XLIX

Haydée.

On se rappelle quelles étaient les nouvelles ou plutôt les anciennes

connaissances du comte de Monte-Cristo qui demeuraient rue Meslay:

c'étaient Maximilien, Julie et Emmanuel.

L'espoir de cette bonne visite qu'il allait faire, de ces quelques

moments heureux qu'il allait passer, de cette lueur du paradis glissant

dans l'enfer où il s'était volontairement engagé, avait répandu, à

partir du moment où il avait perdu de vue Villefort, la plus charmante

sérénité sur le visage du comte, et Ali, qui était accouru au bruit du

timbre, en voyant ce visage si rayonnant d'une joie si rare, s'était

retiré sur la pointe du pied et la respiration suspendue, comme pour ne

pas effaroucher les bonnes pensées qu'il croyait voir voltiger autour de

son maître.

Il était midi: le comte s'était réservé une heure pour monter chez

Haydée; on eût dit que la joie ne pouvait rentrer tout à coup dans cette

âme si longtemps brisée, et qu'elle avait besoin de se préparer aux

émotions douces, comme les autres âmes ont besoin de se préparer aux

émotions violentes.

La jeune Grecque était, comme nous l'avons dit, dans un appartement

entièrement séparé de l'appartement du comte. Cet appartement était tout

entier meublé à la manière orientale; c'est-à-dire que les parquets

étaient couverts d'épais tapis de Turquie, que des étoffes de brocart

retombaient le long des murailles, et que dans chaque pièce, un large

divan régnait tout autour de la chambre avec des piles de coussins qui

se déplaçaient à la volonté de ceux qui en usaient.

Haydée avait trois femmes françaises et une femme grecque. Les trois

femmes françaises se tenaient dans la première pièce, prêtes à accourir

au bruit d'une petite sonnette d'or et à obéir aux ordres de l'esclave

romaïque, laquelle savait assez de français pour transmettre les

volontés de sa maîtresse à ses trois caméristes, auxquelles Monte-Cristo

avait recommandé d'avoir pour Haydée les égards que l'on aurait pour une

reine.

La jeune fille était dans la pièce la plus reculée de son appartement,

c'est-à-dire dans une espèce de boudoir rond, éclairé seulement par le

haut, et dans lequel le jour ne pénétrait qu'à travers des carreaux de

verre rose. Elle était couchée à terre sur des coussins de satin bleu

brochés d'argent, à demi renversée en arrière sur le divan, encadrant sa

tête avec son bras droit mollement arrondi, tandis que, du gauche, elle

fixait à travers ses lèvres le tube de corail dans lequel était enchâssé

le tuyau flexible d'un narguilé, qui ne laissait arriver la vapeur à sa

bouche que parfumée par l'eau de benjoin, à travers laquelle sa douce

aspiration la forçait de passer.

Sa pose, toute naturelle pour une femme d'Orient, eût été pour une

Française d'une coquetterie peut-être un peu affectée.

Quant à sa toilette, c'était celle des femmes épirotes, c'est-à-dire un

caleçon de satin blanc broché de fleurs roses, et qui laissait à

découvert deux pieds d'enfant qu'on eût crus de marbre de Paros, si on

ne les eût vus se jouer avec deux petites sandales à la pointe

recourbée, brodée d'or et de perles; une veste à longues raies bleues et

blanches, à larges manches fendues pour les bras, avec des boutonnières

d'argent et des boutons de perles; enfin une espèce de corset laissant,

par sa coupe ouverte en coeur, voir le cou et tout le haut de la

poitrine, et se boutonnant au-dessous du sein par trois boutons de

diamant. Quant au bas du corset et au haut du caleçon, ils étaient

perdus dans une des ceintures aux vives couleurs et aux longues franges

soyeuses qui font l'ambition de nos élégantes Parisiennes.

La tête était coiffée d'une petite calotte d'or brodée de perles,

inclinée sur le côté, et au-dessous de la calotte, du côté où elle

inclinait, une belle rose naturelle de couleur pourpre ressortait mêlée

à des cheveux si noirs qu'ils paraissaient bleus.

Quant à la beauté de ce visage, c'était la beauté grecque dans toute la

perfection de son type, avec ses grands yeux noirs veloutés, son nez

droit, ses lèvres de corail et ses dents de perles.

Puis, sur ce charmant ensemble, la fleur de la jeunesse était répandue

avec tout son éclat et tout son parfum; Haydée pouvait avoir dix-neuf ou

vingt ans.

Monte-Cristo appela la suivante grecque, et fit demander à Haydée la

permission d'entrer auprès d'elle.

Pour toute réponse, Haydée fit signe à la suivante de relever la

tapisserie qui pendait devant la porte, dont le chambranle carré encadra

la jeune fille couchée comme un charmant tableau. Monte-Cristo s'avança.

Haydée se souleva sur le coude qui tenait le narguilé, et tendant au

comte sa main en même temps qu'elle l'accueillait avec un sourire:

«Pourquoi, dit-elle dans la langue sonore des filles de Sparte et

d'Athènes, pourquoi me fais-tu demander la permission d'entrer chez moi?

N'es-tu plus mon maître, ne suis-je plus ton esclave?»

Monte-Cristo sourit à son tour.

«Haydée, dit-il, vous savez....

--Pourquoi ne me dis-tu pas tu comme d'habitude? interrompit la jeune

Grecque; ai-je donc commis quelque faute? En ce cas il faut me punir,

mais non pas me dire vous.

--Haydée, reprit le comte, tu sais que nous sommes en France, et par

conséquent que tu es libre.

--Libre de quoi faire? demanda la jeune fille.

--Libre de me quitter.

--Te quitter!... et pourquoi te quitterais-je?

--Que sais-je, moi? Nous allons voir le monde.

--Je ne veux voir personne.

--Et si parmi les beaux jeunes gens que tu rencontreras, tu en trouvais

quelqu'un qui te plût, je ne serais pas assez injuste....

--Je n'ai jamais vu d'hommes plus beaux que toi, et je n'ai jamais aimé

que mon père et toi.

--Pauvre enfant, dit Monte-Cristo, c'est que tu n'as guère parlé qu'à

ton père et à moi.

--Eh bien, qu'ai-je besoin de parler à d'autres? Mon père m'appelait _sa

joie_; toi, tu m'appelles _ton amour_, et tous deux vous m'appelez

_votre enfant_.

--Tu te rappelles ton père, Haydée?»

La jeune fille sourit.

«Il est là et là, dit-elle en mettant la main sur ses yeux et sur son

coeur.

--Et moi, où suis-je? demanda en souriant Monte-Cristo.

--Toi, dit-elle, tu es partout.»

Monte-Cristo prit la main d'Haydée pour la baiser; mais la naïve enfant

retira sa main et présenta son front.

«Maintenant, Haydée, lui dit-il, tu sais que tu es libre, que tu es

maîtresse, que tu es reine; tu peux garder ton costume ou le quitter à

ta fantaisie; tu resteras ici quand tu voudras rester, tu sortiras quand

tu voudras sortir; il y aura toujours une voiture attelée pour toi; Ali

et Myrto t'accompagneront partout et seront à tes ordres; seulement, une

seule chose, je te prie.

--Dis.

--Garde le secret sur ta naissance, ne dis pas un mot de ton passé; ne

prononce dans aucune occasion le nom de ton illustre père ni celui de ta

pauvre mère.

--Je te l'ai déjà dit, seigneur, je ne verrai personne.

--Écoute, Haydée; peut-être cette réclusion tout orientale sera-t-elle

impossible à Paris: continue d'apprendre la vie de nos pays du Nord

comme tu l'as fait à Rome, à Florence, à Milan et à Madrid; cela te

servira toujours, que tu continues à vivre ici ou que tu retournes en

Orient.»

La jeune fille leva sur le comte ses grands yeux humides et répondit:

«Ou que nous retournions en Orient, veux-tu dire, n'est-ce pas, mon

seigneur?

--Oui, ma fille, dit Monte-Cristo; tu sais bien que ce n'est jamais moi

qui te quitterai. Ce n'est point l'arbre qui quitte la fleur, c'est la

fleur qui quitte l'arbre.

--Je ne te quitterai jamais, seigneur, dit Haydée, car je suis sûre que

je ne pourrais pas vivre sans toi.

--Pauvre enfant! dans dix ans je serai vieux, et dans dix ans tu seras

jeune encore.

--Mon père avait une longue barbe blanche, cela ne m'empêchait point de

l'aimer; mon père avait soixante ans, et il me paraissait plus beau que

tous les jeunes hommes que je voyais.

--Mais voyons, dis-moi, crois-tu que tu t'habitueras ici?

--Te verrai-je?

--Tous les jours.

--Eh bien, que me demandes-tu donc, seigneur?

--Je crains que tu ne t'ennuies.

--Non, seigneur, car le matin je penserai que tu viendras, et le soir je

me rappellerai que tu es venu; d'ailleurs, quand je suis seule, j'ai de

grands souvenirs, je revois d'immenses tableaux, de grands horizons avec

le Pinde et l'Olympe dans le lointain; puis j'ai dans le coeur trois

sentiments avec lesquels on ne s'ennuie jamais: de la tristesse, de

l'amour et de la reconnaissance.

--Tu es une digne fille de l'Épire, Haydée, gracieuse et poétique, et

l'on voit que tu descends de cette famille de déesses qui est née dans

ton pays. Sois donc tranquille, ma fille, je ferai en sorte que ta

jeunesse ne soit pas perdue, car si tu m'aimes comme ton père, moi, je

t'aime comme mon enfant.

--Tu te trompes, seigneur; je n'aimais point mon père comme je t'aime;

mon amour pour toi est un autre amour: mon père est mort et je ne suis

pas morte; tandis que toi, si tu mourais, je mourrais.»

Le comte tendit la main à la jeune fille avec un sourire de profonde

tendresse; elle y imprima ses lèvres comme d'habitude.

Et le comte, ainsi disposé à l'entrevue qu'il allait avoir avec Morrel

et sa famille, partit en murmurant ces vers de Pindare:

«La jeunesse est une fleur dont l'amour est le fruit.... Heureux le

vendangeur qui le cueille après l'avoir vu lentement mûrir.»

Selon ses ordres, la voiture était prête. Il y monta, et la voiture,

comme toujours, partit au galop.

L

La famille Morrel.

Le comte arriva en quelques minutes rue Meslay, n° 7.

La maison était blanche, riante et précédée d'une cour dans laquelle

deux petits massifs contenaient d'assez belles fleurs.

Dans le concierge qui lui ouvrit cette porte le comte reconnut le vieux

Coclès. Mais comme celui-ci on se le rappelle, n'avait qu'un oeil, et

que depuis neuf ans cet oeil avait encore considérablement faibli,

Coclès ne reconnut pas le comte.

Les voitures, pour s'arrêter devant l'entrée, devaient tourner, afin

d'éviter un petit jet d'eau jaillissant d'un bassin en rocaille,

magnificence qui avait excité bien des jalousies dans le quartier, et

qui était cause qu'on appelait cette maison le _Petit-Versailles_.

Inutile de dire que dans le bassin manoeuvraient une foule de poissons

rouges et jaunes.

La maison, élevée au-dessus d'un étage de cuisines et caveaux, avait,

outre le rez-de-chaussée, deux étages pleins et des combles; les jeunes

gens l'avaient achetée avec les dépendances, qui consistaient en un

immense atelier, en deux pavillons au fond d'un jardin et dans le

jardin lui-même. Emmanuel avait, du premier coup d'oeil, vu dans cette

disposition une petite spéculation à faire; il s'était réservé la

maison, la moitié du jardin, et avait tiré une ligne, c'est-à-dire qu'il

avait bâti un mur entre lui et les ateliers qu'il avait loués à bail

avec les pavillons et la portion du jardin qui y était afférente; de

sorte qu'il se trouvait logé pour une somme assez modique, et aussi bien

clos chez lui que le plus minutieux propriétaire d'un hôtel du faubourg

Saint-Germain.

La salle à manger était de chêne, le salon d'acajou et de velours bleu;

la chambre à coucher de citronnier et de damas vert; il y avait en outre

un cabinet de travail pour Emmanuel, qui ne travaillait pas, et un salon

de musique pour Julie, qui n'était pas musicienne.

Le second étage tout entier était consacré à Maximilien: il y avait là

une répétition exacte du logement de sa soeur, la salle à manger

seulement avait été convertie en une salle de billard où il amenait ses

amis.

Il surveillait lui-même le pansage de son cheval, et fumait son cigare à

l'entrée du jardin quand la voiture du comte s'arrêta à la porte.

Coclès ouvrit la porte, comme l'avons dit, et Baptistin, s'élançant de

son siège, demanda si M. et Mme Herbault et M. Maximilien Morrel étaient

visibles pour le comte de Monte-Cristo.

«Pour le comte de Monte-Cristo! s'écria Morrel en jetant son cigare et

en s'élançant au-devant de son visiteur: je le crois bien que nous

sommes visibles pour lui! Ah! merci, cent fois merci, monsieur le comte,

de ne pas avoir oublié votre promesse.»

Et le jeune officier serra si cordialement la main du comte, que

celui-ci ne put se méprendre à la franchise de la manifestation, et il

vit bien qu'il avait été attendu avec impatience et reçu avec

empressement.

«Venez, venez, dit Maximilien, je veux vous servir d'introducteur; un

homme comme vous ne doit pas être annoncé par un domestique, ma soeur

est dans son jardin, elle casse des roses fanées; mon frère lit ses

deux journaux, _La Presse_ et _les Débats_, à six pas d'elle, car

partout où l'on voit Mme Herbault, on n'a qu'à regarder dans un rayon de

quatre mètres, M. Emmanuel s'y trouve, et réciproquement, comme on dit à

l'École polytechnique.»

Le bruit des pas fit lever la tête à une jeune femme de vingt à

vingt-cinq ans, vêtue d'une robe de chambre de soie, et épluchant avec

un soin tout particulier un rosier noisette.

Cette femme, c'était notre petite Julie, devenue, comme le lui avait

prédit le mandataire de la maison Thomson et French, Mme Emmanuel

Herbault.

Elle poussa un cri en voyant un étranger. Maximilien se mit à rire.

«Ne te dérange pas, ma soeur, dit-il, monsieur le comte n'est que depuis

deux ou trois jours à Paris, mais il sait déjà ce que c'est qu'une

rentière du Marais, et s'il ne le sait pas, tu vas le lui apprendre.

--Ah! monsieur, dit Julie, vous amener ainsi, c'est une trahison de mon

frère, qui n'a pas pour sa pauvre soeur la moindre coquetterie....

Penelon!... Penelon!...»

Un vieillard qui bêchait une plate-bande de rosiers du Bengale ficha sa

bêche en terre et s'approcha, la casquette à la main, en dissimulant du

mieux qu'il le pouvait une chique enfoncée momentanément dans les

profondeurs de ses joues. Quelques mèches blanches argentaient sa

chevelure encore épaisse, tandis que son teint bronzé et son oeil hardi

et vif annonçaient le vieux marin, bruni au soleil de l'équateur et hâlé

au souffle des tempêtes.

«Je crois que vous m'avez hélé, mademoiselle Julie, dit-il, me voilà.»

Penelon avait conservé l'habitude d'appeler la fille de son patron Mlle

Julie, et n'avait jamais pu prendre celle de l'appeler Mme Herbault.

«Penelon, dit Julie, allez prévenir M. Emmanuel de la bonne visite qui

nous arrive, tandis que M. Maximilien conduira monsieur au salon.»

Puis se tournant vers Monte-Cristo:

«Monsieur me permettra bien de m'enfuir une minute, n'est-ce pas?»

Et sans attendre l'assentiment du comte, elle s'élança derrière un

massif et gagna la maison par une allée latérale.

«Ah çà! mon cher monsieur Morrel, dit Monte-Cristo, je m'aperçois avec

douleur que je fais révolution dans votre famille.

--Tenez, tenez, dit Maximilien en riant, voyez-vous là-bas le mari qui,

de son côté, va troquer sa veste contre une redingote? Oh! c'est qu'on

vous connaît rue Meslay, vous étiez annoncé, je vous prie de le croire.

--Vous me paraissez avoir là, monsieur, une heureuse famille, dit le

comte, répondant à sa propre pensée.

--Oh! oui, je vous en réponds, monsieur le comte, que voulez-vous? il ne

leur manque rien pour être heureux: ils sont jeunes, ils sont gais, ils

s'aiment, et avec leurs vingt-cinq mille livres de rente ils se

figurent, eux qui ont cependant côtoyé tant d'immenses fortunes, ils se

figurent posséder la richesse des Rothschild.

--C'est peu, cependant, vingt-cinq mille livres de rente, dit

Monte-Cristo avec une douceur si suave qu'elle pénétra le coeur de

Maximilien comme eût pu le faire la voix d'un tendre père; mais ils ne

s'arrêteront pas là, nos jeunes gens, ils deviendront à leur tour

millionnaires. Monsieur votre beau-frère est avocat... médecin?...

--Il était négociant, monsieur le comte, et avait pris la maison de mon

pauvre père. M. Morrel est mort en laissant cinq cent mille francs de

fortune; j'en avais une moitié et ma soeur l'autre, car nous n'étions

que deux enfants. Son mari, qui l'avait épousée sans avoir d'autre

patrimoine que sa noble probité, son intelligence de premier ordre et sa

réputation sans tache, a voulu posséder autant que sa femme. Il a

travaillé jusqu'à ce qu'il eût amassé deux cent cinquante mille francs;

six ans ont suffi. C'était, je vous le jure monsieur le comte, un

touchant spectacle que celui de ces deux enfants si laborieux, si unis,

destinés par leur capacité à la plus haute fortune, et qui, n'ayant rien

voulu changer aux habitudes de la maison paternelle, ont mis six ans à

faire ce que les novateurs eussent pu faire en deux ou trois, aussi

Marseille retentit encore des louanges qu'on n'a pu refuser à tant de

courageuse abnégation. Enfin, un jour, Emmanuel vint trouver sa femme,

qui achevait de payer l'échéance.

«--Julie, lui dit-il, voici le dernier rouleau de cent francs que vient

de me remettre Coclès et qui complète les deux cent cinquante mille

francs que nous avons fixés comme limite de nos gains. Seras-tu contente

de ce peu dont il va falloir nous contenter désormais? Écoute, la maison

fait pour un million d'affaires par an, et peut rapporter quarante mille

francs de bénéfices. Nous vendrons, si nous le voulons, la clientèle,

trois cent mille francs dans une heure, car voici une lettre de M.

Delaunay, qui nous les offre en échange de notre fonds qu'il veut

réunir au sien. Vois ce que tu penses qu'il y ait à faire.

«--Mon ami, dit ma soeur, la maison Morrel ne peut être tenue que par un

Morrel. Sauver à tout jamais des mauvaises chances de la fortune le nom

de notre père, cela ne vaut-il pas bien trois cent mille francs?

«--Je le pensais, répondit Emmanuel; cependant je voulais prendre ton

avis.

«--Eh bien, mon ami, le voilà. Toutes nos rentrées sont faites, tous nos

billets sont payés; nous pouvons tirer une barre au-dessous du compte de

cette quinzaine et fermer nos comptoirs; tirons cette barre et

fermons-le.» Ce qui fut fait à l'instant même. Il était trois heures: à

trois heures un quart, un client se présenta pour faire assurer le

passage de deux navires; c'était un bénéfice de quinze mille francs

comptant.

«--Monsieur, dit Emmanuel, veuillez vous adresser pour cette assurance à

notre confrère M. Delaunay. Quant à nous, nous avons quitté les

affaires.

«--Et depuis quand? demanda le client étonné.

«--Depuis un quart d'heure.

«Et voilà, monsieur, continua en souriant Maximilien, comment ma soeur

et mon beau-frère n'ont que vingt-cinq mille livres de rente.»

Maximilien achevait à peine sa narration pendant laquelle le coeur du

comte s'était dilaté de plus en plus, lorsque Emmanuel reparut, restauré

d'un chapeau et d'une redingote.

Il salua en homme qui connaît la qualité du visiteur; puis, après avoir

fait faire au comte le tour du petit enclos fleuri, il le ramena vers la

maison.

Le salon était déjà embaumé de fleurs contenues à grand-peine dans un

immense vase du Japon à anses naturelles. Julie, convenablement vêtue et

coquettement coiffée (elle avait accompli ce tour de force en dix

minutes), se présenta pour recevoir le comte à son entrée.

On entendait caqueter les oiseaux d'une volière voisine; les branches

des faux ébéniers et des acacias roses venaient border de leurs grappes

les rideaux de velours bleu: tout dans cette charmante petite retraite

respirait le calme, depuis le chant de l'oiseau jusqu'au sourire des

maîtres.

Le comte depuis son entrée dans la maison s'était déjà imprégné de ce

bonheur; aussi restait-il muet, rêveur, oubliant qu'on l'attendait pour

reprendre la conversation interrompue après les premiers compliments.

Il s'aperçut de ce silence devenue presque inconvenant, et s'arrachant

avec effort à sa rêverie:

«Madame, dit-il enfin, pardonnez-moi une émotion qui doit vous étonner,

vous, accoutumée à cette paix et à ce bonheur que je rencontre ici, mais

pour moi, c'est chose si nouvelle que la satisfaction sur un visage

humain, que je ne me lasse pas de vous regarder, vous et votre mari.

--Nous sommes bien heureux, en effet, monsieur, répliqua Julie; mais

nous avons été longtemps à souffrir, et peu de gens ont acheté leur

bonheur aussi cher que nous.»

La curiosité se peignit sur les traits du comte.

«Oh! c'est toute une histoire de famille, comme vous le disait l'autre

jour Château-Renaud, reprit Maximilien; pour vous, monsieur le comte,

habitué à voir d'illustres malheurs et des joies splendides, il y

aurait peu d'intérêt dans ce tableau d'intérieur. Toutefois nous avons,

comme vient de vous le dire Julie, souffert de bien vives douleurs,

quoiqu'elles fussent renfermées dans ce petit cadre....

--Et Dieu vous a versé, comme il le fait pour tous, la consolation sur

la souffrance? demanda Monte-Cristo.

--Oui, monsieur le comte, dit Julie; nous pouvons le dire, car il a

fait pour nous ce qu'il ne fait que pour ses élus; il nous a envoyé un

de ses anges.»

Le rouge monta aux joues du comte, et il toussa pour avoir un moyen de

dissimuler son émotion en portant son mouchoir à sa bouche.

«Ceux qui sont nés dans un berceau de pourpre et qui n'ont jamais rien

désiré, dit Emmanuel, ne savent pas ce que c'est que le bonheur de

vivre; de même que ceux-là ne connaissent pas le prix d'un ciel pur, qui

n'ont jamais livré leur vie à la merci de quatre planches jetées sur une

mer en fureur.»

Monte-Cristo se leva, et, sans rien répondre, car au tremblement de sa

voix on eût pu reconnaître l'émotion dont il était agité, il se mit à

parcourir pas à pas le salon.

«Notre magnificence vous fait sourire, monsieur le comte, dit

Maximilien, qui suivait Monte-Cristo des yeux.

--Non, non, répondit Monte-Cristo fort pâle et comprimant d'une main

les battements de son coeur, tandis que, de l'autre, il montrait au

jeune homme un globe de cristal sous lequel une bourse de soie reposait

précieusement couchée sur un coussin de velours noir. Je me demandais

seulement à quoi sert cette bourse, qui, d'un côté, contient un papier,

ce me semble, et de l'autre un assez beau diamant.»

Maximilien prit un air grave et répondit:

«Ceci, monsieur le comte, c'est le plus précieux de nos trésors de

famille.

--En effet, ce diamant est assez beau, répliqua Monte-Cristo.

--Oh! mon frère ne vous parle pas du prix de la pierre, quoiqu'elle soit

estimée cent mille francs, monsieur le comte; il veut seulement vous

dire que les objets que renferme cette bourse sont les reliques; de

l'ange dont nous vous parlions tout à l'heure.

--Voilà ce que je ne saurais comprendre, et cependant ce que je ne dois

pas demander, madame, répliqua Monte-Cristo en s'inclinant;

pardonnez-moi, je n'ai pas voulu être indiscret.

--Indiscret, dites-vous? oh! que vous nous rendez heureux, monsieur le

comte, au contraire, en nous offrant une occasion de nous étendre sur ce

sujet! Si nous cachions comme un secret la belle action que rappelle

cette bourse nous ne l'exposerions pas ainsi à la vue. Oh! nous

voudrions pouvoir la publier dans tout l'univers, pour qu'un

tressaillement de notre bienfaiteur inconnu nous révélât sa présence.

--Ah! vraiment! fit Monte-Cristo d'une voix étouffée.

--Monsieur, dit Maximilien en soulevant le globe de cristal et en

baisant religieusement la bourse de soie, ceci a touché la main d'un

homme par lequel mon père a été sauvé de la mort, nous de la ruine, et

notre nom de la honte; d'un homme grâce auquel nous autres, pauvres

enfants voués à la misère et aux larmes, nous pouvons entendre

aujourd'hui des gens s'extasier sur notre bonheur. Cette lettre--et

Maximilien tirant un billet de la bourse le présenta au comte--cette

lettre fut écrite par lui un jour où mon père avait pris une résolution

bien désespérée, et ce diamant fut donné en dot à ma soeur par ce

généreux inconnu.»

Monte-Cristo ouvrit la lettre et la lut avec une indéfinissable

expression de bonheur, c'était le billet que nos lecteurs connaissent,

adressé à Julie et signé Simbad le marin.

--Inconnu, dites-vous? Ainsi l'homme qui vous a rendu ce service est

resté inconnu pour vous?

--Oui, monsieur, jamais nous n'avons eu le bonheur de serrer sa main; ce

n'est pas faute cependant d'avoir demandé à Dieu cette faveur, reprit

Maximilien; mais il y a eu dans toute cette aventure une mystérieuse

direction que nous ne pouvons comprendre encore; tout a été conduit par

une main invisible, puissante comme celle d'un enchanteur.

--Oh! dit Julie, je n'ai pas encore perdu tout espoir de baiser un jour

cette main comme je baise la bourse qu'elle a touchée. Il y a quatre

ans, Penelon était à Trieste: Penelon, monsieur le comte, c'est ce brave

marin que vous avez vu une bêche à la main, et qui, de contremaître,

s'est fait jardinier. Penelon, étant donc à Trieste, vit sur le quai un

Anglais qui allait s'embarquer sur un yacht, et il reconnut celui qui

vint chez mon père le 5 juin 1829, et qui m'écrivit ce billet le 5

septembre. C'était bien le même, à ce qu'il assure, mais il n'osa point

lui parler.

--Un Anglais! fit Monte-Cristo rêveur et qui s'inquiétait de chaque

regard de Julie; un Anglais, dites-vous?

--Oui, reprit Maximilien, un Anglais qui se présenta chez nous comme

mandataire de la maison Thomson et French, de Rome. Voilà pourquoi,

lorsque vous avez dit l'autre jour chez M. de Morcerf que MM. Thomson et

French étaient vos banquiers, vous m'avez vu tressaillir. Au nom du

Ciel, monsieur, cela se passait, comme nous vous l'avons dit, en 1829;

avez-vous connu cet Anglais?

--Mais ne m'avez-vous pas dit aussi que la maison Thomson et French

avait constamment nié vous avoir rendu ce service?

--Oui.

--Alors cet Anglais ne serait-il pas un homme qui reconnaissant envers

votre père de quelque bonne action qu'il aurait oubliée lui-même,

aurait pris ce prétexte pour lui rendre un service?

--Tout est supposable, monsieur, en pareille circonstance, même un

miracle.

--Comment s'appelait-il? demanda Monte-Cristo.

--Il n'a laissé d'autre nom, répondit Julie en regardant le comte avec

une profonde attention, que le nom qu'il a signé au bas du billet:

Simbad le marin.

--Ce qui n'est pas un nom évidemment, mais un pseudonyme.»

Puis, comme Julie le regardait plus attentivement encore et essayait de

saisir au vol et de rassembler quelques notes de sa voix:

«Voyons, continua-t-il, n'est-ce point un homme de ma taille à peu près,

un peu plus grand peut-être, un peu plus mince, emprisonné dans une

haute cravate, boutonné, corseté, sanglé et toujours le crayon à la

main?

--Oh! mais vous le connaissez donc? s'écria Julie les yeux étincelants

de joie.

--Non, dit Monte-Cristo, je suppose seulement. J'ai connu un Lord

Wilmore qui semait ainsi des traits de générosité.

--Sans se faire connaître!

--C'était un homme bizarre qui ne croyait pas à la reconnaissance.

--Oh! s'écria Julie avec un accent sublime et en joignant les mains, à

quoi croit-il donc, le malheureux!

--Il n'y croyait pas, du moins à l'époque où je l'ai connu, dit

Monte-Cristo, que cette voix partie du fond de l'âme avait remué jusqu'à

la dernière fibre; mais depuis ce temps peut-être a-t-il eu quelque

preuve que la reconnaissance existait.

--Et vous connaissez cet homme, monsieur? demanda Emmanuel.

--Oh! si vous le connaissez, monsieur, s'écria Julie, dites, dites,

pouvez-vous nous mener à lui, nous le montrer, nous dire où il est? Dis

donc, Maximilien, dis donc, Emmanuel, si nous le retrouvions jamais, il

faudrait bien qu'il crût à la mémoire du coeur.»

Monte-Cristo sentit deux larmes rouler dans ses yeux; il fit encore

quelques pas dans le salon.

«Au nom du Ciel! monsieur, dit Maximilien, si vous savez quelque chose

de cet homme, dites-nous ce que vous en savez!

--Hélas! dit Monte-Cristo en comprimant l'émotion de sa voix, si c'est

Lord Wilmore votre bienfaiteur, je crains bien que jamais vous ne le

retrouviez. Je l'ai quitté il y a deux ou trois ans à Palerme et il

partait pour les pays les plus fabuleux; si bien que je doute fort qu'il

en revienne jamais.

--Ah! monsieur, vous êtes cruel!» s'écria Julie avec effroi.

Et les larmes vinrent aux yeux de la jeune femme.

«Madame, dit gravement Monte-Cristo en dévorant du regard les deux

perles liquides qui roulaient sur les joues de Julie, si Lord Wilmore

avait vu ce que je viens de voir ici, il aimerait encore la vie, car les

larmes que vous versez le raccommoderaient avec le genre humain.»

Et il tendit la main à Julie, qui lui donna la sienne, entraînée

qu'elle se trouvait par le regard et par l'accent du comte.

«Mais ce Lord Wilmore, dit-elle, se rattachant à une dernière espérance,

il avait un pays, une famille, des parents, il était connu enfin? Est-ce

que nous ne pourrions pas...?

--Oh! ne cherchez point, madame, dit le comte, ne bâtissez point de

douces chimères sur cette parole que j'ai laissé échapper. Non, Lord

Wilmore n'est probablement pas l'homme que vous cherchez: il était mon

ami, je connaissais tous ses secrets, il m'eût raconté celui-là.

--Et il ne vous en a rien dit? s'écria Julie.

--Rien.

--Jamais un mot qui pût vous faire supposer?...

--Jamais.

--Cependant vous l'avez nommé tout de suite.

--Ah! vous savez... en pareil cas, on suppose.

--Ma soeur, ma soeur, dit Maximilien venant en aide au comte, monsieur a

raison. Rappelle-toi ce que nous a dit si souvent notre bon père: «Ce

n'est pas un Anglais qui nous a fait ce bonheur.»

Monte-Cristo tressaillit.

«Votre père vous disait... monsieur Morrel?... reprit-il vivement.

--Mon père, monsieur, voyait dans cette action un miracle. Mon père

croyait à un bienfaiteur sorti pour nous de la tombe. Oh! la touchante

superstition, monsieur, que celle-là, et comme, tout en n'y croyant pas

moi-même, j'étais loin de vouloir détruire cette croyance dans son noble

coeur! Aussi combien de fois y rêva-t-il en prononçant tout bas un nom

d'ami bien cher, un nom d'ami perdu; et lorsqu'il fut près de mourir,

lorsque l'approche de l'éternité eût donné à son esprit quelque chose de

l'illumination de la tombe, cette pensée, qui n'avait jusque-là été

qu'un doute, devint une conviction, et les dernières paroles qu'il

prononça en mourant furent celles-ci: «Maximilien, c'était Edmond

Dantès!»

La pâleur du comte, qui depuis quelques secondes allait croissant,

devint effrayante à ces paroles. Tout son sang venait d'affluer au

coeur, il ne pouvait parler, il tira sa montre comme s'il eût oublié

l'heure, prit son chapeau, présenta à Mme Herbault un compliment brusque

et embarrassé, et serrant les mains d'Emmanuel et de Maximilien:

«Madame, dit-il, permettez-moi de venir quelque fois vous rendre mes

devoirs. J'aime votre maison, et je vous suis reconnaissant de votre

accueil, car voici la première fois que je me suis oublié depuis bien

des années.»

Et il sortit à grands pas.

«C'est un homme singulier que ce comte de Monte-Cristo, dit Emmanuel.

--Oui, répondit Maximilien, mais je crois qu'il a un coeur excellent, et

je suis sûr qu'il nous aime.

--Et moi! dit Julie, sa voix m'a été au coeur, et deux ou trois fois il

m'a semblé que ce n'était pas la première fois que je l'entendais.»

Le comte de Monte-Cristo, Tome II · 第 23 / 29 题