II

Le 17 mai 1896, nous nous trouvions par 83°45′ Lat. N. et 12°50′ Long.

Est. Comme les années précédentes, la fête nationale fut célébrée en

grande pompe. Après quoi, nous nous mîmes au travail pour rendre le

navire capable de naviguer, lorsque le moment de la délivrance serait

arrivé.

Les jours suivants, le gouvernail et la machine furent remontés; le 19,

les feux purent être allumés et, le 20, Amundsen put faire fonctionner

sa machine. Désormais, le _Fram_ n'était plus une «baille» abandonnée

aux caprices de la dérive; après un long assoupissement, notre excellent

navire était revenu à la vie. Il nous semblait que lui aussi allait

s'écrier avec enthousiasme: En marche vers le Sud, vers le pays natal!

Quoique le printemps approche, l'état de la glace est cependant loin de

nous promettre une délivrance immédiate. La température s'élève, la

neige fond rapidement, mais nous restons toujours immobiles aux environs

du 84° Lat. N. que nous avons atteint depuis plusieurs mois. Du «nid de

corbeau», à perte de vue s'étend vers le sud un large chenal dont nous

sommes séparés par une bande de glace massive, large de 180 mètres,

absolument impénétrable.

A la fin de mai, à la suite de fraîches brises d'est et de nord, la

banquise continua à s'ouvrir et à dériver vers le sud-ouest. Le 29, nous

pouvions apercevoir dans le sud de vastes étendues d'eau libre; en

outre, la couleur du ciel indiquait l'existence dans cette direction

d'une mer relativement dégagée. Je résolus donc d'essayer de faire

sortir le _Fram_ de sa prison de glace.

Dans la matinée, le feu fut mis à une mine chargée de 52 kilogrammes de

poudre à canon. L'explosion eut des résultats très satisfaisants. Un

nouveau coup de mine, et nous serions débloqués, pensions-nous après

cette première expérience. Un nouveau fourneau fut donc creusé à une

profondeur de 9 mètres et chargé. La seconde explosion eut des effets

non moins terribles que la première. Une énorme colonne d'eau et de

glace jaillit en l'air, sans cependant déterminer la dislocation

complète de notre étau.

Le lendemain, nous reprîmes notre travail de mineurs, sans réussir à

dégager le _Fram_. Le 2 juin, nous mîmes le feu à un nouveau fourneau

établi tout contre le navire, et chargé de 330 grammes de fulmi-coton.

Le résultat fut, cette fois, excellent. Le bâtiment se trouva presque

complètement à flot; le lendemain, il reprenait définitivement

possession de la mer.

En mai, des phoques et des cétacés se montrèrent autour du navire. En

juin et juillet, les visiteurs de toute espèce devinrent très nombreux

et les chasseurs purent à volonté satisfaire leur passion favorite. Ils

abattirent un très grand nombre de pétrels arctiques, de guillemots de

Brünnich, de guillemots nains, des stercoraires, quelques eiders et même

quelques petits échassiers. Nous tirâmes également un grand nombre de

jeunes phoques que nous ne pûmes pour la plupart réussir à capturer. Dès

qu'ils étaient tués, immédiatement ils coulaient.

[Illustration: OBSERVATOIRE MÉTÉOROLOGIQUE SUR LA BANQUISE]

La chasse à l'ours fut particulièrement fructueuse; pendant le cours de

l'été, nous n'en tuâmes pas moins de dix-sept. Nous parvînmes même à

capturer vivant un ourson. Après l'avoir conservé pendant quelque temps

à bord, nous fûmes obligés de l'abattre. Toute la journée, la

malheureuse bête ne cessait de hurler et de faire un sabbat de tous les

diables.

[Illustration: LE _Fram_ AU MOMENT DE LA DÉLIVRANCE]

Une nuit de juin, en allant relever les observations météorologiques,

Henriksen se trouva tout à coup nez à nez avec un ours. Avant de se

mettre en route, il avait soigneusement examiné la banquise environnante

et n'y avait observé rien d'anormal. En approchant de l'abri où étaient

placés les instruments, soudain il entendit un sifflement tout près de

lui et aperçut un ours énorme qui le regardait tranquillement. La

rencontre n'était pas précisément agréable, d'autant que notre ami

n'était muni d'aucune arme. Fallait-il opérer une retraite honorable ou

fuir à toutes jambes? se demandait anxieusement Henriksen. Le navire

était loin. Si l'ours avait des intentions malveillantes, mieux valait

filer au plus tôt, et notre camarade décampa prestement. Sans incident,

il parvint à regagner le bord, et, après avoir pris son fusil, repartit

de suite en campagne. Entre temps, les chiens avaient flairé le gibier

et s'étaient mis à ses trousses. L'ours, se voyant serré de près, bondit

sur le toit de l'observatoire, où la meute le suivit. Devant cette

attaque impétueuse, l'animal sauta en bas de son refuge avec une telle

rapidité qu'Henriksen n'eut pas le temps de le tirer et il gagna

promptement un chenal voisin où il disparut immédiatement.

Ces chasses eurent d'excellents résultats à tous les points de vue.

D'abord, elles relevaient le moral des hommes qui, à cette époque,

commençaient à être découragés, et, en second lieu, nous permettaient

d'avoir un ordinaire abondant de viande fraîche. Grâce à ce régime, ceux

d'entre nous qui avaient maigri recommencèrent à engraisser.

Les jours s'écoulaient et l'état de la glace ne semblait guère présager

la délivrance tant désirée. Le 8 et le 9 juin, le _Fram_ subit de

violentes pressions. La dernière souleva l'arrière du navire à une

hauteur de 1m,80 et l'avant à 0m,60 au-dessus de la surface de la mer.

Le 10 et le 11, nous éprouvâmes encore de nouvelles attaques.

Le lendemain, la banquise s'étant détendue, nous en profitâmes pour

amener le navire dans une grande nappe voisine, où nous restâmes

jusqu'au 14. A cette date, la glace s'étant écartée et un chenal

apparaissant dans le sud-ouest, je résolus de faire route dans cette

direction.

Nous allumons les feux, gréons le gouvernail, puis lançons le _Fram_ à

l'assaut de la banquise, afin de lui frayer un passage à travers une

étroite crevasse accédant au chenal. En dépit de tous nos efforts, les

glaçons restent absolument immobiles. Après cette tentative, nous devons

revenir en arrière pour éviter d'être coincés entre les blocs.

Le 27, nous recommençons la tentative. A onze heures trente du matin,

nous nous mettons en marche; deux heures et demie plus tard, nous sommes

obligés de mouiller. Nous avons toutefois réussi à parcourir deux milles

dans le sud-est. Jusqu'au 3 juillet, toute issue nous est fermée. Ce

jour-là, un chenal s'ouvre vers le sud-sud-ouest; aussitôt nous partons

et parvenons à avancer de trois milles dans cette direction. Ensuite,

nouvel arrêt. Dans la nuit du 6 au 7, la banquise éprouve une détente;

immédiatement nous reprenons notre marche. Cette fois, le résultat n'est

guère satisfaisant. Nous ne gagnons qu'un mille.

Les vents du sud dominaient à cette époque, maintenant la banquise

compacte. D'autre part, à partir du milieu de juin, un courant qui, tour

à tour, portait en vingt-quatre heures dans toutes les directions du

compas, contribuait à fermer les canaux en jetant les _floes_ tantôt

d'un côté, tantôt d'un autre. Au milieu de ce tourbillon de glaces le

_Fram_ recevait des chocs si violents, que les objets laissés sur les

tables étaient jetés à terre et que la mâture était secouée dans toutes

ses parties.

La mer était également, dans ces parages, très profonde. Le 6 juillet

nous ne trouvâmes pas de fond par 3,000 mètres; deux jours après, sous

le 83°2′ de Lat. N. nous rencontrâmes une profondeur de 3,200 mètres.

Dans la journée du 6, nous parvenons à haler le navire sur de petites

distances, au prix de terribles efforts. La glace et surtout le vent

contraire paralysent nos progrès. Néanmoins, si peu que ce soit, nous

avançons vers le sud. Dès qu'une ouverture se forme, nous poussons le

navire en avant. Mais toutes nos peines n'aboutissent à aucun résultat.

Une lente dérive nous repousse maintenant vers le nord. Nous sommes

revenus au 83°12′. Dans ces conditions il est inutile de prolonger la

lutte et préférable d'attendre des circonstances meilleures.

Le 17 juillet au soir, la glace s'ouvre de nouveau. De suite les feux

sont allumés. Nous réussissons à nous glisser jusqu'à un immense _floe_,

long de plusieurs kilomètres, situé à 3 milles dans le sud. Nous nous

amarrons à cet immense radeau de glace et attendons. Dans la soirée la

banquise éprouve une détente; malheureusement un épais brouillard nous

condamne à l'immobilité.

Le 19, nous parvenons à reprendre notre marche; dans la journée nous

parcourons 10 milles. Le lendemain, à minuit, nous atteignons le 82°39′.

Les jours suivants, nos progrès sont relativement rapides.

Le 27, nous arrivons au 81°32′.

Pendant quelques jours, ensuite, impossible de bouger. Le 2 août nous

n'avons gagné que 6 milles sur la position du 27. Le 3, nous avançons de

2 milles, puis nous sommes arrêtés par une masse de glace absolument

impénétrable. Le 8, seulement, nous pouvons nous remettre en marche.

Nous avions parcouru 6 milles, lorsque le chenal devint tout à coup très

étroit. Impossible d'engager le navire dans cette fente. Sans aucun

résultat nous essayons de faire sauter les glaçons, et lançons à toute

vitesse le _Fram_ contre les blocs. Les _floes_ sont beaucoup plus

résistants qu'ils n'en ont l'air. Formés de débris très épais et très

compacts de monticules produits par les pressions, ils sont en très

grande partie immergés par suite de leur forte densité. En voyant ces

glaçons très bas sur l'eau, on ne soupçonne guère leur importance. Sous

les chocs de l'étrave ces glaçons ne cèdent pas, et leur épaisseur les

rend inattaquables à la mine.

Dans cette lutte pour se frayer un passage, le _Fram_ recevait des chocs

terribles qui eussent mis à mal tout autre navire. Souvent il lui

arrivait de heurter violemment de gros blocs au moment où ils

émergeaient, ou de donner contre des _hummocks_ au moment où ils

allaient capoter. Lorsque ces énormes glaçons s'abattaient dans l'eau,

la mer était soulevée par d'énormes vagues, absolument comme en tempête.

Pendant deux jours nous travaillons à nous frayer un chemin à travers

cet amoncellement de glaçons. Tant d'efforts aboutissent seulement à un

progrès de 2 milles.

Le 11 et le 12, marche très lente. Toujours de nouveaux obstacles. Après

avoir craint un moment d'être complètement bloqués, nous pouvons

reprendre notre route.

Le peu d'épaisseur d'un grand nombre de glaçons, l'existence de

plusieurs larges canaux visibles du «nid de corbeau» dans le sud,

l'abondance des oiseaux et des phoques indiquent le voisinage de la mer

libre. Courage donc! Dans l'après-midi du 12, après être parvenus à nous

dégager de plusieurs _floes_ menaçants, nous faisons route dans le S.-E.

La glace devient de plus en plus mince. Nous pouvons nous frayer un

passage de vive force à travers ces petits glaçons. De cinq heures et

demie du soir à minuit, nous parcourons 13 milles. Nous gouvernons

ensuite dans le S.-O., puis dans le S., et dans le S.-E. A trois heures

du matin apparaît dans cette dernière direction une large étendue d'eau

libre, et, à trois heures quarante-cinq, nous rangeons les dernières

glaces flottantes.

En trente-huit jours, au prix d'un effort herculéen, nous avions réussi

à traverser une épaisse banquise large de 180 milles.

Maintenant nous sommes libres, délivrés de l'étau de glace qui nous

enserre depuis bientôt trois ans. Pendant quelque temps nous ne pouvons

en croire nos yeux, nous avons l'impression d'être le jouet d'un rêve.

Mais non, cette eau bleue qui clapote gaiement contre l'étrave, existe

bien!

Le _Fram_ est définitivement libre et, comme dernier adieu à la

banquise, nous lui envoyons une salve générale. La silhouette blanche

des derniers _hummocks_ disparaît bientôt dans la brume.

A sept heures du matin, un bâtiment est en vue; de suite, le cap est mis

sur lui, afin d'obtenir des nouvelles de Nansen et de Johansen. C'est la

galiote les _Sœurs_, de Tromsö.

Dès que nous sommes arrivés à portée de voix, nous hélons nos

compatriotes: «Avez-vous des nouvelles de Nansen?--Non,» répond-on du

bord. Aussitôt une profonde tristesse nous envahit tous.

Après cette rencontre, nous faisons route vers l'extrémité nord-ouest du

Spitzberg. Un moment la terre est en vue. Depuis 1,041 jours, nous ne

l'avons pas aperçue; pendant tout ce temps, nos yeux n'ont contemplé que

de la glace et toujours de la glace. Dans la matinée du 14 août, le

_Fram_ mouille devant l'île des Danois, où nous trouvons l'expédition

aéronautique suédoise d'Andrée. Pas plus que l'équipage norvégien

rencontré la veille, elle n'a de nouvelles de Nansen.

Dans ces conditions, le plus sage est de nous hâter le plus possible, et

le 15, à trois heures du matin, nous prenons le chemin de la Norvège, en

suivant la côte occidentale du Spitzberg.

Nous sommes péniblement impressionnés par le manque de nouvelles; nous

n'avons cependant aucune crainte sérieuse à l'égard de nos camarades,

depuis que nous savons la présence de la mission Jackson à la terre

François-Joseph. Probablement, Nansen et Johansen ont rencontré les

Anglais et attendent simplement une occasion de rentrer en Norvège.

Mais, s'ils n'ont pas trouvé l'expédition de Jackson, évidemment quelque

accident a dû leur arriver; il est donc de toute nécessité d'aller

promptement à leur secours. Aussi sommes-nous décidés, si à Tromsö nous

n'avons aucune nouvelle, à repartir immédiatement pour la terre

François-Joseph, à la recherche de nos amis.

Le 19, à neuf heures du matin, les montagnes de Norvège sont en vue, et

le 20, à deux heures du matin, nous arrivons devant Skjervö, une petite

station au nord de Tromsö.

Dès que le _Fram_ est mouillé, je vais à terre et de suite me dirige

vers le bureau télégraphique. A cette heure matinale il est, bien

entendu, fermé. Je frappe vigoureusement à toutes les portes; une tête

paraît à une fenêtre, et s'écrie: «Qu'y a-t-il? Est-ce l'heure de faire

un pareil bruit!--Soit, répondis-je immédiatement, seulement veuillez

avoir la bonté de m'ouvrir, je viens du _Fram_.» Aussitôt l'employé

s'habille en toute hâte, et bientôt m'introduit dans son bureau. En

quelques mots je lui raconte notre délivrance et notre désappointement

en arrivant au Spitzberg de n'avoir point appris le retour de Nansen.

«Nansen, mais je puis vous donner de ses nouvelles, me répondit mon

interlocuteur. Il est arrivé le 13 août à Vardö, et est actuellement à

Hammerfest. Aujourd'hui il partira probablement pour Tromsö, à bord d'un

yacht anglais.

--Comment! Nansen est arrivé?» et d'un bond je suis dehors pour porter

la bonne nouvelle aux camarades.

En l'honneur de cet heureux événement nous poussons des hurrahs, nous

tirons des salves. Maintenant notre joie est sans mélange. L'allégresse

est indescriptible.

A dix heures du matin nous nous remettons en route, et le soir même

mouillons à Tromsö. Le lendemain, le yacht de sir George Baden Powell,

l'_Otaria_, amenait Nansen et Johansen. Après une séparation de dix-sept

mois, tous les membres de l'expédition se trouvaient de nouveau réunis.

Vers le pôle · 第 30 / 37 题