LE RETOUR

Le 19 mai, nous sommes enfin prêts pour le départ. Avant de quitter nos

quartiers d'hiver, je prends une photographie de la hutte, et dépose

dans notre abri un procès-verbal sommaire de l'expédition, enfermé dans

un tube en métal soigneusement bouché.

Depuis longtemps nous avons perdu l'habitude de la marche et du halage

des traîneaux. Aussi, pour ne pas nous exténuer dès le début et pour

nous entraîner peu à peu, faisons-nous une étape très courte. Quelle

joie d'être maintenant en route pour le pays!

Le lendemain également, nous ne marchons que quelques heures, nous

dirigeant vers le promontoire situé au sud-sud-ouest. Tout l'hiver nous

l'avons considéré comme une terre promise; c'est notre cap de

Bonne-Espérance. Là, en effet, nous serons fixés sur notre position; là,

d'après l'orientation des lignes de côtes, nous pourrons reconnaître si

nous sommes sur l'archipel François-Joseph ou sur une terre située plus

à l'ouest. La terre file-t-elle vers le sud-est, c'est que nous nous

trouvons au nord du cap Lofley; si, au contraire, elle se dirige vers le

sud-ouest, nous sommes sur une île inconnue, située plus à l'ouest, près

de la terre de Gillies. Au delà de ce cap, nous espérons rencontrer une

mer moins encombrée de glace et pouvoir avancer rapidement.

Le 21 mai, en effet, du sommet de ce promontoire nous distinguons au sud

une vaste étendue d'eau libre, et, en même temps, deux nouvelles terres,

toutes deux entièrement couvertes de neige et de glace. La plus grande

est située au S. 40° O.; l'autre au S. 85° O. A mon grand regret, je ne

puis reconnaître distinctement la direction de la côte au sud de ce cap.

Impossible par suite d'établir avec certitude notre position. Quoi qu'il

en soit, nous sommes satisfaits. L'eau libre n'est plus loin; très

prochainement, nous pourrons mettre à l'eau les _kayaks_ et naviguer

vers la patrie aimée.

L'heure de la délivrance approche! Hélas! la vie de l'explorateur

arctique n'est faite que de désillusions. Le lendemain, une terrible

tempête de neige nous oblige à rester immobiles sous la tente. Tandis

que je prépare le déjeuner, un ours passe à vingt pas de nous, en nous

regardant et en contemplant les canots. Comme nous sommes placés à faux

vent, l'odorat ne peut lui révéler la nature comestible des êtres qui se

trouvent devant lui. Il file donc tranquillement son chemin et nous

n'avons garde de le troubler. Nous avons des vivres en quantité

suffisante.

_23 mai._--Toujours mauvais temps. Néanmoins, nous allons reconnaître le

terrain en avant, afin d'atteindre le plus rapidement possible l'eau

libre. Après quoi, pour rendre étanche la coque des _kayaks_, nous la

recouvrons d'une couche de stéarine.

Le lendemain, nous nous dirigeons vers une île située dans l'ouest à

travers la banquise qui la réunit pour le moment au continent. Le vent

soufflant de l'est, nous hissons une voile au-dessus de nos traîneaux,

et, sur la surface unie de la glace, les véhicules glissent rapidement.

Jamais donc nous ne pourrons avoir un instant de tranquillité! Aux

approches de la terre, le vent se lève tout à coup du sud-ouest en

tempête. En toute hâte il faut abattre la voilure; pour atteindre l'île,

nous avons maintenant à lutter contre un ouragan terrible. La banquise

est très accidentée, hérissée d'arêtes et découpée de crevasses masquées

par une perfide couche de neige. Soudain j'enfonce dans une de ces

ouvertures. J'essaie de sortir du gouffre, tous mes efforts demeurent

inutiles. Les _ski_ paralysent mes mouvements, tandis que la bretelle du

traîneau m'empêche de me retourner. Heureusement, en tombant, j'ai

enfoncé solidement mon bâton ferré dans la glace, et avec l'autre bras

je fais un rétablissement sur le bord opposé de la crevasse. Dans cette

position, j'attends l'arrivée de Johansen. Très certainement il m'a vu

tomber et va accourir promptement à mon aide... Quelques minutes se

passent, mon camarade n'apparaît pas. Mon bâton cède et peu à peu je

commence à enfoncer dans l'eau glacée. Je pousse un premier appel; pas

de réponse. Je lance un second cri; quelques secondes après, j'entends

enfin au loin la voix de mon camarade. Pendant ce temps, j'enfonce de

plus en plus, l'eau me monte jusqu'à la poitrine; encore quelques

minutes, peut-être quelques secondes et j'aurai disparu. Enfin, Johansen

arrive et me tire de cette terrible situation. Occupé à plier la voile

de son traîneau, il ne s'était aperçu de ma disparition que lorsqu'il

avait entendu mon cri d'alarme. Maintenant nous voici dûment avertis.

Finalement nous réussissons à atteindre notre île, où le bivouac est

établi dans un emplacement suffisamment abrité. A notre grand

étonnement, nous y rencontrons de nombreux troupeaux de morses

échelonnés sur le bord des crevasses. Nous avons des vivres en

abondance, inutile donc de troubler leur agréable quiétude.

Les jours suivants, la tempête nous obligea encore à rester immobiles.

[Illustration: VUE PRISE A LA TERRE FRANÇOIS-JOSEPH]

[Illustration: EN ROUTE VERS LE SUD (MAI 1896)]

_26 mai._--Hier et aujourd'hui, nous sommes bloqués par le mauvais temps

près du glacier situé sur la côte septentrionale de l'île. La neige est

si détrempée que toute marche serait impossible. Espérons que l'eau

libre n'est plus loin et que nous pourrons l'atteindre promptement.

[Illustration: A LA VOILE SUR LA BANQUISE]

Le 28 seulement, nous pouvons nous remettre en marche vers le sud. Entre

notre île et la grande terre située plus à l'est s'ouvre un large

bassin, entièrement dégagé par suite d'un courant très violent,

déterminé, sans doute, par le manque de fond.

Autour de cette nappe, deux ou trois groupes de morses sont couchés sur

la glace. Armé de mon appareil photographique, je me dirige vers eux, en

me défilant derrière un monticule. Lorsque j'arrive à 6 ou 7 mètres de

la bande, une femelle plonge, suivie de son petit. En dépit de mes cris,

les autres ne jugent pas nécessaire de bouger. Johansen leur jette des

boules de neige et des morceaux de glace; les énormes bêtes, toujours

immobiles, s'amusent à enfoncer leurs défenses dans les projectiles et à

les flairer. Je me dirige alors droit vers elles; elles se mettent alors

en mouvement, mais une seule se décide à se jeter à l'eau, pour remonter

presque aussitôt après sur la glace. J'avance de trois pas. Deux énormes

morses lèvent une ou deux fois la tête pour jeter un regard de dédain

sur le visiteur qui ose s'approcher d'eux, puis se rendorment. Après

avoir pris un instantané de cette scène, je me risque à chatouiller le

museau de ces monstres avec mon bâton ferré; alors seulement ils sortent

de leur engourdissement. Avant de m'en aller, je pique le monstre le

plus voisin; aussitôt il se lève et se met à pousser des rugissements

formidables, en me regardant de ses grands yeux ronds étonnés. Après

cela, bien tranquillement, il se gratte le derrière de la tête, puis se

recouche. Lorsque nous partons, tous se sont de nouveau étendus, formant

sur la glace d'énormes monceaux de chair.

[Illustration: UN CAMPEMENT A LA TERRE FRANÇOIS-JOSEPH]

Une fois arrivés au sud de l'île, une tempête de neige nous arrête de

nouveau. L'horizon est absolument bouché; impossible de faire route.

_31 mai._--Pour passer le temps, je vais faire un tour dans l'intérieur

de l'île. Partout de petites plaines de graviers et d'argile, et partout

de nombreuses pistes d'oies. Il y a même des débris de coquilles d'œufs

de ce palmipède. Je donnai par suite à notre découverte le nom d'île des

Oies. Jackson, qui avait aperçu cette terre au printemps 1895, l'avait

appelée île Mary-Elizabeth, dénomination que nous avons adoptée sur

notre carte.

_2 juin._--Dans la soirée, le vent tombe un peu et le soleil jette

bientôt un radieux éclat, un rayon d'espérance. Là-bas, en Norvège, la

nature s'épanouit à la gaieté de la lumière et des fleurs, tandis que

nous sommes encore enfouis sous des monceaux de neige. Quand cela

finira-t-il? Bientôt, soyons-en persuadés tout au moins. Si seulement je

savais le _Fram_ en sûreté! S'il est déjà arrivé, quelle tristesse et

quelles angoisses pour les êtres chéris qui nous attendent!

_3 juin._--En route de nouveau. Le vent d'ouest a chassé vers la terre

une nappe de glace. Maintenant plus la plus petite nappe d'eau libre! Il

faut recommencer le pénible halage des _kayaks_ à travers la banquise,

et dans quel état est-elle! Partout très mince et très disloquée, et

couverte d'une couche d'eau. Les _ski_ et les traîneaux enfoncent dans

cette bouillie glaciaire et seulement, après un labeur excessif, nous

parvenons à atterrir au cap Fisher, un escarpement de basalte absolument

perpendiculaire, habité par une colonie innombrable de guillemots nains.

Un peu plus loin une troupe de pétrels arctiques (_Procellaria

glacialis_) couve sur un rocher.

Nos provisions sont maintenant très réduites et nous désirerions

vivement rencontrer un ours pour renouveler notre garde-manger, mais ces

animaux semblent, depuis quelque temps, avoir disparu. Force nous est

donc de nous rabattre sur des oiseaux. Les guillemots s'obstinant à

rester hors de portée, nous devons nous contenter de deux pétrels, une

chair qui n'est pas précisément succulente, du moins pour des gens

habitués aux délicatesses de la vie civilisée. Sur ces entrefaites, nous

apercevons un troupeau de morses. C'est pour nous la vie assurée. Comme

d'habitude, ces animaux, mollement étendus sur la glace, ne prêtent pas

la moindre attention à notre venue, et nous pouvons en tuer un sans

qu'il ait fait la moindre tentative d'évasion. Les autres, nullement

émus par cet incident, lèvent un instant la tête, puis se rendorment.

Nous ne pouvons procéder au dépècement de notre prise au milieu de ces

énormes bêtes. Avant tout, il faut faire déguerpir ses voisins qui, à un

moment donné, pourraient devenir gênants. L'opération n'est pas

précisément facile. Nous poussons les cris les plus variés; les morses

nous regardent curieusement sans bouger. Nous les frappons avec nos

patins; ils entrent alors en fureur, battent la glace de leurs défenses

acérées, sans jamais se décider à décamper. Enfin, en les piquant et en

les rouant de coups, absolument comme des ânes rétifs que l'on veut

faire avancer, nous réussissons à mettre la troupe en marche et à la

pousser à la mer.

A peine sommes-nous au travail, que les morses reviennent à la charge.

L'un après l'autre ils arrivent sur le bord de la glace, et, s'aidant de

leurs défenses, s'élèvent sur la rive en poussant des grognements

absolument terrifiants. Un instant après, ils apparaissent à la surface

de la crevasse ouverte tout près de nous et s'élancent à moitié hors de

l'eau, en nous regardant fixement comme pour nous demander une

explication de notre conduite.

Après avoir fait une ample provision de viande et de lard, nous

préparons un fin régal, un ragoût au sang de morse; puis, ainsi

réconfortés, nous reprenons le collier de misère. Heureusement le vent

est favorable, toute la nuit nous pouvons faire usage de la voile pour

aider au progrès des traîneaux.

Quelques heures plus tard nous avons la grande joie d'atteindre la mer

libre devant une île presque entièrement couverte de glaciers; en un ou

deux points seulement émergent des affleurements de basalte. Sur ces

courants de glace apparaissent plusieurs moraines.

L'eau grouille de guillemots, de mouettes tridactyles; un peu plus loin

passe un vol d'eiders. En présence de cette animation de la nature, nous

avons l'impression d'être arrivés dans un pays civilisé.

Quelques heures plus tard, le passage nous est de nouveau fermé dans le

sud par une proéminence de la banquise côtière. Vers l'ouest, au

contraire, la mer est libre. Ici se pose un grave problème. Quelle

direction allons-nous prendre? Devons-nous faire route vers l'ouest, et

nous diriger vers le Spitzberg, ou bien devons-nous poursuivre notre

chemin vers le sud? Tout bien considéré, je me décide pour ce dernier

parti. Au sud des îles que nous apercevons, la mer est libre; peut-être

de ce côté, trouverons-nous une route plus directe vers le Spitzberg.

[Illustration: CARTE DE LA TERRE FRANÇOIS-JOSEPH, D'APRÈS PAYER]

Dans la matinée du 5 juin, le campement est établi à la base méridionale

du cap Richthofen.

Le lendemain, brume et brise de nord très fraîche. Dans ces conditions,

je prends le parti d'avancer vers le sud à travers la banquise côtière.

Les voiles sont hissées sur les traîneaux, nous chaussons nos _ski_, et,

tenant en mains le timon des véhicules, nous nous laissons glisser sur

la surface unie du _pack_. Poussés ainsi par le vent, nous traversons le

large détroit qui nous sépare de l'île.

Le 8, au milieu de la banquise, nous sommes arrêtés par une furieuse

tempête. Impossible de me reconnaître au milieu des nombreuses îles qui

nous entourent.

A cette date, mon journal porte la note suivante: «Tous les jours nous

découvrons de nouvelles terres dans la direction du sud. Vers l'ouest,

nous sommes en vue d'une grande île qui paraît avoir une extension

notable dans le sud.» Elle est entièrement couverte de neige et de

glace; pas le plus petit pointement rocheux ne perce cette nappe

immaculée. Ne l'ayant qu'entrevue dans des éclaircies, nous ne pouvons

nous rendre compte de son étendue. Elle paraît très basse et beaucoup

plus grande que toutes les autres terres rencontrées jusqu'ici. Dans

l'est, c'est un dédale inextricable d'îles, de détroits et de fjords.

Nous avons relevé les contours de ces côtes aussi exactement que cela

nous a été possible, sans cependant parvenir à nous éclairer sur notre

position. Il paraît y avoir là un archipel composé de petites îles.

La banquise est maintenant beaucoup moins épaisse que celle rencontrée

plus au nord, près de nos quartiers d'hiver; de plus, elle est

recouverte d'une épaisse couche de neige; autant de conditions peu

favorables pour le traînage. L'adhérence de la neige aux patins ralentit

la marche. Néanmoins, toute la journée du 9 juin, grâce au vent toujours

favorable, nous pouvons faire bonne route.

Aux approches d'une île, au moment où nous filions à toute vitesse,

Johansen et son traîneau s'affaissent subitement, et, non sans

difficultés, mon camarade parvient à rebrousser chemin sur une partie

plus résistante de la banquise. Averti par cet incident, j'examine la

neige; elle a fort mauvaise apparence, elle semble toute imprégnée d'eau

et mes _ski_ commencent à enfoncer. Je n'ai que juste le temps d'enrayer

pour éviter de culbuter à mon tour. La voilure est aussitôt amenée;

avant de pouvoir la hisser de nouveau, nous devons faire un long détour

vers l'ouest, afin de trouver une glace suffisamment solide.

Le lendemain, l'état de la neige est encore très défavorable. Quoi qu'il

en soit, grâce à la brise toujours favorable, cous filons vers le sud

encore plus rapidement que la veille.

La terre située à l'est paraissant s'infléchir vers le sud-est[43], nous

mettons le cap sur la partie la plus méridionale d'une île visible dans

le sud-ouest[44].

[43] L'île de Hooker.

[44] L'île de Northbrook.

La situation devient palpitante. Aujourd'hui nous avons parcouru environ

14 milles; nous sommes, d'après une observation, par 80°8′ de Lat. N.,

et des terres nouvelles apparaissent encore dans le sud. Si elles

s'étendent très loin dans cette direction, nous ne sommes pas

certainement sur l'archipel François-Joseph, comme je l'ai cru

jusqu'ici. Toutefois, dans le sud, la ligne des côtes semble s'infléchir

vers l'est, et, par suite, concorder avec les contours du détroit de

Markham, sur la carte de Leigh Smith. Nous avons donc dû suivre quelque

bras de mer demeuré inaperçu de Payer; par suite, notre longitude ne

doit pas être entachée d'une grande erreur. Mais non, à la réflexion, il

est impossible que nous ayons passé devant le glacier de Dove et

l'archipel qui l'entoure, sans les voir. Nous devons nous trouver sur

une terre entre la terre François-Joseph et le Spitzberg.

Nos provisions sont maintenant presque épuisées. Nous n'avons plus de

vivres que pour un jour, et sur cette banquise sans la moindre nappe

d'eau, ni ours, ni phoque, ni oiseau. Combien de temps cela va-t-il

durer? Si bientôt nous ne rencontrons pas un bassin d'eau libre où nous

pourrons trouver du gibier, notre position deviendra terrible.

_12 juin._--A quatre heures du matin nous partons, les voiles hissées

sur les traîneaux. La gelée de la nuit dernière a durci la neige; aussi,

poussés par la brise, espérons-nous avancer rapidement et facilement.

[Illustration: NANSEN REPOUSSANT L'ATTAQUE D'UN MORSE]

La veille, une éclaircie nous a permis de reconnaître les terres

avoisinantes. Pour atteindre la pointe méridionale de l'île située dans

l'ouest, nous devons mettre le cap un peu plus à l'ouest que les jours

précédents. Les terres jusque-là visibles dans l'est ont maintenant

disparu et, de l'autre côté, s'ouvre un large détroit[45].

[45] Le détroit entre les îles Northbrook et Bruce et Peterhead sur la

terre Alexandra.

Entre temps la brise a molli et la glace est devenue très accidentée.

Nous nous trouvons maintenant sur un _pack_ formé de _drift ice_[46]

dont la traversée est très difficile.

[46] Glaçons de faibles dimensions. (_Note du traducteur._)

La couleur foncée du ciel indique l'existence d'eau libre dans le sud,

et, à notre grande joie, nous entendons le bruit du ressac. A six heures

du matin, nous faisons halte. Du sommet d'un _hummock_, où je me suis

installé pour prendre une observation de longitude, j'aperçois, à une

petite distance, une nappe d'eau s'étendant vers le sud-ouest.

Bien que le vent souffle maintenant de l'ouest, nous espérons pouvoir

faire voile le long de la banquise et, dans cette pensée, nous nous

dirigeons immédiatement vers l'eau libre. Bientôt nous sommes à la

lisière de la glace. Une fois encore nous voici devant la mer vivante et

animée. Quel plaisir d'entendre son joyeux clapotis, après l'avoir vue

si longtemps inerte sous une lourde carapace cristalline. Les _kayaks_

sont lancés, attachés bord contre bord, la voile hissée, aussitôt après,

en route!

Notre espoir n'a pas été déçu. Toute la journée nous faisons de rapides

progrès. Par moments le vent est si violent que les embarcations piquent

le nez dans la «plume» et sont balayées par les vagues. Nous sommes

trempés, mais la joie de la délivrance prochaine nous réchauffe.

Après avoir doublé le promontoire sur lequel nous gouvernions, nous

découvrons que la ligne de côte est orientée est-ouest et que la

banquette de glace côtière suit la même direction; en même temps, à

notre grande satisfaction, à perte de vue, devant nous, s'étend l'eau

libre.

Bientôt nous voici au sud de cette terre, à travers laquelle nous

marchons depuis si longtemps et où nous avons passé un si pénible

hiver[47]. Malgré tout, les lignes de cette côte méridionale me semblent

concorder avec la carte de la terre François-Joseph dressée par Leigh

Smith. Tout en faisant cette observation, je me rappelle la carte de

Payer et ce souvenir chasse ma première pensée.

[47] Le cap Barents.

Dans la soirée, nous débarquons sur le bord de la banquette de glaces

côtières, pour mouvoir un peu nos jambes ankylosées par ce long voyage

en _kayak_. Nous nous proposons également de gravir un _hummock_ afin

d'examiner l'horizon dans l'ouest. Mais comment amarrer nos précieuses

embarcations?

«Prends une drisse, me dit Johansen, qui est déjà sur la glace.

--Est-elle assez forte?

--Oui, elle a tenu toute la journée la voile de mon traîneau, reprend

mon camarade.

--Parfaitement. Il n'est du reste pas besoin d'un câble bien fort pour

retenir ces légères embarcations.»

Et je les amarre au moyen de cette drisse faite d'une lanière de peau de

morse.

Nous nous promenons de long en large près des _kayaks_ pour nous

dégourdir les jambes. La brise a maintenant molli et paraît descendre de

plus en plus dans l'ouest. Pourrons-nous continuer notre navigation avec

ce vent? Pour nous en assurer, nous gravissons un monticule de glace

voisin.

Pendant que j'examine l'horizon, Johansen s'écrie tout à coup: «Les

_kayaks_ s'en vont à la dérive!» A toute vitesse nous courons vers la

rive. Les canots sont déjà à une certaine distance du bord et filent

rapidement vers le large. La drisse avait cédé!

«Prends ma montre,» dis-je à Johansen.

Et, en un clin d'œil, je me débarrasse des vêtements les plus gênants

pour pouvoir nager plus facilement. Je n'ose me dévêtir complètement de

crainte d'une crampe. Et, d'un bond, je saute à l'eau.

Le vent soufflait de terre et poussait rapidement les _kayaks_ vers la

pleine mer. L'eau était glacée; mes vêtements entravaient mes mouvements

et les canots s'éloignaient toujours. Loin de gagner du terrain, j'en

perdais. Il me semblait presque impossible de pouvoir les rejoindre.

Mais avec eux disparaissait tout espoir de salut, tout ce que nous

possédions, nous n'avions même pas sur nous un couteau. Que je fusse

noyé ou que je regagnasse la rive sans les _kayaks_, le résultat était

le même.

Donc, me raidissant, je fais un effort terrible. Le salut est à ce prix.

Quand je me sens fatigué, je nage sur le dos. Dans cette position,

j'aperçois Johansen qui se promène fébrilement sur la glace. Le pauvre

ami, il ne peut rester en place; sa position lui paraît affreuse, d'être

ainsi condamné à l'impuissance, et il n'a guère espoir de me voir

réussir. S'il se fût jeté à l'eau à son tour, cela n'aurait pas avancé

les choses. Plus tard, il me raconta que cette attente terrible avait

été le moment le plus pénible de sa vie.

Quand je me retournai, je vis que j'étais plus près des _kayaks_. Cela

me redonna du courage et je redoublai d'efforts. Malheureusement,

l'engourdissement et l'insensibilité envahissaient mes jambes; bientôt

il me sera impossible de les mouvoir... Maintenant la distance n'est

plus longue; si je puis tenir encore quelques instants, nous serons

sauvés. En avant donc! Mes brassées deviennent de plus en plus courtes:

encore un effort, et je rejoindrai les embarcations.

Enfin! j'empoigne un _ski_ disposé en travers de l'arrière et j'arrive

tout contre les canots. Nous sommes sauvés. J'essaie de grimper à bord,

mais mon corps raidi par le froid refuse tout service. Un instant je

pensai que j'arrivais trop tard, je touchais le but sans pouvoir le

saisir.

[Illustration: JE RÉUSSIS A PASSER UNE JAMBE]

Après un instant d'anxiété terrible, je réussis à passer une jambe

par-dessus le traîneau placé sur le pont, et à l'aide de ce point

d'appui parvins à grimper à bord. Aussitôt je pris la pagaie, mais tout

mon corps était devenu si raide que je pouvais à peine la manœuvrer. Il

n'était pas facile de ramer seul dans cette double embarcation; il

fallait faire un va-et-vient constant entre les deux canots pour donner

tantôt à droite tantôt à gauche des coups de pagaie. Certes, si j'avais

pu séparer les _kayaks_ et ramer dans l'un en remorquant le second, la

manœuvre eût été plus aisée. Dans ma position, un pareil travail était

impossible; avant de l'avoir terminé, je serais tombé raide de froid.

D'ailleurs, ramer était le meilleur moyen de me réchauffer. Tout mon

corps était comme insensible. Lorsque soufflaient des bouffées de brise,

j'avais l'impression d'être transpercé, je grelottais, mes dents

claquaient, j'étais littéralement transi. Néanmoins je pouvais encore

manier la pagaie.

Sur ces entrefaites, j'aperçus tout près de l'avant deux guillemots

nains. Un pareil gibier était trop tentant. Je prends, mon fusil et,

d'un seul coup, je tue les deux oiseaux. Johansen me raconta plus tard

son alarme au bruit de la détonation; il avait cru à un accident et ne

pouvait comprendre ce que je faisais. Lorsqu'il me vit ensuite ramer et

ramasser deux oiseaux, il craignit pour ma raison.

A la fin j'atteignis la rive, mais le courant m'avait entraîné loin de

notre débarcadère. Suivant le bord de la banquise côtière, Johansen vint

bientôt me rejoindre. Quelques instants plus tard, le campement est

installé.

Je suis épuisé; à grand'peine, je puis me traîner et me tenir debout.

Tandis que je claque des dents, Johansen me déshabille, me passe tous

les vêtements secs que nous avons en réserve, me couche sur le sac de

couchage, et me couvre des voiles et de tout ce qu'il trouve, pour me

protéger contre la bise. Je grelotte toujours; mais, peu à peu, je

commence à me réchauffer. Seuls mes pieds, qui avaient séjourné dans

l'eau sans la protection des chaussettes, restèrent longtemps froids et

insensibles comme des glaçons. Tandis que Johansen dresse la tente et

fait cuire mes deux guillemots, je m'endors. Quand je me réveillai, le

repas était prêt. Une bonne soupe chaude et le fin rôti effacèrent

bientôt les dernières traces de cette terrible aventure. Pendant la

nuit, mes vêtements furent suspendus au dehors pour sécher et, le

lendemain, je pouvais les endosser.

_13 juin._--La violence du courant, le calme plat nous obligent à

attendre la renverse de la marée. Nous faisons ensuite bonne route toute

la nuit.

[Illustration: NANSEN ATTAQUÉ PAR UN MORSE]

Le lendemain matin, nous rencontrons de nombreux troupeaux de morses

couchés sur la glace. Nous n'avons plus de vivres et notre provision de

combustible est presque épuisée. Un ours serait le bienvenu. Depuis

plusieurs jours, nous n'en avons pas aperçu; il est donc prudent de ne

pas laisser échapper l'occasion d'un ravitaillement. Nous nous dirigeons

vers un groupe de morses, avec l'intention de nous attaquer aux jeunes,

dont la capture est beaucoup plus aisée que celle des vieux. Notre plan

de bataille réussit parfaitement. Je tire deux balles, et deux jeunes

morses tombent. Au premier coup, toute la troupe se lève effarée, et au

second commence à se jeter à l'eau. Les mères tournent autour des

cadavres de leurs enfants, les flairent bruyamment et les secouent,

hurlant lamentablement, absolument comme des créatures humaines. Les

malheureuses bêtes se demandent évidemment ce qui a pu arriver à leur

progéniture! A leur tour, elles se dirigent vers la mer en poussant

devant elles les cadavres de leurs petits. Aussitôt je saute en avant

pour leur faire lâcher prise et pour sauver mon butin, mais j'arrive

trop tard. Serrant les cadavres de leurs enfants contre leur poitrine

avec leurs nageoires antérieures, les deux pauvres mères disparaissent

bientôt. Je reste quelque temps sur le bord de la glace, espérant

toujours voir remonter à la surface les corps, mais rien ne paraît. Les

morses sont sans doute partis loin.

Après cette déconvenue, je me dirige vers un second troupeau. Cette fois

l'expérience m'a rendu prudent, et je tue en même temps la mère et

l'enfant.

Maintenant nous avons pour longtemps du combustible et des vivres

d'excellente qualité. La chair de jeune morse a le goût de la longe de

mouton.

Dans ces parages, ces animaux étaient extraordinairement nombreux; très

certainement leur nombre devait dépasser trois cents.

_15 juin._--A une heure du matin en route. Le temps est absolument

calme.

La mer grouille de morses; aussi est-il préférable de ne pas naviguer

isolément et d'attacher les _kayaks_ bord contre bord. Nous savons par

expérience combien ces gaillards-là sont parfois agressifs. La veille,

plusieurs bandes avaient longtemps suivi notre sillage, sans doute par

curiosité. Quoique nous eussions eu déjà la preuve du contraire, je ne

croyais pas ces animaux dangereux. Johansen ne partageait pas mon

optimisme. Quand nos compagnons devenaient trop gênants, nous nous

réfugions, quand cela était possible, au-dessus d'un _ice foot_[48] et

attendions qu'ils vinssent à se disperser.

[48] Partie proéminente d'un glaçon en dessous de la surface de la

mer.

... Nous avançons rapidement le long de la côte, malheureusement un

épais brouillard masque toute vue et nous empêche de reconnaître la

topographie de la région. J'aurais pourtant vivement désiré découvrir le

panorama de ces terres. J'ai de plus en plus le pressentiment que nous

devons être dans le voisinage des quartiers d'hiver de Leigh Smith, sur

la côte sud de la terre François-Joseph. La latitude, la direction des

côtes, la disposition des îles, semblent indiquer que nous nous trouvons

sur cette terre.

[Illustration: LE DERNIER CAMPEMENT]

Dans la matinée, n'apercevant plus de morses autour de nous depuis

quelque temps, nous pensions être en complète sécurité, lorsqu'un

solitaire apparaît juste devant nous. Aussitôt Johansen, qui se trouve

en tête, cherche un refuge au-dessus d'un glaçon flottant entre deux

eaux. Je me disposai à suivre son exemple, quand le vieux monstre se

jette sur mon _kayak_ en s'efforçant de le culbuter avec ses défenses.

Tout en essayant de garder mon équilibre, je lui assène un violent coup

de pagaie sur la tête; l'animal n'en revient pas moins à la charge et

tente de nouveau de me culbuter. Je saisis alors mon fusil, mais entre

temps la monstrueuse bête disparaît subitement. Tout cela dura à peine

quelques secondes.

Juste au moment où je me félicitais d'avoir échappé au danger, je sentis

tout à coup mes jambes mouillées. Le morse avait crevé la coque du

_kayak_ et l'eau y pénétrait à flot. A peine ai-je le temps de gagner

l'_ice foot_ que le canot coule immédiatement. Avec l'aide de Johansen

je parviens cependant à le hisser sur la glace. Tout ce que je possède

flotte à l'intérieur de l'embarcation toute pleine d'eau. Peut-être nos

précieuses plaques photographiques sont-elles perdues.

La déchirure de la coque est longue de 6 mètres, et ce n'est pas un

petit travail que cette reprise, surtout avec les engins rudimentaires

que nous possédons.

_17 juin._--Il est plus de midi, lorsque je me lève pour préparer le

déjeuner. Je vais chercher de l'eau pour la soupe, j'allume le fourneau,

je découpe la viande, je mets la popotte en train. Au moment de me

recoucher jusqu'à ce que le repas soit prêt, la brume se lève.

Immédiatement je vais gravir un _hummock_ voisin pour reconnaître les

environs.

Une brise légère apporte de la terre voisine le bruit du piaillement des

oiseaux établis sur les montagnes. J'écoute cette rumeur vivante; je

suis des yeux les vols de guillemots qui passent et repassent autour de

ma tête, je contemple cette ligne de côte blanche, tachée de rochers

noirs... Soudain il me semble entendre des aboiements. Je tressaille, je

tends l'oreille... puis, je n'entends plus rien... rien que les cris des

oiseaux... Peut-être me suis-je trompé? Je continue l'examen du

panorama. Mais non, voici de nouveaux aboiements. Aucun doute n'est plus

possible. Je me souviens alors avoir entendu hier deux détonations qui

semblaient des coups de feu, mais que sur le moment j'avais crues

produites par une contraction de la glace. De suite je crie à Johansen

que j'ai entendu des chiens du côté de terre. Des chiens? répète-t-il

machinalement, encore tout ahuri par le sommeil. En toute hâte il se

lève pour aller aux écoutes.

Mon camarade demeure absolument incrédule. Il a bien perçu un bruit

ressemblant à des aboiements, mais couvert par le sabbat des oiseaux.

Évidemment, à son avis, je suis dupe d'une illusion. Malgré tout, je

reste persuadé que je ne me suis pas trompé. Tout en avalant en hâte le

déjeuner, nous nous perdons en conjectures sur la présence d'une

expédition dans ces parages. Sont-ce des Anglais ou des compatriotes? Si

c'est la mission anglaise qui, lors de notre départ, se préparait à

explorer la terre François-Joseph, que ferons-nous?--C'est bien simple,

répondit Johansen; nous passerons avec elle un jour ou deux, puis nous

nous acheminerons vers le Spitzberg; autrement Dieu sait quand nous

serons de retour. Sur ce point nous sommes d'accord. Après avoir

emprunté aux Anglais de bonnes provisions, nous poursuivrons notre

route.

Le déjeuner achevé, je vais en reconnaissance, laissant Johansen à la

garde des _kayaks_. Maintenant, je n'entends plus que le piaillement des

mouettes et les cris stridents des guillemots nains. Peut-être Johansen

a-t-il raison? Probablement j'ai été victime d'une illusion.

Tout à coup je découvre sur la neige des pistes. Elles sont trop grandes

pour provenir d'un renard. Des chiens sont donc venus rôder par ici, à

quelques centaines de pas de notre campement? Comment n'ont-ils pas

aboyé? Comment ne les avons-nous pas vus? Peut-être sont-ce après tout

des pistes de loups?

J'ai la tête pleine d'étranges pensées, et tour à tour je passe du doute

à la certitude. Notre labeur excessif, nos souffrances, nos privations

vont-elles enfin prendre fin? Cela me semble à peine croyable; pourtant

tout l'indique. J'entends un aboiement beaucoup plus distinct, et de

tous côtés je vois des pistes qui ne peuvent provenir que d'un chien.

Ensuite, plus rien que la rumeur de la foule ailée. Aussitôt le doute

revient en moi. Peut-être est-ce un rêve? Mais non, ces traces existent

bien là, sur la neige, je les vois, je les touche. Si une expédition est

établie dans cette région, nous ne sommes pas alors sur la terre de

Gillies ou sur une terre nouvelle, comme je le croyais. Nous nous

trouvons alors, ainsi que je le supposais il y a quelques jours, sur la

côte méridionale de la terre François-Joseph.

J'arrive enfin à terre, et soudain je crois entendre le son d'une voix,

la première voix étrangère depuis trois ans. Mon cœur bat à se rompre.

J'escalade un _hummock_ en poussant un appel de toute la force de mes

poumons. Cette voix inconnue au milieu du désert glacé m'apporte comme

un message de vie et un salut du pays.

Bientôt après, une nouvelle voix se fait entendre... Au milieu des

_hummocks_ blancs, j'aperçois une forme noire. C'est un chien, puis une

autre forme noire. Un homme, un homme! Est-ce Jackson, ou un de ses

compagnons, ou un compatriote? Nous marchons à la rencontre l'un de

l'autre. J'agite mon chapeau, il répète le même mouvement. Je l'entends

parler à un chien; c'est un Anglais. J'avance et je crois reconnaître M.

Jackson, que j'ai vu une fois avant mon départ.

Je salue, et nous nous serrons les mains avec un cordial: _How do you

do?_

Au-dessus de nous un plafond de brume; au dessous, la banquise rugueuse;

autour, une échappée de vue sur la terre toute en glace et en neige.

D'un côté, un Anglais en complet élégant, avec de hautes bottes en

caoutchouc, tiré à quatre épingles, répandant une bonne odeur de savon,

perceptible aux sens aiguisés d'un primitif; de l'autre, un sauvage en

haillons, enveloppé d'une longue chevelure et d'une épaisse barbe,

absolument incultes, couvert de crasse et de suie. Sous ces dehors,

personne ne pouvait reconnaître le personnage.

«Je suis très heureux de vous voir, me dit Jackson.

[Illustration: RENCONTRE DE NANSEN ET DE JACKSON]

--Merci! moi également.

--Avez-vous un navire ici?

--Non, mon navire n'est pas ici!

--Combien êtes-vous?

--J'ai avec moi un compagnon resté sur le bord de la glace.»

Tout en causant, nous nous dirigeons vers la côte. Tout à coup Jackson

s'arrête, me regarde, bien en face et s'écrie:

«Mais, n'êtes-vous pas Nansen?

--Oui.

--Par Jupiter! Que je suis aise de vous voir!»

Et il me serre de nouveau les mains avec effusion, en me souriant

affectueusement.

«D'où arrivez-vous? me demande-t-il.

--J'ai quitté le _Fram_ par le 84° de Lat. N., après une dérive de deux

ans, et ai atteint ensuite le 86°13′. De là, nous avons gagné la terre

François-Joseph où nous avons hiverné; maintenant nous sommes en route

pour le Spitzberg.

--Je suis heureux de votre succès. Vous avez, certes, accompli un

magnifique voyage et je suis enchanté d'être le premier à vous en

féliciter.»

En même temps Jackson me prend de nouveau les mains et les presse

chaleureusement. Je ne puis être accueilli plus cordialement. Dans la

chaleur de cette poignée de main, je sens plus qu'une simple forme de

politesse. Aussitôt, avec la plus parfaite affabilité, mon interlocuteur

m'offre l'hospitalité dans sa station et m'annonce que d'un jour à

l'autre il attend l'arrivée du navire chargé de ravitailler son

expédition.

Dès que je puis parler, je demande à Jackson des nouvelles des miens.

Lors de son départ, deux ans auparavant, ma femme et ma fille étaient en

parfaite santé. Je m'enquis ensuite de la Norvège et de la situation

politique. De ce sujet il ne savait rien. J'en conclus que tout allait

bien de ce côté.

Immédiatement Jackson me propose d'aller rechercher Johansen et les

bagages. «Sur cette glace accidentée le halage des _kayaks_ sera très

pénible à nous trois. Si donc vous avez des hommes disponibles en nombre

suffisant, lui répondis-je, il est préférable de les charger de cette

besogne.» En attendant, pour avertir Johansen, nous tirons chacun deux

coups de fusil.

[Illustration: NANSEN ET JOHANSEN A LEUR ARRIVÉE A LA STATION DU CAP

FLORA (Photographie de M. Jackson.)]

Bientôt après nous rencontrons plusieurs autres membres de l'expédition:

le commandant en second, M. Armitage, M. Child, le photographe, le Dr

Kœtlitz. Les présentations faites, immédiatement ce sont de nouvelles

congratulations. Un peu plus loin nous sommes salués par le botaniste,

M. Fisher, M. Burgess et un Finnois du nom de Blomqvist. Dès qu'il avait

aperçu un étranger sur la glace, immédiatement Fisher avait eu l'idée

que ce ne pouvait être que moi. Il avait ensuite cru s'être trompé,

lorsqu'au lieu de l'homme blond qu'il s'attendait à voir, il s'était

trouvé en présence d'un homme aux cheveux et à la barbe complètement

noirs. Une fois tout le personnel de la mission réuni, Jackson leur

annonça que j'étais parvenu au 86°15′. Trois vigoureux hurrahs

accueillirent la nouvelle.

Immédiatement des hommes partent au-devant de Johansen, pendant que je

m'achemine vers la station anglaise, établie au cap Flora.

Jackson m'annonça alors qu'il avait des lettres pour moi et que, dans

une excursion qu'il avait entreprise vers le nord, il les avait

emportées, pensant nous rencontrer sur son chemin. Au mois de mars

dernier, il s'était avancé jusqu'au cap Richthofen, à 35 milles

seulement de nos quartiers d'hiver, et avait dû s'arrêter devant cette

nappe d'eau libre dont nous avions soupçonné l'existence pendant notre

détention.

Seulement, en arrivant près de la station, mon nouvel ami me questionna

sur le _Fram_ et sur les résultats de notre dérive. En quelques mots je

lui racontai notre voyage à travers le bassin polaire. Dans les premiers

moments de notre rencontre, m'expliqua-t-il plus tard, il avait cru à un

désastre. Il pensait que notre navire avait été détruit et que nous

étions les deux seuls survivants de l'expédition. Aux premières paroles

qu'il m'avait adressées au sujet de notre bâtiment, il lui avait semblé

surprendre dans ma physionomie une expression de profonde tristesse et

n'avait plus ensuite osé aborder ce sujet. Il avait même recommandé à

ses compagnons le silence sur ce sujet. S'étant ensuite aperçu de sa

méprise, il me demanda aussitôt des renseignements sur le _Fram_ et sur

le reste de l'équipage.

Tout en causant nous arrivons à Elmwood, l'habitation de la mission, une

maison russe, très basse, toute en bois, édifiée au pied d'une montagne,

sur une ancienne ligne de côte, à une hauteur de 16 mètres au-dessus de

la mer. Autour sont installés une écurie et quatre grands baraquements

servant de magasins.

Nous entrons dans ce nid chaud perdu au milieu de cette froide

solitude... Le plafond et les murs sont couverts de drap vert. Aux

panneaux sont accrochées des photographies, des photogravures. Des

étagères chargées de livres et d'instruments sont disposées dans les

angles. Des vêtements et des chaussures sont suspendus au plafond pour

sécher. Au milieu de cette pièce confortable brûle un poêle hospitalier.

Un singulier état d'esprit me pénètre en m'asseyant au milieu de toutes

ces choses étranges pour nous. Par un coup du destin changeant, toutes

les responsabilités et toutes les anxiétés qui, depuis trois longues

années, pesaient sur moi, se sont envolées subitement. Je suis

maintenant dans un port sûr au milieu de la banquise. Les pénibles

attentes de ces années de lutte s'effacent devant le soleil flamboyant

d'une brillante aurore. Mon devoir est accompli, ma tâche est terminée.

Maintenant je n'ai plus qu'à me reposer et à attendre.

[Illustration: ELMWOOD, LA STATION DU CAP FLORA]

Jackson me remet une cassette soigneusement scellée. Elle contient des

lettres de Norvège. En l'ouvrant, mes mains tremblent et le cœur me bat

violemment. Toutes ne m'apportent que de bonnes nouvelles. Après cela,

un doux sentiment de quiétude m'envahit.

Le dîner est servi. Du pain, du beurre, du lait, du sucre, du café,

toutes choses dont depuis un an nous avons perdu le goût. Mais le

suprême confort de la vie civilisée, nous ne le connaissons qu'après

avoir jeté nos guenilles et pris un bain. La couche de crasse qui nous

enveloppe est si épaisse qu'elle ne disparaît qu'à la suite d'une série

d'ablutions réitérées. Après avoir endossé des vêtements propres et

moelleux, coupé notre barbe et notre chevelure hirsutes et

embroussaillées, notre transformation de sauvages en Européens est

maintenant complète. Plus rapidement elle s'est opérée que l'adaptation

inverse subie il y a dix-huit mois.

Bientôt arrive Johansen, escorté par les membres de l'expédition.

Lorsque les Anglais avaient rencontré mon ami, immédiatement ils

l'avaient salué, ainsi que le pavillon norvégien d'un triple hourrah,

puis s'étaient attelés aux traîneaux, ne voulant à aucun prix lui

permettre d'y toucher. «Je marchais à côté d'eux, me raconta-t-il, comme

un simple touriste. De bien des manières nous avons voyagé sur la

banquise, à coup sûr celle-là est la plus agréable.»

Johansen est non moins cordialement reçu que je l'ai été. A son tour, il

subit la même transformation que moi. Après cette métamorphose, je ne

puis reconnaître mon camarade. Je cherche à retrouver en lui le miséreux

qui se promenait avec moi devant un taudis sur cette plage désolée. Le

troglodyte, noir de crasse et de suie, a fait place à un élégant

Européen, fumant un bon cigare, paresseusement étendu sur un siège

confortable. De jour en jour, il me semble engraisser d'une manière

alarmante. Du reste, depuis notre départ du _Fram_, nous avons tous les

deux singulièrement augmenté de poids. En quinze mois, j'ai gagné 10

kilogrammes et demi et Johansen un peu plus de 6 kilogrammes. Ce

brillant résultat, nous le devons à notre nourriture composée

exclusivement de graisse et de viande d'ours.

[Illustration: M. JACKSON A ELMWOOD]

Nous vivons dans la paix et le bien-être, attendant le navire qui nous

doit rapatrier. Pour nous faire oublier l'attente, nos amis nous

comblent des soins les plus affectueux et des attentions les plus

délicates. Non, jamais, je ne saurais exalter assez la large et cordiale

hospitalité que nous a donnée l'expédition anglaise. Est-ce le résultat

de notre isolement absolu pendant un an, ou est-ce l'esprit de

solidarité qui pousse les hommes à se réunir dans ces régions désolées?

Je ne sais, toujours est-il que jamais les plus longues conversations ne

nous lassent, et que nous avons l'impression d'être tous de vieux amis,

alors qu'il y a quelques jours, nous étions des inconnus les uns pour

les autres.

Dès notre arrivée à la station du cap Flora, je m'empressai de comparer

nos montres avec les chronomètres de l'expédition anglaise. L'erreur

n'était que de vingt-six minutes, correspondant à une différence de 6°5′

de longitude. En possession de ce renseignement je puis maintenant

calculer mes observations de longitude. Ce travail achevé, je dresse

d'après nos relevés une carte de la terre François-Joseph, que Jackson

veut bien me permettre ensuite de comparer à celle exécutée par lui. La

carte de la page 270, qui n'a du reste qu'une valeur provisoire, est le

résultat de ce travail. Lorsque toutes mes observations auront été

soigneusement vérifiées, et si je puis obtenir communication des minutes

de Payer, je pourrai publier un document beaucoup plus précis. Le seul

point sur lequel je désire actuellement attirer l'attention est le

morcellement de la terre François-Joseph, et l'absence de masse

continentale dans cette région. Dans plusieurs localités, mes

relèvements concordent avec ceux de Payer. Mais l'énigme qui nous avait

occupés l'hiver demeurait toujours non résolue. Où sont le glacier de

Dove, et la partie la plus nord de la terre Wilezek? Où sont les îles

Braun, Hoffmann et Freeden, de Payer? L'explorateur autrichien, qui est

un topographe expérimenté et très soigneux, a été sans doute victime

d'une illusion d'optique, produite par le brouillard. Je ne puis

expliquer autrement une pareille erreur.

Les environs du cap Flora sont très intéressants au point de vue

géologique. Aussi souvent que je le pouvais, j'étudiais la structure de

cette région, tantôt seul, tantôt en compagnie du Dr Kœtlitz. Nous fîmes

notamment des excursions sur de hautes moraines, très abruptes, à la

recherche de fossiles fort abondants en certains points. Du niveau de la

mer jusqu'à une hauteur de 250 à 300 mètres, le sol est constitué par

une couche d'argile renfermant des fragments de grauwacke rouge très

riche en fossiles. La présence de bélemnites et d'ammonites permet de

rapporter avec certitude cet étage au jurassique. En différents points,

il se trouve traversé par de minces filons de charbon et renferme de

nombreux gisements de bois fossiles. Au-dessus de cette couche

sédimentaire s'étend une puissante[49] formation d'un basalte à gros

grains; très différent des basaltes typiques, et paraissant se rapporter

à ceux du Spitzberg et de la terre du Nord-Est. Dans l'archipel

François-Joseph, cette roche présente, du reste, une grande variété de

texture et occupe des positions très différentes par rapport au niveau

de la mer. Ainsi, à l'île Northbrook et sur les terres voisines, il ne

se rencontre qu'à l'altitude de 250 à 300 mètres, tandis que, plus au

nord, il constitue le rivage même. Aux environs du 81° de Lat., cette

roche forme de hauts escarpements à pic au-dessus des fjords comme, par

exemple, aux caps Fischer, Clements Markham, Mac Clintock.

[49] Sa puissance varie de 300 à 350 mètres.

[Illustration: FALAISE BASALTIQUE A LA TERRE FRANÇOIS-JOSEPH]

Le basalte du cap Flora me semble, en grande partie du moins, dater du

jurassique. Il repose, en effet, sur des assises remontant à cette

période et renferme en inclusion des lambeaux de ce terrain. Enfin, au

sommet de cette formation volcanique se rencontrent des végétaux

fossiles appartenant au dernier étage de la série jurassique. La terre

François-Joseph paraît donc être d'âge relativement ancien.

L'horizontalité des couches de ce basalte sur toutes les îles semble

indiquer, à une époque antérieure, l'existence d'une grande masse

continentale dans cette région, plus tard morcelée et désagrégée par les

actions érosives des agents atmosphériques, des glaciers et des eaux.

Une partie de ce territoire s'est affaissée et, aujourd'hui, il ne

subsiste plus de ce continent qu'un complexe d'îles. La ressemblance

présentée par ces formations avec celles signalées sur plusieurs points

du Spitzberg et de la terre du Nord-Est, incite à croire que ces deux

archipels ne formaient primitivement qu'une même masse continentale.

Pour cette raison, il serait très intéressant d'explorer la zone

complètement inconnue qui sépare ces deux archipels, et que nous aurions

traversée, si nous n'avions pas rencontré l'expédition Jackson. Sans

aucun doute, dans cette direction doit se trouver un grand nombre,

peut-être même un cordon continu d'îles à travers lesquelles il sera

difficile de discerner les limites respectives de chacun des deux

archipels principaux. La reconnaissance de cette région, œuvre dont

l'importance scientifique n'échappera à personne, sera, nous l'espérons,

accomplie avec succès par la mission Jackson.

[Illustration: PITON DE BASALTE A LA TERRE FRANÇOIS-JOSEPH]

L'extension de la terre François-Joseph vers le nord ne peut être

déterminée avec quelque précision. Je ne crois cependant pas à

l'existence d'une île étendue dans cette direction. Les terres Petermann

et Oscar, signalées par Payer, doivent être très petites. Lorsque nous

atteignîmes l'archipel François-Joseph, nous n'aperçûmes pas ces îles,

bien que nous ayons dû passer dans leur voisinage; en second lieu, quand

nous étions à la même latitude qu'elles, le mouvement de dérive des

glaces vers l'ouest, ne paraissait rencontrer aucune résistance de ce

côté.

Pendant mon séjour au cap Flora je m'occupai d'étudier les signes

manifestes des changements survenus dans les niveaux respectifs de la

mer et des terres.

La station, comme je l'ai dit plus haut, était construite sur une

ancienne ligne de rivage située à 12 ou 15 mètres au-dessus de la mer.

Dans les environs se trouvaient également, à différentes hauteurs,

plusieurs autres terrasses littorales (_strandlinie_). Ainsi, la hutte

d'hivernage de Leigh Smith avait été installée sur une _strandlinie_

située à 5m,30, tandis que plus loin d'anciennes plages atteignaient une

altitude de 25 mètres. Dans la partie nord de l'archipel, notamment à

l'île Torup, j'avais déjà relevé l'existence de _strandlinie_ analogues.

Dans plusieurs localités voisines du cap Flora, Jackson trouva, du

reste, des ossements de cétacés, notamment, près de sa station et à une

hauteur de 15 mètres, un crâne de baleine, peut-être de baleine franche

(_Balæna mysticetus_). Un peu plus loin, il découvrit des fragments d'un

squelette entier à une altitude de 2m,80. Sur un grand nombre de points,

on observait des bancs de coquilles subfossiles, attestant qu'à une

époque récente la mer s'était élevée au-dessus des _strandlinie_ les

plus basses.

Un jour, le Dr Jackson et le Dr Kœtlitz rencontrèrent deux gisements de

végétaux fossiles sur un _nunatak_[50] situé au-dessus d'un glacier

voisin du cap Flora. Cette découverte éveilla de suite ma curiosité. Le

17 juillet, accompagné de Kœtlitz, j'allai visiter à mon tour cette

intéressante localité. Le pointement rocheux, constitué par du basalte à

structure columnaire, très caractérisé, s'élevait au milieu du glacier à

une altitude que j'évaluai à vue d'œil à 200 ou 225 mètres. En deux

points de sa surface apparaissait une couche de fragments de grès

contenant en abondance des empreintes d'aiguilles de conifères et de

petites feuilles de fougères. L'étude faite par le professeur Nathorst

des échantillons que j'ai rapportés, montre l'importance de la

trouvaille faite par Jackson et le Dr Kœtlitz. (Voir appendice I.)

[50] Nom commun eskimo sous lequel les indigènes du Grönland désignent

les pointements rocheux émergeant au-dessus de l'_inlandsis_. Ce

terme, passé dans le vocabulaire arctique, désigne tous les

affleurements rocheux situés au milieu des glaciers.

... Très brusque était la transition entre notre longue vie de paresse

et d'inertie pendant l'hiver et cette existence active et

intellectuelle.

Ici, nous trouvions tous les éléments nécessaires de travail et, tous

nos loisirs, nous les employions à la discussion de problèmes

scientifiques avec nos hôtes.

[Illustration: INSTANTANÉ D'UN OURS ET D'UN CANON DE FUSIL]

Le botaniste de l'expédition, M. Harry Fisher, fort intéressé par les

études zoologiques et botaniques dans les régions polaires, s'était

livré, pendant son long séjour à la terre François-Joseph, à des

recherches qui augmenteront dans une large mesure nos connaissances

biologiques. Jamais je n'oublierai nos longues et curieuses

conversations et son amabilité à m'initier à ses importantes

découvertes. Après avoir été privé pendant si longtemps de tels

entretiens, je ne pouvais m'en lasser; j'étais comme un morceau de terre

qui, à la suite d'une sécheresse d'une année, absorbe avec avidité une

pluie bienfaisante.

Des distractions d'un autre genre nous étaient offertes. Lorsque je me

sentais fatigué par le travail acharné auquel je me livrais, j'allais à

la chasse en compagnie de Jackson ou de quelque autre membre de la

mission. Autour de la station le gibier ne manquait pas. Un jour, nous

tirions des ours, un autre des guillemots ou des colombes de mer, ou

bien encore allions recueillir des œufs sur les falaises peuplées de

milliers de mouettes tridactyles.

Les jours passaient, et le _Windward_, le navire qui devait venir

ravitailler l'expédition anglaise, ne paraissait pas. Ce retard n'était

pas sans nous causer quelque impatience. Peut-être le bâtiment ne

pouvait-il se frayer un chemin à travers les glaces et serions-nous

condamnés à hiverner ici? La perspective n'avait rien d'attrayant. Être

arrivés si près du but et ne pouvoir l'atteindre! Nous commencions à

regretter de n'avoir pas poursuivi notre route vers le Spitzberg.

Peut-être, si nous avions continué notre marche, aurions-nous déjà

rencontré le chasseur de phoques dont il avait été si souvent question

dans nos conversations pendant l'hivernage? La raison de notre arrêt à

la station du cap Flora est très compréhensible. Jackson et ses

compagnons nous avaient fait une réception tellement cordiale que même

le Spartiate le plus endurci n'aurait pu résister à ses charmes. Après

nos terribles labeurs, nous avions trouvé ici une maison agréable où

nous n'avions rien de mieux à faire qu'à nous reposer et attendre.

Hélas! l'attente patiente n'est pas toujours facile à supporter, et nous

songions sérieusement à nous mettre en route pour le Spitzberg.

Pour une telle entreprise, la saison n'est-elle pas déjà trop avancée?

Nous sommes à la moitié de juillet. En partant immédiatement, si nous

rencontrons en route quelque obstacle imprévu, nous n'arriverons pas

avant un mois, même plus tard, dans les eaux où nous pourrons avoir

chance de rencontrer un navire. Nous serons alors au milieu ou à la fin

d'août, époque à laquelle les pêcheurs commencent à opérer leur retour.

Si nous ne trouvons pas un de ces bâtiments avant le commencement de

septembre, nous serons probablement contraints à un hivernage au

Spitzberg. Le parti le plus simple est donc d'attendre l'arrivée du

_Windward_. En somme, c'est ici que nous avons les plus grandes chances

de rapatriement rapide. La saison la plus favorable pour la navigation

dans ces parages est le mois d'août et le commencement de septembre.

Donc, confiance et patience!

Nous ne sommes du reste pas les seuls à supporter difficilement cette

détention. Quatre membres de l'expédition anglaise qui doivent quitter

la station et rentrer après une absence de deux ans, attendent également

avec anxiété le navire.

_20 juillet._--De jour en jour notre impatience augmente. De l'avis de

Jackson, le _Windward_ aurait pu arriver ici dès le milieu de juin; à

différentes reprises, affirme-t-il, la mer a été assez libre pour lui

permettre le passage. Je ne partage pas cet optimisme. Devant la station

on ne voit qu'une petite quantité de glace, mais plus au sud une

banquise compacte doit barrer la route... Depuis plusieurs jours, la

dérive a ramené de l'est d'épaisses masses de glace. A perte de vue, une

plaine blanche; pas la plus petite nappe d'eau libre! Nous voici encore

séparés de ce monde que nous pensions presque toucher!

Au bout de l'horizon s'étend une bande de nuages bleuâtres. Là-bas, très

loin, par derrière cette banquise la mer est donc dégagée. Peut-être sur

ses eaux libres vogue le navire qui doit nous ramener auprès des nôtres,

le navire qui nous apporte des nouvelles de la patrie et de tous les

êtres aimés. Toujours le rêve doré de la prochaine réunion!

_21 juillet._--Aujourd'hui, enfin, souffle un vent du nord qui nettoie

la mer de la glace qui l'encombre. Ce soir, dans toutes les directions à

perte de vue, la mer libre! Peut-être verrons-nous bientôt poindre le

navire tant désiré.

_22 juillet._--La vie n'est faite que d'espoirs et de désappointements.

Hier, nous étions pleins d'espérance; aujourd'hui, nous demeurons

abattus devant les décevances de la dérive des glaces. Un vent de

sud-est a ramené devant nous une épaisse banquise. Il faut s'armer de

patience!

_26 juillet._--Enfin, est arrivé le _Windward_! Ce matin, Jackson est

venu me tirer par les jambes pour m'annoncer la bonne nouvelle.

Immédiatement je me suis levé et ai regardé par la fenêtre. Il est là,

ce navire dont la venue est si ardemment désirée, manœuvrant lentement à

la lisière de la glace à la recherche d'un mouillage. Quelle chose

étrange que ce bâtiment. Comme il me paraît grand et haut! Il me semble

une petite île! Il apporte des nouvelles du monde, du monde vivant, de

tout là-bas!

L'émoi est général dans notre petite colonie. Tous se sont levés et,

dans les costumes les plus étranges, contemplent, par la fenêtre, le

merveilleux visiteur. Jackson et Blomqvist, aussitôt habillés,

s'acheminent vers le _Windward_. N'ayant rien à faire pour le moment à

bord, je me remets au lit. Bientôt après Blomqvist arrive, tout

essoufflé, m'annoncer que tous les miens sont bien portants et que le

_Fram_ n'est pas de retour. C'était la première chose dont s'était

enquis l'excellent Jackson.

Je m'habille et me rends à mon tour à bord. Arrivé près du navire, je

suis accueilli par trois hourrahs retentissants et cordialement reçu par

le capitaine Brown, commandant du _Windward_. Nous nous asseyons ensuite

devant un excellent déjeuner et, au cours de ce repas, apprenons des

nouvelles absolument étonnantes. On peut photographier les gens à

travers des portes en bois, épaisses de plusieurs centimètres, des

projectiles dans le corps des blessés! Les Japonais ont battu les

Chinois. Le Spitzberg a été ouvert aux touristes. Une compagnie

norvégienne entretient un service régulier entre cette terre polaire et

notre pays. Sur cet archipel un hôtel a été bâti et un bureau de poste

fonctionne avec des timbres spéciaux. Enfin le Suédois Andrée se propose

d'atteindre le Pôle en ballon et attend un vent favorable pour partir.

Si nous avions poursuivi notre route vers le Spitzberg, nous serions

tombés au milieu de tous ces touristes. Nous aurions trouvé un hôtel et

aurions été rapatriés par un vapeur offrant tout le luxe des

installations modernes et non pas par quelque pauvre chasseur, comme

nous l'avions pensé. Cela aurait été une scène très amusante de nous

voir arriver, sales et déguenillés, tels que nous sortions de notre

chenil de l'hiver, au milieu d'une bande d'Anglais et d'Anglaises.

Maintenant une activité fébrile règne dans la petite colonie. L'équipage

et les membres de la mission travaillent de concert à mettre à terre les

approvisionnements de toute nature apportés par le _Windward_. En moins

d'une semaine le déchargement est terminé. Nous attendons ensuite

quelques jours pour donner le temps à Jackson d'achever sa

correspondance. Sur ces entrefaites, une tempête éclate; les amarres qui

relient le _Windward_ à la lisière de la glace se rompent, et le navire

s'en va à la dérive. Le capitaine parvient à gagner un mouillage qui est

loin d'être sûr. Le bâtiment n'a que quelques centimètres d'eau sous la

quille. Entre temps, la glace, chassée par le vent, se presse en masses

de plus en plus considérables. Un moment, la situation devient assez

mauvaise; les blocs n'arrivent pas heureusement jusqu'au navire.

Quelques jours après cet incident, le _Windward_ était paré pour le

départ.

_7 août._--Maintenant est arrivé le moment de faire nos adieux à la

dernière station de notre route, où nous avons reçu une si cordiale

hospitalité. Tous ceux qui doivent partir: MM. Fisher, Child, Burgess,

le Finnois Blomqvist, Johansen et moi sommes à bord, et ceux qui doivent

demeurer sont là, sur la lisière de la glace. Un moment le soleil perce

les nuages au-dessus du cap Flora; aussitôt nous levons nos chapeaux et

envoyons un dernier salut à ces hommes courageux, qui vont passer encore

un hiver dans la grande solitude des glaces, pendant que le _Windward_,

poussé par le bon vent, s'éloigne vers le sud.

La fortune nous fut favorable. A l'aller, le navire, avant de parvenir à

la terre François-Joseph, avait eu à lutter contre d'épaisses banquises.

La glace était encore très abondante, mais relativement mince et sans

grande consistance. Sur quelques points seulement, nous fûmes arrêtés et

dûmes nous frayer un passage de vive force à la vapeur. Le navire était,

d'ailleurs, dans d'excellentes mains. Du matin au soir, tant qu'un

glaçon fut en vue, notre capitaine ne quitta pas le «nid de corbeau». A

peine prenait-il le temps de dormir quelques heures.

Comme Brown me le disait fréquemment, avant tout il importait d'arriver

en Norvège avant le retour du _Fram_. Cet excellent homme comprenait

bien quelle émotion éprouveraient les nôtres, si les autres nous

précédaient.

Rapide et agréable fut la traversée. L'expérience acquise à l'aller

avait suggéré au capitaine Brown l'idée de faire route d'abord vers le

sud-est, c'est-à-dire vers la Nouvelle-Zemble, pour sortir le plus tôt

possible de la glace et pour gagner l'eau libre. Les prévisions de ce

marin expérimenté se trouvèrent justes.

Après avoir parcouru 220 milles à travers la banquise, nous atteignîmes

l'eau libre à l'extrémité supérieure d'une longue baie ouverte vers le

nord au milieu des glaces. Nous étions arrivés juste au bon endroit.

Eussions-nous suivi une route un peu plus à l'est ou à l'ouest, nous

eussions été retenus pendant des semaines. Une fois sur le libre Océan,

de suite le cap fut mis sur Vardö. Une indescriptible sensation

d'apercevoir cette immensité bleue!

Un matin, tandis que nous contemplons la mer, nous découvrons une

première voile! Nous voici, enfin, dans des eaux fréquentées!

[Illustration: LE CAP FLORA]

Dans la soirée du 12 août, je distingue quelque chose de noir devant

nous, très bas, au bout de l'horizon. Qu'est-ce? A tribord, cette ombre

s'étend au loin vers le sud. Je la regarde des heures et des heures.

C'est la terre, la terre de Norvège! Je suis comme hypnotisé; une partie

de la nuit je m'absorbe dans la contemplation de cette longue ligne

sombre. Un frisson de fièvre secoue mon corps. Quelles nouvelles

allons-nous trouver en arrivant?

Le lendemain matin, nous sommes tout près de la côte. Une terre nue,

guère plus engageante que celle que nous avons laissée derrière nous

dans les brumes de l'Océan Glacial; mais c'est la Norvège. Nous

rencontrons plusieurs navires et échangeons avec eux les saluts de

pavillon. Nous croisons ensuite le cotre de la douane; nous n'avons rien

à démêler avec cette administration. Bientôt arrive le pilote. Après

avoir manifesté une certaine surprise d'entendre parler norvégien à bord

d'un navire anglais, il ne prête plus ensuite attention à notre

présence, jusqu'à ce que le capitaine Brown lui ait dit mon nom. Alors

il reste comme pétrifié; puis, de suite, son visage s'éclaire d'une

expression indicible de joie. Il me saisit alors vigoureusement les

mains et me félicite d'avoir échappé à la mort. Depuis longtemps les

gens me croient dans la tombe.

Le _Fram_ n'est pas encore arrivé! A cette nouvelle, je me sens

débarrassé d'un grand poids. Une terrible anxiété aura été épargnée aux

nôtres.

Bientôt le _Windward_ entre dans le port de Vardö, silencieusement et

sans éveiller l'attention. Avant que l'ancre ait été mouillée, Johansen

et moi sautons dans un canot, pour nous rendre de suite au bureau du

télégraphe. Quelques instants après nous sommes sur le quai. Nous avons

encore trop la mine de pirates pour que l'on puisse nous reconnaître.

Les passants poursuivent leur chemin sans même nous regarder. Le seul

être qui semble se douter du retour des deux explorateurs, est une

intelligente vache qui, au milieu d'une ruelle, s'arrête pour nous

contempler d'un air étonné. La vue de cet animal nous donne une si

agréable sensation d'été, que j'ai un instant l'idée de m'arrêter pour

la caresser. J'ai maintenant l'impression que je suis bien en Norvège.

J'apporte au télégraphe une centaine de dépêches, dont une ou deux

d'environ mille mots. A cette vue l'employé me lance un regard peu

aimable; mais, lorsque ses yeux tombent sur la signature, sa mine change

subitement. Sa figure rayonne et immédiatement il m'adresse un cordial

souhait de bienvenue.

[Illustration: M. ET Mme NANSEN]

Aussitôt après, les instruments commençaient leur tic-tac pour annoncer

l'arrivée de deux membres de l'expédition polaire norvégienne et le

retour probable du _Fram_ dans le courant de l'été. Les premiers

télégrammes furent adressés à ma femme, au roi de Norvège et au

gouvernement norvégien.

La nouvelle de notre débarquement se répand bientôt dans Vardö.

Immédiatement les maisons et les navires se pavoisent et la population

nous souhaite la bienvenue en joyeuses acclamations. En même temps, de

tous côtés affluent des dépêches. Toutes nous apportent de bonnes

nouvelles. Maintenant les souffrances sont oubliées. Que le _Fram_

arrive promptement et notre joie sera complète!

Le 16 août, le _Windward_ lève l'ancre pour nous conduire à Hammerfest.

Le bon capitaine Brown tient absolument à présenter ses devoirs à ma

femme, qui doit venir me rejoindre dans ce port. Le 21, nous mouillons

devant cette ville, la plus septentrionale de notre cher pays. Là

également, c'est une réception enthousiaste. A ma grande joie, je

rencontre Sir George Baden-Powell sur son yacht, l'_Otaria_, ancré dans

le port. Cet excellent ami revient de la Nouvelle-Zemble, où il est allé

observer l'éclipse de soleil du 9 août. De suite, il met son confortable

vapeur à ma disposition. Dans la soirée ma femme me rejoint et, après

une fête donnée en notre honneur par la ville d'Hammerfest, nous nous

installons à bord de l'_Otaria_.

De tous les points du globe, c'est un flot de télégrammes de

félicitations. Mais toujours aucune nouvelle du _Fram_. Si aucun

accident ne lui est arrivé, il doit être maintenant hors de la glace.

Son retard commence à devenir étrange. S'il ne rentre pas, quelle

horrible anxiété pour nous!

Dans la matinée du 26 août, je suis réveillé brusquement par Sir George.

Un homme insiste pour me parler. «J'arrive, répondis-je, de suite je

m'habille.--Cela ne fait rien, venez comme vous êtes,» réplique mon ami.

Un peu surpris, je lui demande ce dont il s'agit. Il n'en sait rien.

Évidemment, c'est quelque nouvelle importante. Je passe rapidement mes

vêtements et j'arrive dans le salon. C'est le chef du bureau du

télégraphe; il tient une dépêche. «Voici un télégramme très intéressant

pour vous, me dit-il, et pour cette raison j'ai tenu à vous l'apporter

moi-même.» Qu'est-ce? Une seule chose au monde actuellement me

préoccupe. En tremblant je fais sauter le cachet et je lis:

«Fridtjof Nansen,

«Le _Fram_ est arrivé en parfait état. Tout bien à bord. Partons dans

quelques heures pour Tromsö. Souhaits de bienvenue.

«OTTO SVERDRUP.»

Mon émotion est si vive que je puis à peine parler. «Le _Fram_ est

arrivé!» m'écriai-je enfin. Je lis et relis le télégramme; je doute du

témoignage des yeux. Alors, c'est une joie générale, non seulement à

bord, mais encore dans toute la ville.

Le lendemain, nous entrons à Tromsö, où le _Fram_ est déjà mouillé. La

dernière fois que nous l'avions vu, il était à moitié enfoui sous la

glace; maintenant il flotte fièrement dans les eaux de la patrie. Les

hurrahs éclatent joyeux et retentissants, et tout l'équipage du _Fram_

se précipite à bord de l'_Otaria_. La scène de notre réunion, je renonce

à la décrire.

Maintenant nous sommes tous en Norvège. L'expédition a accompli sa

tâche! Nous nous acheminons ensuite vers le sud. En tête, avance un

remorqueur affrété par le gouvernement, puis le _Fram_ escorté de

l'_Otaria_. Quelle agréable impression de rester oisif et tranquille,

tandis que les autres frayent pour nous la marche!

Sur notre passage, toute la population arrive en foule. Cette vieille

mère de Norvège, fière de notre œuvre, semble vouloir nous presser dans

une chaude étreinte pour nous remercier de notre labeur. Pourtant, nous

n'avons fait que notre devoir et simplement accompli la tâche que nous

avons entreprise.

Nous voici revenus à la vie, et maintenant devant nous elle s'ouvre

pleine de lumière et d'espérance. C'est le soir. Le soleil descend sur

la mer bleue, et la mélancolie pénétrante de l'automne s'étend sur la

nappe des eaux. En vérité cela est trop beau... N'est-ce pas un rêve?

Non! sur la lueur du couchant, la silhouette de la femme aimée, détachée

en vigueur m'apporte le sentiment de la paix et de la sécurité dans la

vie.

Notre voyage le long de la côte de Norvège n'est qu'une marche

triomphale.

Le 9 septembre, le _Fram_ entre dans le fjord de Christiania. La

capitale de la Norvège nous fait une réception dont un prince eût été

fier. Le canon tonne, les acclamations retentissent, les pavillons

battent partout au vent...

Le soir, je suis sur le bord du fjord. Les échos se sont tus et la noire

forêt de pins demeure silencieuse. Les feux de joie allumés sur les caps

s'éteignent et le clapotement de l'eau à mes pieds semble me dire:

«Maintenant tu es de retour chez toi.» La paix profonde d'un soir

d'automne descend bienfaisante sur l'esprit fatigué.

Je me rappelle la matinée pluvieuse de juin, lorsque, pour la dernière

fois, je foulais cette berge. Depuis, plus de trois ans se sont écoulés.

Nous avons travaillé, nous avons semé: maintenant le temps de la moisson

est arrivé. Dans mon cœur je pleure de joie et de reconnaissance.

La glace et le long clair de lune des nuits polaires semblent le rêve

lointain d'un autre monde, un rêve qui s'est évanoui. Mais que serait la

vie sans les rêves?

Vers le pôle · 第 28 / 37 题