronne, personne n'a d'influence sur
elle, et elle ne fait absolument que ce qu'elle veut.
--Oh! si j'étais à votre place! dit Albert.
--Eh bien!
--Je la guérirais, moi; ce serait un service à rendre à son futur
gendre.
--Comment cela?
--Ah pardieu! c'est bien facile, je lui donnerais une leçon.
--Une leçon?
--Oui. Votre position de secrétaire du ministre vous donne une grande
autorité pour les nouvelles; vous n'ouvrez pas la bouche que les agents
de change ne sténographient au plus vite vos paroles; faites-lui perdre
une centaine de mille francs coup sur coup, et cela la rendra prudente.
--Je ne comprends pas, balbutia Lucien.
--C'est cependant limpide, répondit le jeune homme avec une naïveté qui
n'avait rien d'affecté; annoncez-lui un beau matin quelque chose
d'inouï, une nouvelle télégraphique que vous seul puissiez savoir; que
Henri IV, par exemple, a été vu hier chez Gabrielle; cela fera monter
les fonds, elle établira son coup de bourse là-dessus, et elle perdra
certainement lorsque Beauchamp écrira le lendemain dans son journal:
«C'est à tort que les gens bien informés prétendent que le roi Henri IV
a été vu avant-hier chez Gabrielle, ce fait est complètement inexact; le
roi Henri IV n'a pas quitté le pont Neuf.»
Lucien se mit à rire du bout des lèvres. Monte-Cristo, quoique
indifférent en apparence, n'avait pas perdu un mot de cet entretien, et
son oeil perçant avait même cru lire un secret dans l'embarras du
secrétaire intime.
Il résulta de cet embarras de Lucien, qui avait complètement échappé à
Albert, que Lucien abrégea sa visite.
Il se sentait évidemment mal à l'aise. Le comte lui dit en le
reconduisant quelques mots à voix basse auxquels il répondit:
«Bien volontiers, monsieur le comte, j'accepte.»
Le comte revint au jeune de Morcerf.
«Ne pensez-vous pas, en y réfléchissant, lui dit-il, que vous avez eu
tort de parler comme vous l'avez fait de votre belle-mère devant M.
Debray?
--Tenez, comte, dit Morcerf, je vous en prie, ne dites pas d'avance ce
mot-là.
--Vraiment, et sans exagération, la comtesse est à ce point contraire à
ce mariage?
--À ce point que la baronne vient rarement à la maison, et que ma mère,
je crois, n'a pas été deux fois dans sa vie chez madame Danglars.
--Alors, dit le comte, me voilà enhardi à vous parler à coeur ouvert: M.
Danglars est mon banquier, M. de Villefort m'a comblé de politesse en
remerciement d'un service qu'un heureux hasard m'a mis à même de lui
rendre. Je devine sous tout cela une avalanche de dîners et de raouts.
Or, pour ne pas paraître brocher fastueusement sur le tout, et même pour
avoir le mérite de prendre les devants, si vous voulez, j'ai projeté de
réunir dans ma maison de campagne d'Auteuil M. et Mme Danglars, M. et
Mme de Villefort. Si je vous invite à ce dîner, ainsi que M. le comte et
Mme la comtesse de Morcerf, cela n'aura-t-il pas l'air d'une espèce de
rendez-vous matrimonial, ou du moins Mme la comtesse de Morcerf
n'envisagera-t-elle point la chose ainsi, surtout si M. le baron
Danglars me fait l'honneur d'amener sa fille? Alors votre mère me
prendra en horreur, et je ne veux aucunement de cela, moi; je tiens, au
contraire, et dites-le-lui toutes les fois que l'occasion s'en
présentera, à rester au mieux dans son esprit.
--Ma foi, comte, dit Morcerf, je vous remercie d'y mettre avec moi cette
franchise, et j'accepte l'exclusion que vous me proposez. Vous dites que
vous tenez à rester au mieux dans l'esprit de ma mère, où vous êtes déjà
à merveille.
--Vous croyez? fit Monte-Cristo avec intérêt.
--Oh! j'en suis sûr. Quand vous nous avez quittés l'autre jour, nous
avons causé une heure de vous mais j'en reviens à ce que nous disions.
Eh bien, si ma mère pouvait savoir cette attention de votre part, et je
me hasarderai à la lui dire, je suis sûr qu'elle vous en serait on ne
peut plus reconnaissante. Il est vrai que de son côté, mon père serait
furieux.»
Le comte se mit à rire.
«Eh bien, dit-il à Morcerf, vous voilà prévenu. Mais j'y pense, il n'y
aura pas que votre père qui sera furieux; M. et Mme Danglars vont me
considérer comme un homme de fort mauvaise façon. Ils savent que je vous
vois avec une certaine intimité, que vous êtes même ma plus ancienne
connaissance parisienne et ils ne vous trouveront pas chez moi; ils me
demanderont pourquoi je ne vous ai pas invité. Songez au moins à vous
munir d'un engagement antérieur qui ait quelque apparence de
probabilité, et dont vous me ferez part au moyen d'un petit mot. Vous le
savez, avec les banquiers les écrits sont seuls valables.
--Je ferai mieux que cela, monsieur le comte, dit Albert. Ma mère veut
aller respirer l'air de la mer. À quel jour est fixé votre dîner?
--À samedi.
--Nous sommes à mardi, bien; demain soir nous partons; après-demain nous
serons au Tréport. Savez-vous, monsieur le comte, que vous êtes un homme
charmant de mettre ainsi les gens à leur aise!
--Moi! en vérité vous me tenez pour plus que je ne vaux; je désire vous
être agréable, voilà tout.
--Quel jour avez-vous fait vos invitations?
--Aujourd'hui même.
--Bien! Je cours chez M. Danglars, je lui annonce que nous quittons
Paris demain, ma mère et moi. Je ne vous ai pas vu; par conséquent je ne
sais rien de votre dîner.
--Fou que vous êtes! et M. Debray, qui vient de vous voir chez moi, lui!
--Ah! c'est juste.
--Au contraire, je vous ai vu et invité ici sans cérémonie, et vous
m'avez tout naïvement répondu que vous ne pouviez pas être mon convive,
parce que vous partiez pour le Tréport.
--Eh bien, voilà qui est conclu. Mais vous, viendrez-vous voir ma mère
avant demain?
--Avant demain, c'est difficile; puis je tomberais au milieu de vos
préparatifs de départ.
--Eh bien, faites mieux que cela; vous n'étiez qu'un homme charmant,
vous serez un homme adorable.
--Que faut-il que je fasse pour arriver à cette sublimité?
--Ce qu'il faut que vous fassiez?
--Je le demande.
--Vous êtes aujourd'hui libre comme l'air; venez dîner avec moi: nous
serons en petit comité, vous, ma mère et moi seulement. Vous avez à
peine aperçu ma mère; mais vous la verrez de près. C'est une femme fort
remarquable, et je ne regrette qu'une chose: c'est que sa pareille
n'existe pas avec vingt ans de moins; il y aurait bientôt, je vous le
jure, une comtesse et une vicomtesse de Morcerf. Quant à mon père, vous
ne le trouverez pas: il est de commission ce soir et dîne chez le grand
référendaire. Venez, nous causerons voyages. Vous qui avez vu le monde
tout entier, vous nous raconterez vos aventures; vous nous direz
l'histoire de cette belle Grecque qui était l'autre soir avec vous à
l'Opéra, que vous appelez votre esclave et que vous traitez comme une
princesse. Nous parlerons italien, espagnol. Voyons, acceptez; ma mère
vous remerciera.
--Mille grâces, dit le comte; l'invitation est des plus gracieuses, et
je regrette vivement de ne pouvoir l'accepter. Je ne suis pas libre
comme vous le pensiez, et j'ai au contraire un rendez-vous des plus
importants.
--Ah! prenez garde; vous m'avez appris tout à l'heure comment, en fait
de dîner, on se décharge d'une chose désagréable. Il me faut une preuve.
Je ne suis heureusement pas banquier comme M. Danglars; mais je suis, je
vous en préviens, aussi incrédule que lui.
--Aussi vais-je vous la donner», dit le comte.
Et il sonna.
«Hum! fit Morcerf, voilà déjà deux fois que vous refusez de dîner avec
ma mère. C'est un parti pris, comte.»
Monte-Cristo tressaillit.
«Oh! vous ne le croyez pas, dit-il; d'ailleurs voici ma preuve qui
vient.»
Baptistin entra et se tint sur la porte debout et attendant.
«Je n'étais pas prévenu de votre visite, n'est-ce pas?
--Dame! vous êtes un homme si extraordinaire que je n'en répondrais pas.
--Je ne pouvais point deviner que vous m'inviteriez à dîner, au moins.
--Oh! quant à cela, c'est probable.
--Eh bien, écoutez, Baptistin... que vous ai-je dit ce matin quand je
vous ai appelé dans mon cabinet de travail?
--De faire fermer la porte de M. le comte une fois cinq heures sonnées.
--Ensuite?
--Oh! monsieur le comte... dit Albert.
--Non, non, je veux absolument me débarrasser de cette réputation
mystérieuse que vous m'avez faite, mon cher vicomte. Il est trop
difficile de jouer éternellement le Manfred. Je veux vivre dans une
maison de verre. Ensuite.... Continuez, Baptistin.
--Ensuite, de ne recevoir que M. le major Bartolomeo Cavalcanti et son
fils.
--Vous entendez, M. le major Bartolomeo Cavalcanti, un homme de la plus
vieille noblesse d'Italie et dont Dante a pris la peine d'être le
d'Hozier.... Vous vous rappelez ou vous ne vous rappelez pas, dans le
dixième chant de l'Enfer; de plus, son fils, un charmant jeune homme de
votre âge à peu près, vicomte, portant le même titre que vous, et qui
fait son entrée dans le monde parisien avec les millions de son père. Le
major m'amène ce soir son fils Andrea, le contino, comme nous disons en
Italie. Il me le confie. Je le pousserai s'il a quelque mérite. Vous
m'aiderez, n'est-ce pas?
--Sans doute! C'est donc un ancien ami à vous que ce major Cavalcanti?
demanda Albert.
--Pas du tout, c'est un digne seigneur, très poli, très modeste, très
discret, comme il y en a une foule en Italie, des descendants très
descendus des vieilles familles. Je l'ai vu plusieurs fois, soit à
Florence, soit à Bologne, soit à Lucques, et il m'a prévenu de son
arrivée. Les connaissances de voyage sont exigeantes: elles réclament de
vous, en tout lieu, l'amitié qu'on leur a témoignée une fois par hasard;
comme si l'homme civilisé, qui sait vivre une heure avec n'importe qui,
n'avait pas toujours son arrière-pensée! Ce bon major Cavalcanti va
revoir Paris, qu'il n'a vu qu'en passant, sous l'Empire, en allant se
faire geler à Moscou. Je lui donnerai un bon dîner, il me laissera son
fils; je lui promettrai de veiller sur lui; je lui laisserai faire
toutes les folies qu'il lui conviendra de faire, et nous serons
quittes.
--À merveille! dit Albert, et je vois que vous êtes un précieux mentor.
Adieu donc, nous serons de retour dimanche. À propos, j'ai reçu des
nouvelles de Franz.
--Ah! vraiment! dit Monte-Cristo; et se plaît-il toujours en Italie?
--Je pense que oui; cependant il vous y regrette. Il dit que vous étiez
le soleil de Rome, et que sans vous il y fait gris. Je ne sais même pas
s'il ne va point jusqu'à dire qu'il y pleut.
--Il est donc revenu sur mon compte, votre ami Franz?
--Au contraire, il persiste à vous croire fantastique au premier chef;
voilà pourquoi il vous regrette.
--Charmant jeune homme! dit Monte-Cristo, et pour lequel je me suis
senti une vive sympathie le premier soir où je l'ai vu cherchant un
souper quelconque, et il a bien voulu accepter le mien. C'est, je crois,
le fils du général d'Épinay?
--Justement.
--Le même qui a été si misérablement assassiné en 1815?
--Par les bonapartistes.
--C'est cela! Ma foi, je l'aime! N'y a-t-il pas pour lui aussi des
projets de mariage?
--Oui, il doit épouser Mlle de Villefort.
--C'est vrai?
--Comme moi je dois épouser Mlle Danglars, reprit Albert en riant.
--Vous riez....
--Oui.
--Pourquoi riez-vous?
--Je ris parce qu'il me semble voir de ce côté-là autant de sympathie
pour le mariage qu'il y en a d'un autre côté entre Mlle Danglars et moi.
Mais vraiment, mon cher comte, nous causons de femmes comme les femmes
causent d'hommes; c'est impardonnable!»
Albert se leva.
«Vous vous en allez?
--La question est bonne! il y a deux heures que je vous assomme, et vous
avez la politesse de me demander si je m'en vais! En vérité, comte, vous
êtes l'homme le plus poli de la terre! Et vos domestiques, comme ils
sont dressés! M. Baptistin surtout! je n'ai jamais pu en avoir un comme
cela. Les miens semblent tous prendre exemple sur ceux du
Théâtre-Français, qui justement parce qu'ils n'ont qu'un mot à dire,
viennent toujours le dire sur la rampe. Ainsi, si vous vous défaites de
M. Baptistin, je vous demande la préférence.
--C'est dit, vicomte.
--Ce n'est pas tout, attendez: faites bien mes compliments à votre
discret Lucquois, au seigneur Cavalcante dei Cavalcanti; et si par
hasard il tenait à établir son fils, trouvez-lui une femme bien riche,
bien noble, du chef de sa mère, du moins, et bien baronne du chef de son
père. Je vous y aiderai, moi.
--Oh! oh! répondit Monte-Cristo, en vérité, vous en êtes là?
--Oui.
--Ma foi, il ne faut jurer de rien.
--Ah! comte, s'écria Morcerf, quel service vous me rendriez, et comme je
vous aimerais cent fois davantage encore si, grâce à vous, je restais
garçon, ne fût-ce que dix ans.
--Tout est possible», répondit gravement Monte-Cristo.
Et prenant congé d'Albert, il rentra chez lui et frappa trois fois sur
son timbre.
Bertuccio parut.
«Monsieur Bertuccio, dit-il, vous saurez que je reçois samedi dans ma
maison d'Auteuil.»
Bertuccio eut un léger frisson.
«Bien, monsieur, dit-il.
--J'ai besoin de vous, continua le comte, pour que tout soit préparé
convenablement. Cette maison est fort belle, ou du moins peut être fort
belle.
--Il faudrait tout changer pour en arriver là, monsieur le comte, car
les tentures ont vieilli.
--Changez donc tout, à l'exception d'une seule, celle de la chambre à
coucher de damas rouge: vous la laisserez même absolument telle qu'elle
est.»
Bertuccio s'inclina.
«Vous ne toucherez pas au jardin non plus; mais de la cour, par exemple,
faites-en tout ce que vous voudrez; il me sera même agréable qu'on ne la
puisse pas reconnaître.
--Je ferai tout mon possible pour que monsieur le comte soit content; je
serais plus rassuré cependant si monsieur le comte me voulait dire ses
intentions pour le dîner.
--En vérité, mon cher monsieur Bertuccio, dit le comte, depuis que vous
êtes à Paris je vous trouve dépaysé, trembleur; mais vous ne me
connaissez donc plus?
--Mais enfin Son Excellence pourrait me dire qui elle reçoit!
--Je n'en sais rien encore, et vous n'avez pas besoin de le savoir non
plus. Lucullus dîne chez Lucullus, voilà tout.»
Bertuccio s'inclina et sortit.