HIVERNAGE A LA TERRE FRANÇOIS-JOSEPH

_28 août._--La banquise reste toujours immobile et l'automne avance

rapidement... Il faut nous résoudre à hiverner sur cette île. Une

distance de plus de 138 milles nous sépare du havre de l'_Eira_, des

quartiers d'hiver de Leigh Smith. Un pareil trajet pourrait être long et

je ne suis pas certain de trouver une hutte dans cette localité. En

admettant que nous puissions arriver jusque-là, il serait douteux que

nous ayons le temps, avant l'hiver, de construire un abri et de réunir

des approvisionnements. Sur notre île où le gibier est abondant, le plus

sage est donc de nous préparer à hiverner.

A notre grand désappointement, les morses qui étaient couchés sur la

glace, hier et avant-hier, ont pris la mer; force nous est donc d'aller

les poursuivre dans leur élément. En conséquence, nous préparons les

_kayaks_ en vue de cette chasse dangereuse. Entre temps arrivent deux

ours, une mère et son petit; quelques minutes plus tard, ces visiteurs

payaient de la vie leur curiosité. Un excellent début pour le

ravitaillement de la caravane.

En retournant à la hutte chercher nos grands couteaux pour dépecer le

gibier, je vois passer des oies en route vers le sud. Je les suis des

yeux jusqu'à ce qu'elles disparaissent. Que ne puis-je également

m'envoler comme ces palmipèdes et me diriger aussi facilement qu'eux

vers les doux pays du midi!

Le 29 août, nous partons à l'attaque des morses. Je ne suis pas

précisément rassuré sur l'issue de la lutte; en se défendant, ces

animaux peuvent de leurs dents crever la frêle coque de nos

embarcations. Quoi qu'il en soit, il faut tenter l'aventure... Bien

armés, nous nous dirigeons vers un de ces monstres, couché juste en face

de nous. Arrivés à portée, nous lui envoyons une décharge dans la tête.

Après être demeuré un moment immobile, il se jette à l'eau au moment où

nous allons le harponner, et, dans ses convulsions, vient heurter à

plusieurs reprises la coque de nos embarcations. La malheureuse bête

plonge, puis revient, toute couverte de sang et hurlant furieusement.

Aussitôt, nous lui envoyons une seconde décharge toujours dans la tête,

et, pendant qu'elle disparaît de nouveau, rapidement nous battons en

retraite pour éviter ses attaques. Chaque fois que le morse revient à la

surface, nous le canardons, mais sans réussir à le frapper mortellement.

Pendant une de ces manœuvres, pour pouvoir ramer plus rapidement, je

place sur le pont du _kayak_ mon fusil, oubliant qu'il est armé. Une

secousse se produit et le coup part. Tout d'abord grande est ma frayeur;

la balle a peut-être crevé la coque de l'embarcation en me labourant les

jambes. Immédiatement je me tâte; je ne ressens aucune douleur et

n'entends pas le bruissement de l'eau pénétrant dans le canot. La balle

a simplement percé le pont et la coque un peu au-dessus de la ligne de

flottaison. Si elle était passée un peu plus bas, j'avais une jambe

fracturée et le canot coulait à pic. Johansen eût-il réussi à me tirer

de l'eau que la situation n'aurait pas été meilleure ensuite. Après cet

incident j'en ai assez de cette chasse. Néanmoins, ne voulant pas

abandonner notre gibier, nous lui envoyons une dernière décharge juste

derrière l'oreille, le point le plus vulnérable. Du coup, l'animal est

tué. Nous nous disposions à le harponner, lorsque soudain, à notre grand

dépit, il coule et disparaît. Nous revenons à terre, fort penauds. Neuf

balles dépensées en pure perte, tel est le bilan de cette expédition.

Près de notre hutte, deux morses sont profondément endormis sur la

banquette de glace côtière. Nous réussissons à nous en approcher à

quelques pas, et du premier coup j'abats celui dont je me suis chargé.

Johansen est moins heureux; une seconde balle que je tire n'est guère

plus efficace que celle de mon ami. L'énorme animal se dresse en

poussant des hurlements terribles et en se soulevant sur ses défenses;

il vomit le sang, comme un poitrinaire, et reste indifférent à notre

présence. En dépit de son apparence gigantesque, la pauvre bâte nous

lance des regards de détresse si attendrissants, qu'oublieux de nos

propres besoins, nous nous sentons envahir par une profonde pitié. Nous

avons conscience d'avoir commis un assassinat. Une balle logée derrière

la tête met fin à ses souffrances; mais plusieurs jours durant j'eus la

hantise de ce spectacle sanglant.

Maintenant, il s'agit de transporter ce monstrueux gibier à terre, et ce

n'est pas un petit travail. Au moment où nous allons chercher les

couteaux, les traîneaux et les _kayaks_, commence à souffler une brise

assez forte. Le vent pourrait détacher la glace de la rive pendant que

nous serions occupés à dépouiller nos morses; il est donc prudent

d'avoir les embarcations à portée.

Pendant que nous sommes affairés à tailler ces masses de chair, une

tempête éclate; aussi bien, je surveille attentivement le chenal qui

nous sépare de terre. La glace reste immobile; nous pouvons donc

continuer à travailler. Un morse est déjà à moitié dépecé, lorsque tout

à coup la «champ» commence à dériver vers la pleine mer. Il n'y a pas

une minute à perdre. N'est-il pas même déjà trop tard? Pourrons-nous

maintenant vaincre la force du vent et regagner la terre? Au plus vite

nous empilons des quartiers de viande dans les _kayaks_ et abandonnons

notre proie. Nous réussissons d'abord à faire avancer les canots, puis

essayons de les haler à travers la banquise. Cette tentative ne réussit

guère. En voulant traverser un large chenal sur des blocs disjoints, la

croûte cristalline cède sous mes pas; à grand'peine j'évite un bain.

Nulle part la glace ne porte; il faut donc nous résoudre à remettre à

l'eau les _kayaks_. Mais, pour avancer contre un tel ouragan, ils sont

trop lourdement chargés; nous devons nous résigner à jeter tous les

quartiers de viande et tous les morceaux de peau que nous avons

emportés. Pendant que nous allégeons les embarcations, la situation

devient encore plus critique. Des blocs de glace arrivent de tous côtés

et font autour de nous une dangereuse ceinture de récifs mobiles. A

chaque instant, les _kayaks_ risquent d'être écrasés; pour éviter une

catastrophe, en toute hâte nous remontons sur la glace. Dès que les

blocs s'écartent, vite nous essayons de mettre à l'eau les embarcations.

Malgré la rapidité de nos mouvements, avant la réussite de la manœuvre,

le chenal se referme. Pendant ce temps, la tempête nous pousse toujours

vers la pleine mer... A la fin, cependant, nous parvenons à sortir de

cette situation critique. Nous lançons les embarcations, et, à force de

rames, parvenons à avancer contre le vent. Un rude labeur, la mer est

très haute et la brise terrible. Quand même, grâce à la vigueur de nos

coups de pagaie, les _kayaks_ avancent. Par moments, les rafales sont si

violentes qu'elles semblent devoir soulever hors de l'eau nos frêles

canots. Enfin, nous gagnons l'abri des hautes falaises, et bientôt nous

avons la joie d'atteindre la rive. Point de gibier, une aventure très

désagréable qui a failli avoir les plus néfastes conséquences, tel est

le bilan de la journée.

Longtemps nous apercevons le glaçon chargé des cadavres de nos morses

autour desquels tourbillonnent des nuées de mouettes. Elles se moquent,

elles, du vent et du courant, et, en toute quiétude, profitent de cette

prébende inespérée. Quant à nous, nous demeurons inconsolables de cette

perte. C'est une partie à recommencer.

La nuit suivante, j'étais endormi depuis peu de temps lorsque je fus

réveillé par Johansen. Un ours, me dit-il, rôde autour de la tente... En

effet, j'entends un grognement sourd tout près de nous. Immédiatement je

suis debout, j'empoigne mon fusil et je sors. Une ourse suivie de ses

deux enfants dévale vers le rivage. Je vise la mère, mais dans ma hâte

je la manque. Un second coup l'atteint en pleine poitrine. L'animal n'en

poursuit pas moins sa marche et se jette dans la nappe d'eau ouverte

près de la rive, tandis que ses petits s'embarquent sur un glaçon, afin

de chercher un refuge en mer. L'ourse affaiblie par sa blessure ne tarde

pas à revenir vers la côte. Immédiatement j'accours et lui donne le coup

de grâce. Après cela, nous nous embusquons pour attendre le retour des

oursons, mais, à notre grand dépit, le glaçon sur lequel ils se sont

réfugiés, poussé par la brise, s'éloigne de plus en plus. Bientôt ils ne

forment plus que deux petits points blancs sur la nappe sombre des eaux.

Nous prenons alors le parti de leur donner la chasse en _kayak_. Nous

nous élevons d'abord au large, puis, après avoir tourné les pauvres

bêtes, nous ramons droit vers elles. Aussitôt, l'une après l'autre,

elles se jettent à la mer, après un moment d'hésitation comme si elles

craignaient l'eau. Nous les poussons tranquillement vers la côte, et,

une fois qu'elles ont pris pied, nous les abattons sans pitié.

Trois ours en un jour! De plus en revenant nous avons la chance de

retrouver le morse tué la veille, flottant tout près de la terre. Sans

perdre un instant nous prenons nos précautions pour ne pas laisser

échapper cette aubaine. Le cadavre est remorqué dans une crique de la

banquise riveraine et solidement amarré.

Seulement le 2 septembre, nous avons le temps de commencer le dépècement

de ce gibier. Tous nos efforts pour le haler sur la rive demeurent

mutiles. Avec les faibles moyens de traction dont nous disposons,

impossible de hisser une telle masse sur la berge. Pendant que nous nous

épuisons à ce travail, un morse se dirige droit vers nous, nullement

intimidé par notre présence. Apercevant un camarade, il est sans doute

venu voir ce que nous faisons autour de lui. Tranquillement et avec une

dignité superbe, il approche de notre glaçon. J'attends patiemment qu'il

tourne la tête afin de lui envoyer une balle derrière le crâne. Bien que

frappée à mort, l'énorme bête ne tombe pas du coup; pour l'achever nous

n'avons plus malheureusement de munitions. En toute diligence Johansen

court chercher des cartouches et un harpon, pendant que, avec un simple

bâton, j'empêche l'animal de s'enfuir. Une fois mon camarade de retour,

le coup de grâce est promptement donné.

Pourquoi diable les morses entrent-ils dans cet étroit chenal tout

voisin de terre? Ces animaux sont évidemment attirés là par la

curiosité. Il y a deux jours, tandis que nous étions occupés à dépecer

nos ours, un de ces animaux, accompagné de son petit, est venu rôder

tout contre le bord de la banquette. Après avoir plusieurs fois plongé,

il s'est finalement dressé à moitié sur la glace pour pouvoir mieux nous

regarder. A différentes reprises il a recommencé le même manège; j'ai pu

l'approcher à quelques pas, sans qu'il prît la fuite. Ce ne fut que

lorsque je le touchai presque du canon de mon fusil que le monstrueux

animal se décida à déguerpir.

Le dépècement des morses était une besogne aussi difficile que

désagréable. Il fallait tailler et découper ces énormes amas de chair,

aussi loin que nous pouvions atteindre en dessous de la surface de

l'eau. Nous mouiller n'était qu'un léger inconvénient; avec le temps on

peut se sécher. Ce qui était pire et ce que nous ne pouvions éviter,

c'était d'être couverts de la tête aux pieds d'huile, de graisse et de

sang. Nos vêtements que nous ne pouvions renouveler avant un an, furent

singulièrement éprouvés par ce travail. Ils devinrent bientôt tellement

saturés d'huile que notre peau finit par s'en imprégner. Cette besogne

fut sans contredit la plus déplaisante de toutes celles que nous

entreprîmes au cours de notre expédition. Très certainement, nous

aurions abandonné ces animaux, si nous n'avions pas eu besoin de graisse

pour nous éclairer et préparer nos aliments pendant l'hivernage. Aussi

grande fut notre satisfaction, lorsque nous eûmes sur la rive deux gros

tas de graisse et de viande, soigneusement recouverts, en guise de

prélarts, par l'épaisse peau de ces animaux.

Pendant toute cette opération, les mouettes vécurent dans la plus

plantureuse abondance. La mer était couverte de morceaux de viande et de

lard, de débris d'intestins, et autour de chaque déchet des bandes

innombrables de pagophiles blanches et de bourgmestres se livraient à

d'incessantes disputes.

Le 7 septembre, nous commençons la construction de la hutte qui doit

nous abriter pendant le long hiver. Désormais chaque matin nous partons,

comme des ouvriers qui se rendent à leur travail, un bidon plein d'eau

d'une main et de l'autre un fusil.

Nous dégageons des pierres de la falaise, les transportons au chantier,

les mettons en place et peu à peu avons la satisfaction de voir les murs

s'élever. Pour un pareil travail nous n'avons que de piètres outils: en

guise de levier, un patin de traîneau; comme pioches, un bâton garni

d'un morceau de fer et une dent de morse emmanchée au bout d'une

traverse de traîneau; comme bêche, une omoplate de morse. Mais avec de

la patience on arrive à tout.

De jour en jour, l'abaissement de la température rendait nos travaux

plus pénibles. Le sol était maintenant très dur et les pierres

solidement cimentées par la gelée; pour comble d'infortune survint une

neige abondante. L'hiver approchait. Aussi, quelle ne fut pas notre

joie, le 12 septembre, de constater, à notre réveil, un dégel complet.

Ce jour-là, le thermomètre s'éleva à +4°, la plus haute température que

nous ayons observée pendant notre expédition.

Toutes les montagnes ruissellent de joyeux torrents qui descendent vers

la mer en gais murmures, écrivais-je à cette date. Partout l'eau coule

et susurre; partout apparaissent des taches de verdure. Comme par un

coup de baguette magique, cette nature, déjà touchée par le froid de la

mort, s'est animée d'un renouveau de vie. Nous songeons aux pays du sud,

inconscients aujourd'hui de l'imminence de la longue nuit hivernale.

Hélas, cette belle journée n'a pas de lendemain. Voici de nouveau la

neige; elle tombe en flocons serrés et couvre bientôt de sa livide

livrée cette terre qui, hier encore, palpitait de vie et de gaieté!...

Je contemple le sol. A mes pieds, au milieu des pierres, quelques fleurs

flétries émergent encore au-dessus de la nappe blanche. Une dernière

fois avant son départ, le soleil vous éclairera, pâles et délicates

corolles, merveilles du monde végétal sous ces tristes latitudes; puis,

vous vous endormirez, pour l'hiver, sous l'épais linceul blanc, jusqu'au

jour encore lointain de la résurrection printanière. Que ne pouvons-nous

faire comme vous!

Une semaine de travail, et les murs de notre hutte sont terminés. Ils

s'élèvent à 0m,90 au dessus d'une cavité ayant une profondeur égale à

cette hauteur. Nous pourrons donc nous tenir debout dans notre abri.

Reste maintenant à dresser le toit, un travail difficile dans les

conditions où nous nous trouvons. En fait de matériaux de couverture,

nous n'avons qu'un bois flotté que nous avons trouvé et les peaux des

morses. Après un jour de labeur acharné, Johansen réussit à couper notre

planche et à la hisser sur les murs où elle doit former le faîtage. Cela

fait, nous nous occupons des peaux de morse. Sous l'influence de la

gelée, elles sont devenues absolument rigides et adhèrent maintenant aux

morceaux de lard et de graisse que nous avons entassés sous leur abri.

Les dégager constitue un véritable exercice de patience, et les

transporter à la hutte un travail qui nous met à bout. Enfin, tantôt en

les roulant, tantôt en les tirant, ou en les portant, nous réussissons à

amener ces énormes peaux devant notre abri. Maintenant autre difficulté;

ces peaux, absolument durcies par la gelée, ne peuvent être étendues;

avant de pouvoir les employer, nous devons les immerger pendant

plusieurs jours pour les amollir.

Tandis que nous sommes occupés à la construction de notre hutte, une

grave inquiétude nous tourmente. Les ours ont complètement disparu. Ceux

que nous avons tués ne nous mèneront pas loin; si ces animaux ne

reviennent pas, nous courons le risque de mourir de faim. Le 23

septembre, enfin, j'ai la grande joie d'apercevoir un plantigrade de

fort belle taille en contemplation sur le bord de la mer, devant une de

nos peaux de morse.

Immédiatement j'avertis Johansen qui est muni de son fusil, pendant que

je vais chercher le mien. Lorsque je reviens, je trouve mon camarade

accroupi derrière une pierre, attendant impatiemment mon retour. Il y a

maintenant deux ours, l'un sur le rivage, l'autre près de la hutte. Je

me dirige vers le premier, en me défilant derrière des _hummocks_, pas

assez cependant pour qu'il ne m'aperçoive et ne prenne aussitôt la

fuite. Avant qu'il ne disparaisse, j'ai cependant le temps de lui

envoyer une balle. Malheureusement l'animal n'est pas frappé

mortellement, et, d'un pas encore allègre, se dirige rapidement vers le

fjord. Après une poursuite acharnée de plusieurs heures, je parviens à

l'acculer devant le mur du glacier. Se voyant traqué, il se met aussitôt

en défense, et fait mine de vouloir se jeter sur moi. Une balle bien

ajustée met rapidement un terme à cet essai d'offensive. A mon retour,

je trouve Johansen occupé à dépecer le second ours. Maintenant, nous

pouvons continuer sans inquiétude notre construction; au moins pour

quelque temps notre garde-manger est suffisamment garni...

_24 septembre._--En nous rendant à notre travail, nous apercevons un

nombreux troupeau de morses couchés sur la glace. Après l'expérience des

jours derniers nous n'avons guère envie de nous mesurer avec ces

animaux. Johansen est d'avis de les laisser en paix. N'avons-nous pas

suffisamment de provisions? Je pense, au contraire, qu'il serait

imprudent de laisser échapper pareille occasion. Nous ne saurions nous

munir d'une trop grande quantité d'huile et de graisse pour assurer

notre chauffage et notre éclairage.

A l'abri d'_hummocks_, nous nous glissons jusqu'à 10 mètres du troupeau,

sans éveiller ses soupçons. Il s'agit maintenant de choisir nos victimes

et de bien employer nos balles. La troupe se compose d'adultes et de

jeunes. Notre précédente aventure nous a guéris de nous attaquer aux

vieux et nous décidons de tirer les plus petits de la bande. En

attendant qu'ils veuillent bien tourner la tête pour que nous puissions

les frapper mortellement du premier coup, nous avons tout le loisir

d'étudier leurs mœurs. Sans cesse, vieux et jeunes, se frottent le dos

l'un l'autre avec leurs défenses. Lorsqu'un de ces animaux, en

s'étirant, dérange son voisin, immédiatement l'autre se lève et lui

enfonce ses dents dans le dos. Et ce n'est pas précisément une caresse.

Ceux de ces monstres qui n'ont pas la peau très dure, portent tous des

cicatrices saignantes qui témoignent de la force de ces coups. Quand un

intrus se présente pour prendre place sur le glaçon, l'émoi devient

général. Tous hurlent en chœur, et celui des vieux mâles qui se trouve

le plus proche du nouvel arrivant, le gratifie d'une volée bien

appliquée. Devant cette réception la pauvre bête baisse humblement la

tête, puis, pas à pas, se faufile au milieu des autres, tout en recevant

des coups, de droite et de gauche, qu'il n'ose rendre.

[Illustration: JOHANSEN VISANT UN MORSE]

Fatigués d'attendre que les morses aient la complaisance de tourner la

tête, nous nous décidons à les tirer au front. Surprise par le bruit de

la décharge, la troupe se lève, et, après nous avoir regardés d'un air

étonné, se dirige vers le bord du glaçon... Il n'y a pas un instant à

perdre. Nous rechargeons rapidement, et simultanément abattons deux de

ces monstres, un jeune et un vieux. Tous se jettent alors à l'eau, à

l'exception d'un seul qui reste immobile. De ses grands yeux vagues,

tantôt il regarde les cadavres de ses camarades, tantôt les barbares qui

sont venus jeter la mort parmi ces inoffensifs. Faut-il abattre

également ce pauvre animal ou le laisser aller en paix? Il est, ma foi,

bien tentant, mais n'avons-nous pas assez de gibier? Pendant que

Johansen avance le fusil armé, incertain s'il doit le tuer, je prends un

instantané de cette scène amusante. Finalement, nous nous décidons pour

la clémence... dans le dessein de ménager nos munitions.

Les morses rendus furieux s'ébattent bruyamment en poussant des

hurlements terribles. Un vieux est particulièrement acharné. Par

moments, il se dresse sur le bord du glaçon et se lance de notre côté,

en fixant les cadavres de ses compagnons comme s'il voulait s'en emparer

et les emporter. Peu à peu cependant le troupeau se disperse; les

grognements deviennent plus faibles, et la nature arctique reprend son

éternel silence. Depuis quelque temps déjà ces animaux avaient disparu,

lorsque soudain la tête du vieil enragé se montra tout près de nous. Je

le menaçai avec une rame, et aussitôt il plongea rapidement. Plusieurs

fois, il revint à la charge, avec des intentions belliqueuses

manifestes; enfin, comprenant sans doute l'inutilité de sa colère, il se

décida à se retirer, et nous pûmes continuer en paix le dépècement.

Nous vînmes facilement à bout du jeune morse, mais il n'en fut pas de

même du vieux. Malgré tous nos efforts, ne parvenant à le retourner,

nous dûmes nous contenter de le dépouiller seulement sur un côté. Grâce

à l'heureux résultat de cette chasse, nous avions maintenant en

abondance du combustible pour l'hiver et des matériaux de couverture

pour le toit de notre hutte.

Pendant quelque temps, ces amphibies restèrent dans notre voisinage. De

temps à autre, tout à coup, nous entendions deux ou trois beuglements

formidables et, au milieu des glaçons, voyions émerger une large et

grosse tête ronde. Un instant, elle soufflait bruyamment à la surface,

puis disparaissait ensuite rapidement.

Le 25 septembre, nous étions en train de tirer hors de l'eau les peaux

que nous avions immergées pour les assouplir, lorsque nous entendîmes un

craquement dans la glace. Tout près de nous, un morse lève la tête.

«Regarde-le, dis-je à Johansen; avant cinq minutes, il sera dans le trou

où nous travaillons en ce moment.» Et, en effet, à peine ai-je parlé que

nous voyons les peaux s'agiter et une énorme bête se dresser devant

nous. Un instant, elle nous regarde, puis plonge en barbotant.

Les peaux étant maintenant suffisamment malléables, nous les étendons

des deux côtés du faîtage et les assujettissons sur le sol par de

lourdes pierres. La toiture achevée, à l'aide de cailloux, de mousses et

de morceaux de peau, nous jointoyons les murs et établissons ensuite la

porte. Elle est pratiquée à l'un des angles et précédée par un long

couloir creusé dans le sol, couvert de blocs de glace et fermé par une

peau d'ours. Une seconde peau, cousue au toit, fait l'office de porte à

l'entrée de la pièce d'habitation.

L'abaissement de la température et les nuages de fumée produits par le

fourneau de cuisine rendaient, pour ainsi dire, inhabitable la caverne

dans laquelle nous étions blottis, en attendant l'achèvement de la

hutte. Aussi, grande était notre impatience de nous installer dans notre

maison qui, à nos yeux, présentait le suprême confortable.

Combien agréable serait notre existence, une fois que nous serions

établis dans cette somptueuse demeure! L'appartement n'était pourtant

guère spacieux. Sa longeur ne dépassait pas 3 mètres et sa largeur 2

mètres; mais je pouvais m'y tenir debout. Un pareil gîte, bien abrité du

vent, nous semblait la plus luxueuse installation. Depuis notre départ

du _Fram_, c'est-à-dire depuis six mois, jamais nous n'avions joui d'un

tel confort. Mais, avant d'avoir terminé complètement notre abri, nous

avions encore du travail pour plusieurs jours.

J'avais recueilli soigneusement une provision de nerfs de morse, dans la

pensée de les utiliser en guise de fil. Nos vêtements étaient en

lambeaux, et je comptais employer l'hiver à la réfection de notre

garde-robe. J'avais laissé cette mercerie d'un nouveau genre près des

carcasses; c'était compter sans les mouettes et les renards. Lorsque je

voulus mettre à l'abri mes écheveaux de «fil», il était trop tard. Sans

le moindre scrupule nos voisins s'étaient approprié notre bien. Pendant

que j'étais occupé à inspecter les environs, espérant toujours retrouver

cette provision, je découvris des traces fraîches d'ours. En même temps,

j'aperçus Johansen qui arrivait en courant et qui me faisait des signes

pour appeler mon attention dans la direction de la mer.

M'acheminant avec précaution de ce côté, je distingue un ours énorme. A

notre vue, au lieu de prendre la fuite, il continue à se promener de

long en large, en nous regardant. Aussitôt Johansen se porte sur le bord

du fjord pour recevoir l'animal, tandis que je m'avance sur la banquise

pour le tourner. Entre temps, maître Martin se couche tranquillement sur

la glace, près d'un trou, sans doute pour guetter des phoques. Dès qu'il

m'aperçoit, il se dirige de mon côté d'un air menaçant; réfléchissant

sans doute qu'il est plus prudent de fuir, il s'engage sur une nappe de

«jeune glace» très mince. Ne pouvant le suivre dans cette direction, je

lui envoie une balle. L'ours, après avoir fait encore quelques pas,

s'affaisse, en brisant la croûte de glace. Plus il fait d'efforts pour

se dégager, plus le trou dans lequel il est enfoncé s'agrandit.

Finalement le monstrueux animal, suffoqué et affaibli par une abondante

perte de sang, s'enfonce dans les convulsions d'une atroce agonie.

Pendant cette chasse, à chaque instant des morses surgissent à travers

les trous de la glace dans une attitude hostile. Ces animaux commencent

à être beaucoup trop hardis. Un peu plus tard, au moment où nous nous

disposons à haler à terre le cadavre de l'ours, il reçoit un choc

violent. Au même instant, une énorme tête de morse pousse cette masse de

chair flottante et se dresse à travers la crevasse en lançant un

rugissement de colère. C'est une nouvelle preuve que ces animaux ne

redoutent pas les ours. Après avoir passé une corde autour du cou de

notre gibier, nous essayons sans succès de le haler vers la rive. Nous

cassons alors la «jeune glace»; grâce à ce moyen, nous parvenons à

amener cette bête monstrueuse près d'un bloc solide où nous la hissons.

Dans la soirée, nous surprenons trois autres ours en train de déguster,

sans la moindre vergogne, nos provisions de lard et de graisse: une mère

et ses deux enfants. «Allons-nous donner la chasse à ceux-là?»

m'exclamai-je. Je me sentais alors très fatigué, et je dois avouer que

j'avais beaucoup plus envie de souper et de dormir que d'aller courir à

la poursuite de ces animaux. Aussi, sans aucun déplaisir, je vois la

bande s'acheminer rapidement vers la banquise. Un peu plus tard,

entendant de nouveau du bruit autour de nous, je sors aussitôt. Ce sont

encore les trois ours. Ils n'ont pu résister à l'attrait de nos

alléchantes provisions. Je m'embusque derrière des pierres, et, au

passage, je canarde la mère de famille. Elle pousse un hurlement de

douleur, mais ne s'achemine pas moins rapidement avec ses petits vers la

plage où, finalement, elle s'affaisse. Les oursons s'arrêtent d'abord

tout étonnés, puis, à notre approche, se sauvent sans que nous puissions

arriver à portée.

Le lendemain matin, nous retrouvons ces animaux auprès de notre magasin.

Cette fois encore, ils réussissent à nous échapper. Le sol est couvert

de leurs pistes. Toute la nuit ils ont rôdé autour du campement, et,

étrangers à tout sentiment, ont dévoré l'estomac de leur mère qui

contenait quelques morceaux de lard.

Notre magasin attire évidemment tous les ours du voisinage. Le 28

septembre, nous trouvons un de ces plantigrades en train de ronfler

devant notre dépôt. En se défiant derrière des pierres, Johansen

parvient à quelques pas du dormeur. Entendant du bruit autour de lui,

l'animal se réveille, et, au moment où il lève la tête pour examiner les

environs, reçoit une balle dans la gorge. Cette blessure ne paraît

nullement le gêner, et, d'un pas allègre, il se dirige vers la plage, en

lançant à Johansen un regard méprisant tout à fait drôle. De suite nous

partons à ses trousses. A peine s'est-il engagé sur la glace qu'il

s'affaisse sous une grêle de balles. C'était un des plus grands ours que

j'aie vus, mais aussi un des plus maigres. Soit sous la peau, soit

autour des entrailles, il ne portait pas le moindre lambeau de graisse.

Sans doute à jeun depuis longtemps, il avait absorbé une quantité

incroyable de notre lard.

Avant de se livrer à cette orgie, cet animal avait tué les deux oursons

qui nous avaient tenus compagnie les jours précédents. A quelque temps

de là nous trouvâmes les cadavres des deux victimes. Les empreintes

laissées sur la glace racontaient le drame. L'assassin avait d'abord

poursuivi un des orphelins, et, après l'avoir tué, s'était rué sur

l'autre. Plus tard il avait ramené leurs cadavres sur la plage où il les

avait abandonnés sans y toucher.

Pourquoi avait-il commis ce crime? Je ne pus jamais le comprendre.

Peut-être voyait-il dans ces deux oursons des compétiteurs dans le

combat pour la vie.

Après toutes ces chasses heureuses, nous pouvions considérer l'avenir

avec confiance. Nous ne courions plus le risque de mourir de faim.

Le 28 au soir, nous nous installons dans notre hutte. Pour nous chauffer

et pour nous éclairer, nous avions fabriqué de véritables lampes

grönlandaises avec des feuilles de fer-blanc repliées en soucoupes. Au

milieu brûlaient les mèches formées par des morceaux de bandage

provenant de notre pharmacie de voyage. La première nuit fut loin d'être

bonne. Jusqu'ici nous avions toujours dormi, l'un contre l'autre,

blottis dans un même sac. Pensant que nos lampes à huile de morse

échaufferaient suffisamment la pièce, nous nous installâmes, séparément,

sur le sol du gourbi, chacun avec une couverture. Mal nous en prit. Les

lampes éclairaient brillamment, mais n'élevaient guère la température

dans cette hutte très imparfaitement close, et toute la nuit nous

claquâmes des dents. Jamais nous n'avions encore autant souffert du

froid.

Le lendemain, pour ramener un peu de chaleur dans nos corps engourdis,

nous absorbons une quantité énorme de bouillon d'ours. Après quoi, nous

nous occupons d'installer une couchette plus confortable. L'expérience

de la nuit dernière nous a guéris de l'idée de faire lit à part. Avec

nos deux couvertures nous confectionnons un sac de couchage que nous

étendons sur de moelleuses peaux d'ours. Mais il nous est impossible

d'aplanir les pierres pointues qui constituent le matelas. Avec les

instruments dont nous disposons, nous ne pouvons parvenir à les détacher

du sol gelé; tout l'hiver nous nous retournerons sans cesse sur notre

lit, cherchant toujours un endroit un peu moins rugueux pour étendre nos

membres endoloris.

Cet aménagement terminé, nous nous occupâmes de la construction d'un

fourneau. Un trou dans le toit et une peau d'ours, en guise de tablier,

composèrent toute l'installation intérieure. A l'extérieur, pour

empêcher le vent de refouler la fumée dans la hutte, nous dressâmes une

cheminée en glace et en neige, les seuls matériaux que nous ayons à

notre disposition. Elle tirait parfaitement, mais avait l'inconvénient

d'avoir besoin de fréquentes réparations. Sous l'influence de la chaleur

de l'âtre, la glace fondait et parfois la cheminée devenait une

gouttière. Il fallait alors nous transformer en fumistes et recommencer

le travail. Aux endroits les plus exposés, afin d'assurer une plus

grande stabilité à l'appareil, nous introduisîmes, au milieu de la

neige, des os et même des quartiers de viande de morse gelée, en guise

de briques.

Notre ordinaire était très peu varié. Tous les matins, du bouillon et du

bouilli d'ours, et tous les soirs une friture d'ours. Malgré cette

uniformité dans les menus, jamais nous ne nous lassâmes de cette cuisine

et jamais nous n'éprouvâmes la moindre inappétence. Un régal pour nous,

c'étaient les morceaux de graisse de morse qui avaient brûlé dans les

lampes. C'étaient nos friandises, nos gâteaux comme nous les appelions.

Si seulement nous avions eu un peu de sucre en poudre, combien meilleurs

encore ils nous auraient semblé!

[Illustration: L'INTÉRIEUR DE NOTRE HUTTE]

Les quelques provisions du _Fram_ qui nous restaient, nous résolûmes de

les conserver précieusement jusqu'au printemps pour nous alimenter

pendant la retraite, et, afin de les protéger contre les déprédations

des renards, nous les cachâmes soigneusement sous un amas de pierres.

Ces animaux étaient d'un sans-gêne extraordinaire et s'appropriaient

tout ce qu'ils rencontraient. Déjà ils nous avaient dérobé des perches

en bambou, des harpons, des lignes, enfin une collection de géologie. La

perte la plus grande était celle d'une grosse pelote de fil dont nous

pensions nous servir pour la confection de vêtements et de chaussures

avec nos peaux d'ours. Heureusement, les voleurs avaient respecté le

théodolite et mes autres instruments, sans doute parce qu'ils n'avaient

pu les emporter. Je laisse à penser dans quelle colère j'entrai lorsque

je découvris les méfaits de ces animaux. Pour essayer de retrouver les

objets disparus, je suis les pistes des voleurs, lorsqu'à 6 ou 7 mètres

de moi j'en aperçois un, tranquillement assis comme pour me narguer. A

ma vue, il se met à pousser des glapissements si perçants que je suis

obligé de me boucher les oreilles, et il ne prend la fuite que lorsque

je le bombarde de pierres. Alors il se sauve lestement et va s'installer

sur la paroi terminale du glacier, où il continue son concert

lamentable. En revenant, je me creusai le cerveau pour trouver un moyen

de nous débarrasser de ces voisins peu scrupuleux. Leur envoyer des

balles, il n'y fallait pas songer. Notre provision de munitions était

déjà trop entamée pour perdre des cartouches sur un pareil gibier. Nous

songeâmes à fabriquer un piège, mais sans aboutir à aucun résultat.

Lorsque nous eûmes le temps de nous occuper de la construction d'une

trappe, une épaisse couche de neige couvrait déjà le sol et nous

empêchait de trouver des pierres suffisamment lourdes pour assurer son

efficacité. Tout l'hiver les renards ne cessèrent de causer des

déprédations à notre matériel. Un jour, ne nous dérobèrent-ils pas notre

thermomètre enregistreur. Après de longues recherches, nous parvînmes à

le retrouver, enfoui dans un amas de neige. Pour le préserver désormais,

nous le plaçâmes par-dessous une grosse pierre. En dépit de cette

précaution, les renards parvinrent à s'en emparer de nouveau; cette

fois, malgré tous nos efforts, nous ne pûmes remettre la main dessus.

... Le 15 octobre, le soleil se montre pour la dernière fois au dessus

de l'horizon. Désormais, les jours décroissent rapidement; bientôt

commencera notre troisième nuit polaire.

Le 8 et le 21 octobre, nous tuons encore deux ours, les derniers de la

saison.

Notre vie était très monotone. Les journées débutaient par la

préparation du déjeuner, que nous avalions toujours avec appétit, puis

nous prenions un peu d'exercice. Nos sorties étaient très courtes, ne

possédant plus de vêtements pour supporter de pareils froids. Nos

vestes, nos pantalons et nos jerseys n'étaient qu'une loque saturée

d'huile et de graisse. Nous avions eu primitivement l'intention de nous

refaire une garde-robe avec les peaux d'ours; mais avant d'employer ces

pelleteries, il était nécessaire de les nettoyer et de les faire sécher.

Les premières peaux prêtes furent employées à la confection d'un nouveau

sac de couchage. A cet usage passèrent toutes celles que nous eûmes le

temps de préparer et durant l'hiver nous fûmes obligés de continuer à

porter nos guenilles.

Le vent, presque toujours violent, rendait les promenades fort peu

agréables. Souvent des journées entières s'écoulaient sans que nous

ayons mis le nez dehors.

L'après-midi était consacrée à la préparation du dîner et la soirée à

celle du souper. Une fois notre estomac satisfait, nous nous roulions

dans notre sac pour tâcher de dormir le plus longtemps possible. Dormir

et manger, voilà nos seules occupations. Somme toute, l'hiver se passait

très agréablement. Grâce aux lampes, le thermomètre, dans la hutte, se

maintenait aux environs du point de congélation, une température chaude

pour des gens habitués à camper par 40° sous zéro!... Sur les murs

l'humidité se déposait en magnifiques cristaux de glace d'une

éblouissante blancheur, nous donnant l'illusion de dormir dans une

grotte de marbre. Cette splendeur n'allait pas sans inconvénients.

Lorsque la température de la hutte s'élevait, tout ce revêtement

cristallin fondait et transformait notre lit en un bourbier.

[Illustration: NOS QUARTIERS D'HIVER]

Chacun de nous, à tour de rôle, avait sa semaine comme cuisinier. Aucun

autre changement ne venait couper la monotonie de notre vie, et c'est

par «semaine de cuisine» que nous comptions le temps.

J'avais espéré employer l'hiver à revoir mes observations et mes notes

et à écrire une relation de notre voyage. De ce beau projet il n'advint

pas grand'chose. Notre hutte ne constituait pas précisément un cabinet

de travail commode; on y voyait tout juste clair, et le sol hérissé de

pierres pointues ne formait pas un siège confortable sur lequel on pût

rester longtemps assis. De plus, j'éprouvais comme un engourdissement du

cerveau et ne me sentais nulle envie de prendre la plume. Enfin, mes

mains étaient couvertes d'une telle couche de crasse qu'elles

noircissaient le papier et le tachaient de graisse. Les feuillets de

notre journal pour cette époque semblent couverts du «caviar» de la

censure russe.

Bien souvent, il m'est arrivé de ne pouvoir déchiffrer, le lendemain,

mes notes de la veille, et, en écrivant ces pages, j'ai la plus grande

difficulté à débrouiller ces hiéroglyphes maculés de suie et d'huile.

J'ai beau me servir d'une loupe; fréquemment mes efforts restent

absolument infructueux.

Pour cette période, mon journal est très laconique; des semaines

entières je restais sans rien écrire, sauf les observations

météorologiques. Du reste, je n'avais pas le moindre incident à

consigner. Les jours succédaient aux jours dans la plus désespérante

monotonie. Les extraits suivants de mon journal donnent une idée très

précise de l'uniformité de notre vie pendant les neuf mois de notre

séjour à la terre François-Joseph.

_27 novembre._--Température: −23°. Tempête et tourbillons de neige. Un

rideau de profondes ténèbres nous enveloppe et nous sépare du monde

extérieur. A peine pouvons-nous distinguer les pierres noires qui

pointent à travers la neige blanche et la haute falaise dressée en mur

vertical au-dessus de nos têtes.

Les rafales soulèvent des nuages de neige et bruissent tristement à

travers les trous et les crevasses du basalte, et cela dure ainsi de

toute éternité et cela durera jusqu'à la fin des siècles...

Au pied des rochers, deux hommes se promènent de long en large pour se

réchauffer, deux ombres dans la noirceur infinie de la nuit hivernale,

et cela durera ainsi jusqu'au printemps.

_1er décembre_.--Depuis plusieurs jours, temps magnifique. Nous ne nous

lassons pas d'admirer ce monde de glace que la lune transforme en une

terre de féerie. La falaise se dresse, toute noire dans un éblouissement

de blancheur vague, précédée d'une plaine morte qui semble faite de

marbre de Paros. Pas un bruit; les montagnes restent silencieuses dans

leur carapace rigide, les eaux endormies sous leur nappe cristalline

demeurent immobiles... et, dans cette nature vide la lune poursuit

toujours sa course pacifique. Un monde mort à travers lequel l'esprit de

l'espace flambe en fusées d'aurore boréale.

_2 décembre._--Le vent souffle grand frais. Une promenade ne serait pas

précisément agréable.

Dans la soirée, un renard nous dérobe la voile de notre _kayak_, un de

nos biens les plus précieux. Elle seule peut nous conduire au Spitzberg.

Comment diable cet animal a-t-il pu entraîner un aussi large morceau de

toile épaisse qu'alourdit encore une couche de glace, et que voulait-il

en faire?... Après de minutieuses recherches nous parvenons à trouver

notre voile. N'importe! l'alerte a été chaude.

_10 décembre._--Tempête. Johansen s'est aperçu aujourd'hui de la

disparition de son _kayak_. Plus tard, il le retrouve à plusieurs

centaines de pas sur la plage. La brise l'avait enlevé et emporté

jusque-là. Que les canots volent ainsi à travers les airs, cela commence

à devenir singulier.

La nuit dernière, par contre, calme plat et température très douce. Par

ce temps de printemps, la promenade est très agréable; depuis longtemps

nous n'avons pu en faire une aussi longue. Un véritable plaisir que de

pouvoir ainsi remuer de temps à autre. Sans cela, nous finirions par

nous engourdir dans une rigidité absolue, comme la nature qui nous

entoure. Température −12°.

_19 décembre._--De nouveau, temps froid −28°,5. Noël approche. A la

maison, tout le monde est occupé aux préparatifs de la fête. Ici, rien

de semblable, pas le moindre remue-ménage. Passer le temps est notre

seul souci; nous dormons le plus longtemps possible.

... La marmite chante gaiement sur le fourneau. En attendant le

déjeuner, je reste assis devant le feu; tout en regardant la flamme, ma

pensée s'envole loin... loin, très loin...

A la lumière de la lampe, elle coud. Auprès d'elle, une petite fille,

blonde, aux yeux bleus, joue à la poupée. Elle regarde tendrement

l'enfant, caresse ses cheveux, et, tout à coup, ses yeux débordent de

larmes.

Johansen dort; dans son sommeil, il sourit. Pauvre ami, il rêve, sans

doute, à la Noël, là-bas, et à tous ceux qu'il aime! Dors et rêve

pendant l'hiver; un jour, enfin, viendra le printemps, la saison du

réveil et de l'activité.

_22 décembre._--Johansen nettoie notre chenil. Pour fêter la Noël, il

veut l'approprier, tout au moins le débarrasser de tous les déchets qui

souillent le sol.

_24 décembre._--Température à deux heures du soir −24°. Quelle triste

veille de Noël!

Là-bas, les cloches sonnent gaiement... Il me semble entendre leur

joyeux murmure à travers l'air froid et silencieux de la campagne

endormie sous la neige... On vient d'allumer les chandelles des arbres

de Noël; et autour les enfants dansent leurs rondes joyeuses... Quand je

serai revenu, je donnerai une matinée d'enfants...

Là-bas, aujourd'hui, c'est fête, même dans les plus humbles chaumières.

Et nous aussi nous voulons célébrer ce grand jour. Nous nous sommes

débarbouillés dans une tasse d'eau chaude, et avons ensuite fait un bout

de toilette. Nous avons retourné nos chemises et mis des caleçons

propres. Après cela, nous avons l'impression d'avoir changé de peau.

Pour la circonstance, nous avons fait une brèche à la petite provision

de conserves que nous gardons pour la retraite. Le menu se compose d'un

gratin de poisson et de farine de maïs, cuit dans de l'huile de morse;

pour dessert, du pain frit dans cette même huile. Demain matin, à

déjeuner, nous aurons du chocolat et du pain.

_25 décembre._--Un temps de Noël superbe, pas de vent. Une lune

éblouissante dans le silence solennel de l'éternité. Pour fêter ce jour

de paix et de joie, l'aurore boréale lance le plus merveilleux feu

d'artifice.

... Maintenant, voici l'heure des dîners de famille. Je vois le

grand-père, toujours solennel, accueillant, le sourire aux lèvres, ses

enfants et ses petits-enfants. Au dehors, la neige met sa ouate

immaculée sur les bruits du monde. En arrivant, les enfants secouent

bruyamment leurs souliers, suspendent leurs paletots, et entrent dans le

salon chaud et éblouissant de lumière. Une agréable senteur sort de la

cuisine; dans la salle à manger, la table est garnie de friandises et de

vins généreux. Tout cela laisse une impression de joie et de bien-être!

Patience, patience! vienne seulement l'été; nous aurons aussi notre part

de joie... La marche à l'étoile est longue et difficile.

_31 décembre._--Finie cette année étrange. Après tout, elle n'a pas été

très mauvaise.

Là-bas, au pays, les cloches sonnent joyeusement le départ de la vieille

année. Ici, point d'autre bruit que le mugissement du vent sur le

glacier. D'épais nuages de neige tourbillonnent sur les montagnes et sur

la banquise du fjord, et, à travers le poudroiement blanc, la pleine

lune glisse, inconsciente du temps qui marche toujours. Impassible, elle

continue sa course silencieuse, indifférente aux malheurs et aux joies

des hommes.

[Illustration: NOTRE HUTTE (31 DÉCEMBRE 1895)]

Nous sommes isolés au milieu du terrible désert de glace, perdus à des

milliers de kilomètres des êtres qui nous sont chers, et sans cesse nos

pensées s'envolent vers le pays aimé. Une nouvelle feuille du livre de

l'éternité est remplie, une autre s'ouvre. Que contiendra-t-elle?

_1er janvier 1896_.--Le thermomètre marque 41°,5 sous zéro. Encore une

nouvelle année, l'année de la joie et du retour au pays. Dans un clair

de lune éblouissant a fini 1895, dans le même clair de lune éblouissant

1896 commence. Mais il fait terriblement froid. Jamais encore, cet

hiver, nous n'avons subi pareille température. Je l'ai sentie hier

cruellement par une douloureuse «morsure», qui m'a gelé l'extrémité de

tous les doigts.

_3 janvier._--Temps toujours très clair et température très basse. Le

glacier mugit. Comme un géant de glace, il couvre la montagne et jusqu'à

la mer étend ses membres rigides dans toutes les directions. Chaque fois

que le temps devient froid, le monstre s'agite bruyamment. Par suite de

la contraction produite par le froid, des crevasses s'ouvrent dans sa

masse cristalline avec un fracas d'artillerie, l'air et le ciel

tremblent, le sol même semble s'agiter. Par moment, j'en viens à

craindre que tout cet entassement énorme de glace ne s'éboule sur nous.

Johansen fait résonner la hutte de ses ronflements bruyants. Je suis

heureux que sa mère ne puisse le voir en ce moment. Elle aurait pitié de

son garçon si sale, si déguenillé, le visage constellé de plaques de

suie. Patience, vous le reverrez de nouveau sain et sauf, frais et rose.

_8 janvier._--Terrible tempête. La nuit dernière, le vent a culbuté le

traîneau dressé près de la hutte auquel sont suspendus nos thermomètres.

Dès que nous mettons le nez dehors, nous avons la sensation de nous

sentir enlevés par les rafales. Nous essayons de dormir; dormir tout le

temps, tel est notre seul désir. Souvent, hélas! nos efforts restent

infructueux. Oh! ces longues nuits sans sommeil pendant lesquelles nous

nous retournons sans cesse sur notre lit de pierres, cherchant, sans

jamais la trouver, une place un peu moins dure pour nos membres

endoloris!

Un froid terrible envahit les jambes; durant des heures, nous frappons

les pieds l'un contre l'autre sans parvenir à les réchauffer. Non,

jamais je ne les oublierai, ces nuits atroces. Et, au milieu de ces

souffrances, toujours nos pensées se reportent là-bas vers les nôtres.

Le temps marche toujours... Aujourd'hui Liv a trois ans. Elle doit être

une grande fille. Pauvre petit être! Tu ne perdras pas ton père. A ton

prochain anniversaire j'espère bien être avec toi. Ah! comme nous serons

bons amis. Je te raconterai des histoires d'ours, de morses, de renards

et de tous ces étranges animaux qui peuplent ces extraordinaires pays.

_1er février_.--Je souffre d'une nouvelle attaque de rhumatisme.

De jour en jour la lumière augmente; de jour en jour, l'horizon dans le

sud devient plus en plus rouge. Bientôt paraîtra le soleil; bientôt la

longue nuit de l'hiver sera passée. Le printemps approche. Souvent il

m'a paru triste. Est-ce parce qu'il durait peu ou parce qu'il apportait

des promesses que l'été ne réalisait pas? Sur cette terre et dans notre

situation, le printemps ne sera pas triste; il tiendra sa promesse, il

serait vraiment trop cruel à notre égard, s'il ne nous apportait pas la

réalisation de nos espérances.

Une singulière existence que la nôtre dans ce trou de troglodyte et dans

l'inaction la plus complète. Si seulement nous avions un livre! Comme la

vie à bord du _Fram_ nous paraît maintenant agréable, avec les

ressources de notre copieuse bibliothèque. Johansen ne cesse de

regretter un recueil de nouvelles de Heyse, dont la lecture l'avait

charmé et qu'il n'avait pas eu le temps de terminer. Les tables de

navigation et l'almanach sont les seuls livres que nous ayons à notre

disposition. L'almanach, tant de fois je l'ai lu et relu que je sais par

cœur toute la généalogie de la famille royale, toutes les instructions

pour soigner les noyés et tout le _memento_ du pêcheur. Quoi qu'il en

soit, la vue de ces caractères imprimés est pour nous un réconfort;

c'est le faible lien qui nous rattache encore à la civilisation.

Depuis longtemps, tous les sujets de conversation sont épuisés, force

nous est donc d'en inventer de nouveaux. Un de nos plus grands plaisirs

est de nous représenter la vie que nous mènerons l'an prochain à la

maison, au milieu de toutes les bonnes choses dont nous avons désappris

l'usage. Nous aurons une maison, des souliers, des vêtements, une bonne

nourriture, des boissons réconfortantes. Fréquemment aussi, pour passer

le temps, nous nous amusons à supputer la distance à laquelle la dérive

a entraîné le _Fram_ vers le nord, et les chances que nos compagnons ont

de revenir avant nous. D'après nos prévisions, le navire devra

atteindre, dans le courant de l'été prochain, l'Océan entre le Spitzberg

et le Grönland, et probablement pourra rentrer en Norvège en août ou

septembre[41]. D'autre part, il y a des chances pour qu'il soit arrivé

avant nous. Que pensera-t-on alors de nous? A coup sûr tout le monde

nous croira perdus.

[41] Une réflexion prophétique dont tous les lecteurs admireront

l'exactitude. (_N. du trad._)

Sans cesse également nous nous livrons à des conjectures sur la position

de la terre sur laquelle nous nous trouvons et sur la distance qui nous

reste à parcourir. A plusieurs reprises, j'ai revu et vérifié toutes mes

observations depuis notre départ, toujours pour n'aboutir à aucun

résultat satisfaisant. Suivant toute probabilité nous devons être sur la

côte ouest de la terre François-Joseph, un peu au nord du cap Lofley,

sur quelque île entre cet archipel et le Spitzberg, probablement sur la

fameuse terre de Gillies dont l'existence est restée jusqu'ici

enveloppée de mystères. Mais la mer qui sépare le Spitzberg de

l'archipel François-Joseph est relativement étroite, et dans cet espace

il n'y a pas place pour une île étendue, à moins qu'elle n'arrive jusque

dans le voisinage de la terre du Nord-Est[42]. Or, nous n'avons pu

distinguer cette dernière terre, du moins jusqu'ici. Enfin, si nous nous

trouvions près du Spitzberg, comment expliquer que l'on ne rencontre pas

dans ce dernier archipel des mouettes de Ross, si abondantes dans la

région où nous hivernons. Plus j'essaye de résoudre la question, plus

elle me paraît insoluble.

[42] En comparant la carte représentant la terre François-Joseph,

d'après Payer (page 341), et celle des pages 270–271, le lecteur

comprendra la difficulté éprouvée par M. Nansen à s'orienter au

milieu de l'archipel où il se trouvait. (_N. du trad._)

Un peu plus tard, lorsque le jour devint plus vif, j'aperçus dans

l'ouest-sud-ouest, en deux points de l'horizon, une île très éloignée.

Cela devenait absolument incompréhensible. S'il était déjà difficile de

trouver une place suffisante entre le Spitzberg et l'archipel

François-Joseph pour les terres que nous avions découvertes, cela était

presque impossible pour celle que nous découvrions maintenant. Cette

côte lointaine, située sous le 81° de lat. N. environ, ne pouvait non

plus appartenir à la terre du Nord-Est qui ne dépasse guère le 80°;

peut-être est-ce une île voisine de cette terre? Si cette dernière

hypothèse est exacte, nous n'avons plus loin pour atteindre les eaux

libres, et bientôt nous rencontrerons quelque chasseur de phoques

norvégien qui nous rapatriera. Combien agréable sera le voyage sur le

navire. Ce pauvre sloop nous apparaît dans notre imagination comme un

splendide bâtiment offrant toutes les ressources du confort le plus

raffiné. Souvent la pensée de la vie facile que nous mènerons à bord

ranime notre courage et nous aide à passer moins tristement le temps.

Notre ordinaire n'est pas précisément celui de gourmets. Toujours de la

chair d'ours et du lard de morse. Ce manque de variété dans

l'alimentation nous paraît particulièrement pénible. Si seulement nous

avions eu un peu de sucre et des farineux, notre régime nous eût paru de

tous points excellent. Nous rêvons de biscuit, de pommes de terre et de

bon pain frais. A notre retour, peut-être même dès que nous aurons

rencontré le chasseur de phoques, comme nous rattraperons le temps

perdu! Aura-t-il des pommes de terre? Aura-t-il du pain frais? Bast!

s'il ne possède pas ces friandises, nous nous contenterons de son pain

dur, et comme il nous semblera bon dans une friture!

A bord du chasseur de phoques nous pourrons trouver des vêtements

propres... et des livres. Changer de vêtements, endosser du linge frais,

c'est là notre désir de tous les instants. Nous sommes dans un état de

saleté et de dénuement absolument lamentable. Quand nous voulons passer

une heure agréable, nous nous imaginons dans une grande boutique, claire

et pimpante, garnie de vêtements de laine neufs, propres et moelleux,

parmi lesquels nous avons le droit de choisir. Des chemises, des gilets,

des caleçons, de bons et souples pantalons, des jerseys commodes, des

bas de laine, des feutres chauds... peut-on concevoir quelque chose de

plus délicieux? Et après cela un bain turc! Côte à côte dans notre sac

de couchage, nous parlons pendant des heures de toutes ces félicités qui

nous paraissent irréalisables. Un jour viendra pourtant où nous pourrons

jeter nos guenilles graisseuses qui semblent collées à notre corps.

Nos jambes souffrent particulièrement. A chaque mouvement que nous

faisons, nos pantalons écorchent nos genoux. Pour nettoyer ces plaies et

les empêcher d'être couvertes de graisse et d'huile, nous devons les

laver constamment avec de la mousse ou un morceau de bandage imbibé

d'eau que nous faisons chauffer à la lampe.

Jamais auparavant je n'avais compris l'importance du savon dans la vie

de l'homme. Toutes nos tentatives pour enlever le plus gros de notre

crasse demeurent infructueuses. L'eau n'ayant aucun effet sur cette

graisse, nous nous récurons avec de la mousse mélangée de sable. Nous

avons, heureusement, en abondance l'un et l'autre dans les murs de la

hutte. Le meilleur procédé consistait à oindre nos mains de sang chaud

et d'huile, puis à enlever cette couche à l'aide de frictions avec de la

mousse. Nos mains devenaient alors aussi douces et aussi blanches que

celles d'une jeune élégante. Lorsque nous n'avions pas à notre

disposition cette «pâte» d'un nouveau genre, le moyen le plus simple et

en même temps le plus efficace était de nous racler la peau avec un

couteau.

S'il était difficile de nous débarrasser de la crasse huileuse qui

recouvrait tout notre corps, il était absolument impossible de nettoyer

nos vêtements. Sans le moindre succès, nous mîmes en œuvre tous les

genres de lessive imaginables. Une fois, nous essayâmes du procédé

employé par les Eskimos, quoiqu'il ne soit pas précisément très

ragoûtant; il n'aboutit non plus à aucun résultat satisfaisant. Une

autre fois, nous fîmes bouillir nos chemises dans la marmite. Après une

cuisson de plusieurs heures, nous les retirâmes aussi graisseuses

qu'auparavant. Le raclage au couteau donna de meilleurs résultats. Nous

prenions la chemise entre les dents, la tendions de la main gauche, et,

de la droite armée d'un couteau, nous enlevions des couches de graisse

qui venaient augmenter notre provision de combustible.

Nous étions couverts d'une longue chevelure et d'une barbe hirsute. Nous

avions bien des ciseaux, mais nous n'avions garde de nous en servir.

Dans notre délabrement, la barbe qui nous couvrait la gorge et les

cheveux qui nous tombaient sur les épaules constituaient un supplément

de vêtements très utile. Tout notre système pileux était, comme notre

peau, noir comme du charbon. Dans nos faces de ramoneur, les yeux et les

dents brillaient d'un éclat fantastique. Nous nous aperçûmes seulement

de notre singulier aspect au retour du soleil. Jusque-là, dans

l'obscurité de la nuit d'hiver, nous n'avions remarqué aucun changement

dans nos physionomies respectives.

Étrange en vérité est notre vie. Si bien souvent elle met notre patience

à une rude épreuve, elle n'est cependant pas aussi intolérable qu'on

pourrait se l'imaginer. Tout bien considéré, nous n'avions pas lieu de

nous plaindre; aussi, pendant tout l'hivernage, notre état moral fut-il

excellent. Nous envisagions l'avenir avec sérénité, nous réjouissant à

la pensée de toutes les félicités qui nous attendaient. Nous n'avions

même pas recours aux disputes pour tuer le temps. C'est pourtant,

assure-t-on, une rude épreuve pour deux hommes de vivre aussi longtemps

ensemble dans un isolement complet. A notre retour, quelqu'un interrogea

Johansen sur nos relations pendant l'hivernage: «Jamais, répondit

Johansen, la moindre dispute ne s'est élevée entre nous. Seulement, j'ai

la mauvaise habitude de ronfler, et lorsque j'étais trop bruyant, Nansen

me donnait des coups de pied dans le dos.» Je dois le confesser, bien

souvent j'ai administré à mon compagnon pareil traitement; à ma

décharge, je dois ajouter qu'il était peu efficace. Johansen, dès que je

le touchais, se retournait simplement de l'autre côté et se rendormait

aussi profondément qu'auparavant.

Pour passer le temps, nous dormions le plus longtemps possible, souvent

vingt heures sur vingt-quatre. Notre excellent état sanitaire pendant

l'hivernage est la preuve que l'éclosion du scorbut n'est pas déterminée

par le manque d'exercice, comme on le croit. Lorsque la lumière

augmenta, et que la température devint moins basse, nous fîmes de plus

fréquentes sorties. Ultérieurement, à l'approche du printemps, les

occupations ne nous manquèrent pas pour préparer notre départ.

_25 février._--Temps magnifique pour la promenade. Nous éprouvons comme

une sensation de printemps. Aujourd'hui, nous avons vu les premiers

oiseaux, deux vols de guillemots nains (_Mergulus alle_) venant du

sud-est et se dirigeant vers le nord-ouest... Peu à peu, la lueur rose

du soleil s'éteint dans une panne de nuages d'or et la lune se lève

brillante. Je reste assis dehors, rêvant que je suis au pays un soir de

mai.

_29 février._--Le 26, nous pensions revoir le soleil; mais, ce jour-là,

le ciel est resté couvert. Aujourd'hui l'astre radieux flamboie

au-dessus du glacier. Maintenant il faut économiser notre graisse

d'éclairage, afin d'en conserver une provision suffisante pour la

retraite.

_4 mars._--Ce matin, les crêtes et le glacier sont couverts de

guillemots nains.

_8 mars._--Nous avons tué aujourd'hui un ours. Il était temps, nos

vivres et notre combustible commençaient à diminuer d'une manière

inquiétante.

Pensant que ces animaux ne tarderaient pas à revenir bientôt, depuis

quelques jours j'ai fait mes préparatifs pour les recevoir. J'ai reprisé

mon surtout en toile et remis en état mes mocassins. Maintenant le

gibier peut arriver, nous sommes prêts.

Ce matin, Johansen, qui est de semaine, nettoyait la hutte; il allait

porter dehors les ordures, lorsqu'en soulevant la portière qui ferme

l'entrée du couloir accédant à la cabane, il se trouve nez à nez avec un

ours. Sans perdre de temps, il revient prendre son fusil en m'annonçant

la bonne nouvelle. A peine s'est-il engagé dans le corridor qu'il

rebrousse chemin immédiatement. L'animal, arrêté juste à l'entrée,

essaie de pénétrer dans notre abri. Le couloir est très étroit;

impossible de se donner du champ pour tirer; à tout hasard, Johansen

lâche son coup de feu. Aussitôt après j'entends un sourd grognement et

le craquement de la neige sous la chute d'une grosse masse. L'ours n'est

que blessé, et, sans en demander davantage, prend de suite la fuite.

Pendant ce temps, j'étais resté couché, occupé à la recherche d'un de

mes bas. Dès que je suis parvenu à mettre la main dessus, je pars, à mon

tour, à la poursuite de l'animal, mais j'arrive trop tard. Johansen lui

a donné, affirme-t-il, le coup de grâce, et il va chercher le traîneau

pour ramener sa prise. Afin de gagner du temps, je me dirige dans la

direction indiquée par mon camarade pour commencer le dépècement. A

quelques pas de là, que vois-je? L'ours, soit disant mort, se promène

allègrement sur la plage et se dirige vers la banquise. Immédiatement je

m'efforce de lui couper la route dans cette direction. Devant cette

manœuvre, la bête rebrousse chemin et commence l'escalade du glacier.

Heureusement il ne marche plus que sur trois pattes; tout à coup, il

perd l'équilibre dans un éboulis de la montagne et dégringole la pente

comme une énorme pierre blanche, pour venir mourir à mes pieds.

Pendant cette chasse soufflaient des rafales si terribles qu'à plusieurs

reprises, il nous semblait que nous allions être culbutés par le vent.

Heureusement la température était douce, seulement 2° sous zéro.

Le dépècement nous donna beaucoup de travail. Notre ours était si gros,

qu'un seul homme pouvait à peine le remuer. Après avoir peiné pendant

plusieurs heures, nous parvenons à le démembrer et à le couper; une fois

les quartiers de viande empilés sur le traîneau, nous nous acheminons

gaiement vers l'habitation. Le halage d'un pareil poids contre le vent

devient bientôt impossible, et force nous est d'abandonner dans une

cache une partie de notre butin. Nous ne rentrons que très tard dans la

nuit. Depuis longtemps nous n'avions pas eu un incident aussi

mouvementé. Avec le produit de notre chasse nous aurons des vivres pour

six semaines.

_25 mars._--Au sud-ouest et à l'ouest, la couleur sombre du ciel annonce

l'existence d'une grande étendue d'eau libre. Par suite de la douceur de

la température, cette nappe doit exister depuis longtemps.

_2 avril._--En me réveillant à huit heures du soir, j'entends un animal

ronger quelque chose au dehors. Pensant que ce n'est qu'un renard, nous

ne prêtons aucune attention à ce bruit. Plus tard, lorsque Johansen sort

pour la lecture du thermomètre, il reconnaît de suite des traces d'ours.

Après avoir fait le tour de la hutte, notre visiteur est venu flairer à

la porte, puis a grimpé sur le toit pour aspirer par la cheminée

l'agréable senteur d'une grillade de lard et l'arôme de la chair

humaine. Son inspection terminée, il s'est acharné sur une peau de morse

pour enlever la graisse qui y est restée adhérente, et, cette collation

terminée, s'est acheminé vers les carcasses abandonnées sur le rivage.

Johansen me donne l'éveil au moment où il arrive près de ces débris.

L'animal est si occupé à arracher les lambeaux de chair restés autour

des os que je me glisse tout près de lui, sans qu'il prenne l'alarme.

J'aurais pu le toucher du canon de mon fusil, quand, entendant le bruit

de mes pas, il lève la tête et m'aperçoit. Immédiatement il lâche sa

proie en me lançant un regard de défiance; au même instant, je lui

envoie une décharge dans le nez. Après avoir secoué la tête, et vomi un

flot de sang, notre ours s'enfuit, sans paraître le moins du monde gêné

par ma balle. En toute hâte, je veux recharger; impossible d'extraire la

douille. Pendant que je m'efforce de la faire sauter avec mon couteau,

l'animal s'arrête et, se tournant de mon côté, fait mine de vouloir

m'attaquer. Enfin, je réussis à lui envoyer une nouvelle décharge, mais

la bête a la vie dure. Il ne faut pas moins de cinq balles pour la tuer.

Après chaque coup, il tombe, puis se relève immédiatement après.

Maintenant que nous avons des vivres et du combustible en quantité

suffisante pour la retraite, nous commençons nos préparatifs de départ.

Tout d'abord, nous nous confectionnons de nouveaux vêtements avec nos

couvertures, et avec nos peaux d'ours, des gants, des chaussures et un

sac de couchage. Pour ces travaux, nous nous sommes procuré le fil

nécessaire en effilant la toile de plusieurs sacs. Du matin au soir,

sans trêve ni repos, nous tirons l'aiguille. La hutte est maintenant

transformée en un atelier de tailleur et de cordonnier. Tout en

travaillant, sans cesse nous songeons au pays et faisons des plans de

voyage. La persistance des taches sombres dans le ciel est un indice

favorable; très certainement une grande nappe d'eau doit se trouver dans

le sud-ouest. Nous pourrons donc faire en _kayak_ une bonne partie du

trajet jusqu'au Spitzberg.

Les visites presque quotidiennes de pétrels arctiques (_Procellaria

glacialis_) et de pagophiles blanches (_Larus eburneus_) sont également

un indice du voisinage de l'eau libre. Les premières pagophiles blanches

arrivèrent le 12 mars et, de jour en jour, devinrent plus abondantes.

Les mouettes bourgmestres (_Larus glaucus_) étaient également très

nombreuses. Sans manifester la moindre crainte, elles venaient

s'installer sur le toit de notre habitation et picoraient tous les

détritus et tous les morceaux de viande ou de lard qu'elles trouvaient

aux alentours. Pendant l'hiver, les renards avaient fait un continuel

sabbat au-dessus de nos têtes. Loin de nous importuner, ce bruit nous

était agréable. Il rendait notre solitude moins pénible et nous

rappelait la présence d'êtres vivants à côté de nous. Parfois, lorsqu'à

moitié endormis, nous entendions ces animaux sauter au-dessus de nos

têtes, nous avions l'illusion de nous croire dans un bon lit, et nous

nous imaginions que le tumulte provenait des rats qui se livraient à une

sarabande dans le grenier de la maison. Lorsque le jour revint, les

renards disparurent pour aller s'établir sur les rochers voisins, où la

présence de milliers de guillemots leur assurait une vie facile. Les

mouettes les remplacèrent sur notre toit, sans nous apporter les

agréables illusions que nous avaient causées leurs prédécesseurs.

Souvent ces oiseaux étaient si bruyants qu'ils nous réveillaient. Pour

avoir un peu de tranquillité, nous devions les effrayer en frappant sur

le toit, ou même en sortant brusquement de notre abri, mais, dix minutes

plus tard, ils revenaient à leur place favorite.

_3 mai._--Les visites d'ours deviennent de plus en plus fréquentes. Le

18 avril, nous en avons vu un se promener sur la plage. Le lendemain, un

second est venu rôder autour de la hutte. Aujourd'hui, Johansen réussit

à abattre un de ces animaux, et la nuit dernière, deux plantigrades ont

inspecté notre dépôt. A la vue du traîneau dressé en l'air qui nous sert

de cage aux thermomètres, ils ont pris prudemment la fuite.

Le 9 mai, pendant notre déjeuner, nous entendons au dehors les pas d'un

ours. Craignant qu'il ne vienne à dévorer notre provision de graisse,

nous nous décidons à le tuer. Dorénavant nous n'abattrons ces animaux

que lorsqu'ils s'attaqueront à nos magasins. Nous avons plus de vivres

qu'il ne nous est nécessaire, et il est prudent de ménager nos

cartouches. Quel malheur de ne pouvoir emporter toutes ces belles peaux!

L'heure du départ est proche et chaque jour nous travaillons avec ardeur

à nos préparatifs. La réfection de notre vestiaire terminée, nous

abandonnons avec regret nos guenilles, comme lorsque l'on se sépare de

vieux serviteurs. Elles nous ont rendu de si grands services! Ces

haillons sont tellement saturés d'huile qu'ils pèsent, au moins, le

double ou le triple de leur poids primitif. Si on les tordait, ils

laisseraient écouler de quoi remplir une petite lampe. Quelle agréable

sensation d'enfiler un pantalon neuf, souple et relativement propre.

[Illustration: JOHANSEN TRAVAILLANT ASSIS DANS LE SAC DE COUCHAGE]

_16 mai._--Encore des ours, une mère et son enfant. Nous avons une telle

abondance de vivres, qu'il est absolument inutile de tuer ces animaux,

mais il sera amusant de les approcher pour observer leurs allées et

venues, et, en même temps, utile de les effrayer pour qu'ils nous

laissent en paix la nuit prochaine. A notre vue, la mère se met à

grogner, et de suite bat en retraite, poussant devant elle son enfant.

De temps à autre, elle s'arrête pour se retourner et observer notre

marche. Une fois sur le bord du fjord, la famille s'engage lentement au

milieu des _hummocks_, la mère en tête frayant le passage à son

nourrisson. Sur ces entrefaites j'arrive à quelques pas de la petite

troupe; aussitôt l'ourse se dirige de mon côté dans une attitude

menaçante, approche tout près de moi, renifle bruyamment, et ne se

retire qu'après s'être assurée que sa progéniture a maintenant un peu

d'avance. Immédiatement je repars en avant, et, en quelques rapides

enjambées, rejoins l'ourson. La mère recommence alors la même manœuvre

pour dégager son petit et assurer sa retraite. Elle a évidemment le plus

vif désir de se jeter sur moi, mais avant tout elle songe à la sécurité

de son enfant, et, dès qu'il a gagné un peu de terrain, elle repart. Une

fois arrivée sur le glacier, la mère passe en avant pour montrer le

chemin à son enfant. La pauvre petite bête ne pouvant marcher rapidement

dans la neige, elle le pousse devant elle, tout en surveillant

attentivement mes pas et démarches. Sa sollicitude maternelle est

vraiment touchante.

Une activité fébrile règne dans la hutte. Nous brûlons du désir de nous

mettre en route, et nos préparatifs sont loin d'être terminés. Ah! si

nous avions seulement à notre disposition les magasins du _Fram_. A

bord, deux ou trois choses seulement manquaient; ici, en réalité, tout

nous fait défaut. Nous sommes réduits aux seules ressources de notre

ingéniosité. Que ne donnerions-nous pas pour une boîte de biscuits de

chiens, dont il y a tant à bord? Où trouver tout ce dont nous avons

besoin?

«Pour une expédition en traîneau, on doit se munir de vivres

nourrissants sous un petit volume, variés autant que possible, de

vêtements tout à la fois chauds et légers et de véhicules solides et

pratiques.» Ainsi s'exprime le _Manuel de l'explorateur arctique_. Le

trajet qui nous reste à parcourir est relativement court, il est vrai;

néanmoins il est nécessaire de prendre certaines mesures de précaution.

Au début de l'hiver, nous avions enterré le restant de nos conserves en

vue du voyage de printemps. Aussi, en ouvrant le précieux dépôt, quelle

n'est pas notre déception de trouver toutes ces excellentes provisions

gâtées par l'humidité. Notre farine, notre excellente farine, est

moisie, le chocolat complètement dissous et le pemmican corrompu. Nous

sommes obligés de tout jeter, sauf une petite quantité de farine de

poisson, et quelques morceaux de pain moisi. Pour le sécher et en même

temps pour le rendre plus nourrissant, nous le faisons bouillir dans

l'huile. Après cette préparation, il devint excellent, et, dans les

grandes occasions ou lorsque les autres vivres vinrent à nous manquer,

ce fut pour nous un précieux régal. Le temps est malheureusement trop

humide et trop froid pour préparer de la viande séchée avec la dépouille

de nos ours. Il faut donc nous décider à emporter, comme vivres de

campagne, autant de viande et de lard crus que nos embarcations pourront

en contenir.

Notre matériel de cuisine est très primitif; il consiste tout simplement

en un pot que nous faisons chauffer sur une sorte de brasero, alimenté

avec de l'huile de morse. Pour transporter ce combustible, nous

emporterons trois boîtes qui ont précédemment contenu du pétrole. Si ces

provisions de bouche et de chauffage ne sont pas précisément légères,

elles offrent l'avantage de pouvoir être remplacées en cours de route.

Sans aucun doute nous rencontrerons en abondance ours, morses et

phoques, dans la région que nous allons parcourir.

Nos traîneaux, que nous avons dû couper pour pouvoir les charger

facilement sur les _kayaks_, sont maintenant très incommodes pour le

transport des embarcations. Sur ces véhicules, les canots ne se trouvent

plus soutenus que dans leur partie médiane et leurs extrémités

heurteront à chaque pas les aspérités de la glace. Si, dans notre trajet

vers le Spitzberg nous avons la mauvaise chance de trouver la mer fermée

et d'être obligés de haler les _kayaks_ à travers la banquise, ils

pourront subir des avaries qui peut-être seront irréparables. Pour les

protéger, nous les enveloppons de peaux d'ours et élevons le siège des

traîneaux, afin qu'ils soient moins exposés aux chocs contre les

protubérances de la glace. Malheureusement, pour ce travail d'emballage,

les cordes nous font défaut; non sans peine, nous réussissons à les

remplacer par des lanières en peau d'ours et de morse.

Nous avions refait, ai-je déjà dit, notre vestiaire. Très

inexpérimentés, dans l'art de la coupe et de la couture, nous dûmes

consacrer un temps très long à ce travail. Peu à peu, nous devînmes plus

adroits; finalement, le résultat de nos efforts fut très satisfaisant.

Nos vêtements avaient fort bon air, et nous paraissaient presque

élégants. Pour leur conserver leur fraîcheur, nous les gardâmes

précieusement pour ne les revêtir que le jour du départ. Johansen

parlait même de ne mettre les siens que lorsque nous arriverions en vue

d'un pays habité. «Je conserverai mes habits neufs jusqu'au jour de

notre retour en Norvège; à aucun prix je ne veux débarquer dans une

tenue de pirate, disait mon excellent camarade.»

Restait maintenant à nous confectionner une tente. Après la campagne de

l'an dernier, celle que nous avions emportée n'était plus qu'une loque

que, pendant l'hiver, les renards avaient achevé de mettre en pièces.

Pour nous abriter, nous imaginâmes de dresser nos traîneaux face l'un à

l'autre et, sur ces piliers d'un nouveau genre, de placer les _kayaks_ à

hauteur d'homme. Autour on entasserait des murs de neige et on

couvrirait le tout de nos deux voiles étendues sur les _ski_ et les

bâtons. Grâce à cette combinaison nous pûmes nous ménager une sorte de

tente. Elle était loin d'être confortable, surtout pour les

chasse-neige, mais c'était au moins un abri.

La partie la plus importante de notre équipement consistait dans nos

armes à feu. Nous les avions heureusement conservées en bon état. Avant

le départ, nous les astiquons et les huilons; pour les tenir propres

pendant le voyage, il nous reste encore une petite provision de

vaseline. Nous possédons cent cartouches à balle et cent cinquante à

plomb. Avec un pareil stock de munitions, nous pourrions encore passer

plusieurs hivers sans crainte de mourir de faim et de froid.

Vers le pôle · 第 26 / 37 题