_24 juillet._--Terre en vue! Pour la première fois, depuis deux ans,
nous voyons quelque chose s'élever au-dessus de l'horizon blanc de la
banquise. Une nouvelle vie commence pour nous.
La terre! Depuis combien de temps l'espoir de cette découverte
hante-t-elle notre cerveau? Maintenant, elle nous apparaît comme une
vision lointaine, pareille à un nuage que le vent va chasser.
Depuis longtemps elle est en vue sans que nous ayons pu la reconnaître
avec certitude. A plusieurs reprises, du camp de l'Attente[33], j'avais
cru distinguer, au loin, des champs de neige s'élevant au-dessus de la
grande monotonie glacée; puis, ne découvrant aucun point noir dans cette
bande de satin, je l'avais prise pour un nuage. A chaque instant, elle
me semblait changer de forme, sans doute par suite de la réfraction;
pourtant toujours elle était visible à la même place, avec le même
profil.
[33] Nom donné par le Dr Fr. Nansen au campement du 22 juin au 22
juillet.
Maintenant l'espoir nous est revenu; la glace est terriblement difficile
cependant. Toujours des amoncellements de blocs, hauts comme des
montagnes, et, entre ces accidents de terrain, des vallées et des
ravins. Heureusement nos embarcations sont en excellent état. Quand le
passage nous est coupé par des chenaux, nous mettons à l'eau les
_kayaks_ et, en quelques instants, nous arrivons sur l'autre rive.
Hier matin, tandis que je marchai en tête du convoi, Johansen, du sommet
d'un _hummock_ qu'il avait gravi pour examiner la banquise, aperçut à
l'horizon une traînée noire; pensant que ce n'est qu'un nuage, il n'y
faisait aucune attention. Un peu plus tard, voyant cette même tache
foncée au milieu d'un stratus blanc, je l'examinai à la lunette. Au
premier coup d'œil, j'ai la grande joie de distinguer un vaste champ de
neige moucheté de pointements rocheux. Plus loin, à l'est, je découvre
une seconde terre également couverte de neige, en partie masquée par un
brouillard blanc dont la forme change à chaque instant. Elle est
beaucoup plus grande et plus haute que la première. Je m'attendais à un
spectacle autrement grandiose. Je rêvais de pics élancés se dressant au
milieu de glaciers éblouissants. C'était fou de ma part; ici la terre ne
peut être que couverte de neige.
Ces îles paraissent tout près; très certainement, pensons-nous, nous les
atteindrons demain soir. Johansen partage mon sentiment; il est même
d'avis de poursuivre, sans arrêt, notre chemin pour atterrir
aujourd'hui. Hélas! treize jours devaient s'écouler avant que nous
pussions fouler la terre, treize jours d'un long et pénible labeur à
travers la banquise.
Après cela, la tente est dressée. Afin de célébrer l'heureux événement,
un vrai festin sardanapalesque est servi: un ragoût de pommes de terre,
les dernières! Depuis longtemps nous les conservons pour cette
circonstance; nous y ajoutons du pemmican, de la viande d'ours et de
phoque séchée, puis des langues d'ourson. Le second service comprend de
vieilles croûtes frites dans de la graisse et un morceau de chocolat.
_24 juillet._--Ce matin, lorsque Johansen sort pour aller, chercher
l'eau nécessaire à la cuisine, de suite il monte sur l'_hummock_ le plus
voisin pour examiner notre terre. Elle est beaucoup plus proche qu'hier;
très certainement nous y arriverons avant ce soir. Dans l'ouest, au S.
60° O. du compas, j'aperçois une troisième île, pareille aux autres,
mais beaucoup plus basse sur l'horizon, par suite située beaucoup plus
loin. La terre du Prince-Rodolphe, comme nous le reconnûmes plus tard.
Nous poursuivons notre route à travers la banquise toujours accidentée
et toujours découpée de canaux et de ravins. Progrès très lents.
_27 juillet._--Hier et cette nuit, vent de sud-sud-ouest (du compas).
Sous la poussée de la brise, notre radeau de glace semble maintenant en
dérive vers l'est, peut-être allons-nous passer en dehors des îles en
vue.
Sans notre sac de couchage, notre lit nous semble bien un peu froid et
dur. Nous essayons d'abord de dormir sur nos couvertures et nos _ski_.
Ces lames de bois nous brisent les os! Nous nous étendons alors sur la
glace, mais cette couche n'est pas précisément chaude. Quand nous aurons
un bon matelas, nous saurons l'apprécier.
_29 juillet._--A trois heures du matin, la pluie nous oblige à faire
halte. L'étape n'a été que de neuf heures. Avant d'avoir trouvé un
emplacement pour la tente, nous sommes complètement trempés. Toute la
journée, nous restons au bivouac pour nous sécher. Plus tard, le vent
ayant sauté à l'ouest, la pluie cesse; aussitôt après en route. Si une
nouvelle averse survient, nous devrons nous arrêter pour nous mettre à
l'abri. N'ayant plus un vêtement de rechange, il devient nécessaire de
prendre des précautions pour être mouillés le moins possible. Il n'est
pas, en effet, précisément agréable de coucher sur la glace sans un fil
sec sur le dos.
_30 juillet._--Nos progrès sont extrêmement lents; néanmoins, sans nous
décourager, nous poursuivons toujours notre marche. Aujourd'hui je
souffre d'un lumbago; il me faut toute mon énergie pour me tenir debout.
Dans les endroits difficiles, Johansen doit m'aider à haler mon
traîneau. Je puis à peine marcher.
_31 juillet._--La banquise disloquée est absolument impraticable. Les
chocs continuels des _floes_ ont désagrégé ces blocs, et toutes les
nappes d'eau se trouvent maintenant remplies d'une bouillie de petits
glaçons. Impossible d'y lancer les _kayaks_; au premier coup de pagaie
les coques seraient crevées par les aiguilles de glace. Pour traverser
les canaux, nous construisons des ponts flottants de glaçons ou
transformons des blocs en bacs. Nos progrès sont lents.
Mon rhumatisme ne veut pas lâcher prise. Je suis littéralement fourbu,
incapable de tout effort. Johansen doit faire à lui seul toute la
besogne; il va en avant reconnaître le terrain, puis revient chercher
les deux traîneaux. Mon excellent camarade prend soin de moi comme d'un
enfant, faisant tout pour soulager ma fatigue. Ce cher garçon a,
aujourd'hui, double travail, et il ne sait quand cela finira.
_1er août._--La banquise devient de plus en plus difficile. Pour comble
de malheur, le vent du sud nous a éloignés de terre. Nous avons dérivé
évidemment vers l'est. L'île la plus occidentale, hérissée de pontements
rocheux, n'est plus en vue.
Toujours des mouettes de Ross. Peut-être ont-elles leurs places de ponte
sur ces îles.
Aujourd'hui, je vais mieux et ne paralyserai plus notre marche. Cette
indisposition met bien en évidence les dangers de notre position. Si
l'un de nous était sérieusement malade, ce serait certainement la fin.
_2 août._--Décidément, jamais nous n'arriverons au bout de nos
tribulations. Une difficulté est à peine vaincue qu'une autre surgit
aussitôt. Je vais bien maintenant, la glace est relativement plus plane
qu'hier; nous pourrions donc avancer rapidement vers la terre, si le
vent et le courant ne nous entraînaient vers le large. Ces deux
ennemis-là sont invincibles. Nous sommes actuellement poussés dans le
sud-est; la pointe nord de la terre se trouve juste à l'ouest de nous.
Position: 81°36′ Lat. N.
[Illustration: NOS PROGRÈS SONT EXTRÊMEMENT LENTS]
Peut-être cette dérive s'arrêtera-t-elle, ou, peut-être plus tard, nous
reportera-t-elle plus près de terre, c'est mon dernier espoir. Les
canaux sont couverts de jeune glace, donc impossible d'y risquer les
_kayaks_. Si maintenant nous allions être poussés vers le nord, alors ce
serait la fin!
_3 août._--Un terrible labeur. Nos progrès sont à peine sensibles.
Malgré tout, nous réussissons à avancer vers le but. Avec cela plus de
nourriture pour les chiens! Hier les pauvres bêtes ont dû se contenter
d'un petit morceau de graisse.
_4 août._--La traversée des canaux est un véritable travail d'Hercule.
Souvent nous parcourons plusieurs centaines de mètres en sautant de bloc
en bloc, avec les véhicules à la traîne derrière nous. A chaque instant
nous risquons de tomber à l'eau.
Pour vous donner une idée de la banquise, représentez-vous un empilement
d'énormes glaçons séparés, tantôt par des trous remplis de neige molle
et d'eau, tantôt par de larges étangs. Une suite de montagnes russes
branlantes; après une colline, un ravin; bref un terrain formé de blocs
inégaux entassés dans le désordre le plus extravagant. Nulle part la
moindre plaque unie, où l'on pourrait dresser la tente et attendre; avec
cela un brouillard épais.
Après une marche terrible, nous atteignons un canal que nous nous
disposons à passer en _kayak_.
Après avoir nettoyé la rive de la «jeune glace» qui y adhère, j'amène
mon traîneau sur le bord. Pendant que je le retiens pour l'empêcher de
glisser, j'entends, tout à coup, un souffle puissant derrière moi, puis
un appel de Johansen qui vient de retourner en arrière chercher son
véhicule. «Prends vite le fusil,» crie mon compagnon. Je me retourne
aussitôt et qu'aperçois-je? Johansen renversé, se défendant à
grand'peine contre un ours énorme. En voulant saisir le fusil placé dans
son étui sur l'avant de mon canot, le _kayak_ me glisse entre les mains
et glisse dans l'eau. Ma première pensée est de sauter dans le canot et
de tirer l'ours de là. Mais je reconnais de suite combien il sera
difficile de viser sûrement l'animal. En toute hâte je ramène le _kayak_
vers la rive pour prendre mon arme; tout entier à cette besogne, je n'ai
pas le temps de regarder autour de moi. «Dépêche-toi si tu veux arriver
à temps, surtout vise bien!» me crie Johansen, Enfin, je tiens mon arme,
l'ours est à deux mètres de moi, prêt à mettre en pièces Kaïfas. Je vise
attentivement l'animal suivant la recommandation de Johansen, et lui
envoie une balle derrière l'oreille; du coup l'énorme bête tombe morte
entre nous deux.
[Illustration: «NANSEN! VISE BIEN.»]
L'ours a dû nous suivre comme un chat, et, en se dissimulant derrière
les blocs de glace, a pu nous approcher sans éveiller notre attention,
tandis que nous étions occupés à briser la «jeune glace» sur le bord du
chenal. Lorsque Johansen revint en arrière chercher son traîneau, il se
trouva nez à nez avec l'animal tapi près de son _kayak_. Tout d'abord,
il crut que c'était Suggen. Avant d'avoir eu le temps de reconnaître sa
méprise, il reçut sur la tête un coup qui lui fit voir mille chandelles
et tomba sur le dos. Mon camarade entama alors une partie de boxe avec
son assaillant, puis, le saisissant par le cou, essaya de le maintenir.
Furieux de cette résistance, l'ours se disposait à allonger à Johansen
un vigoureux coup de dent. C'est alors que mon ami prononça ces paroles
absolument mémorables pour un homme en pareille posture: «Nansen, vise
bien!» Comme s'il se fût douté de ce que je lui préparais, l'ours
suivait tous mes mouvements, et en même temps se gardait de nos chiens.
Grâce à leur diversion, Johansen put se relever et échapper, pendant que
Suggen recevait un formidable coup de griffe. Une fois mon camarade
debout, il se précipita vers son _kayak_, et, tandis que je tirai
l'animal, saisit son fusil. Johansen sortit de cette aventure dramatique
sans autre dommage qu'une légère blessure à la main et des balafres à la
joue gauche.
A peine notre ennemi est-il tombé que nous apercevons deux oursons qui,
du haut d'un _hummock_, attendaient le résultat de la chasse maternelle.
A mon avis, ils ne valaient pas le sacrifice d'une cartouche, malgré
leur taille respectable. Johansen ne partageait pas mon opinion. «La
chair de ces animaux est si délicate! Il fallait en tuer au moins un.»
Il se mit donc à leur poursuite, mais dut bientôt renoncer à son
entreprise, pour ne pas perdre un temps précieux. Pendant que nous
dépeçons notre prise, les deux oursons reviennent rôder autour de nous
en poussant des cris lamentables. Nous régalons nos chiens, avalons en
hâte une bonne portion de viande crue, et après avoir chargé les gigots
dans les _kayaks_ poursuivons notre route.
La banquise est très difficile; à chaque pas, de larges canaux remplis
de petits glaçons serrés les uns contre les autres. Véritablement c'est
à renoncer à la lutte. Au milieu de cet amas de plaques peu résistantes
se dresse un vieux _floe_, hérissé de collines entre lesquelles
s'étendent de jolies petites nappes d'eau. Une île de glace. Du haut
d'un de ces monticules, j'aperçois une large nappe d'eau libre
s'étendant devant un des glaciers de la terre la plus proche. Enfin,
nous allons peut-être sortir d'embarras; jusque-là la glace n'a pas
belle apparence. Les oursons nous suivent toujours, troublant de leurs
lamentations le grand silence de ce désert. Si nous en avions le temps,
nous irions mettre un terme à leur douleur; ce serait plus humain.
_6 août._--Hier soir, au moment du départ, le glacier vers lequel nous
nous dirigeons semblait tout près; encore un effort, peut-être
atteindrons-nous la terre à la fin de l'étape. Dans cette espérance,
nous partons, résolus à vaincre tous les obstacles, mais préparés à une
nouvelle défaite. Après cinq mois si remplis de désillusions, nous
savons les décevances de ce travail incessant sur la banquise. Des
canaux remplis de petits glaçons (_crash_), des chaînes de monticules
d'étroits et profonds ravins pleins de neige et d'eau; n'importe, nous
avançons toujours. Après cela, la glace devient plus unie. Nous
approchons rapidement du but. Nous nous attelons aux traîneaux, et,
barbotant dans l'eau et dans la neige, escaladant les monticules, puis
dégringolant dans les ravins, nous poussons vigoureusement en avant.
Nous sommes trempés des pieds à la tête, mais qu'est-ce cela! La
victoire est prochaine! Voici maintenant des nappes de glace unie; nous
prenons le pas de course. La buée noire qui indique la position de l'eau
libre monte de plus en plus dans le ciel: encore un effort et nous
arriverons au but. De tous côtés des traces d'ours. Ces animaux sont
aussi abondants que peu farouches dans ces parages, où ils n'ont pas
encore appris à redouter l'approche de l'homme. Bientôt nous aurons fait
leur éducation à cet égard. La nuit dernière un de ces plantigrades est
venu rôder autour de la tente, mais nous n'avons pas de temps à perdre à
la chasse. D'ailleurs, actuellement notre garde-manger est bien garni.
Notre marche désespérée en avant me rappelle mes souvenirs classiques.
Comme pour les Dix mille de Xénophon, la mer est pour nous le salut, la
fin des souffrances et des labeurs, et, comme ces braves soldats, nous
ne pouvons nous empêcher de crier: «La mer! la mer!» à la vue de l'eau
libre. Après une marche de cinq mois sur la banquise interminable, le
moment de la délivrance est venu.
Devant nous s'étend la nappe noire de l'eau parsemée de glaçons d'une
blancheur éblouissante; plus loin, un glacier élève sa falaise
marmoréenne au-dessus de l'étendue des flots libres. Finies toutes les
tribulations, toutes les désespérances, le chemin de la patrie s'ouvre
maintenant devant nous! Lorsque j'atteins la lisière de la glace, je
lève mon chapeau en l'air et fais signe à Johansen. Hurrah! trois fois
hurrah! Non, aucune expression ne peut dépeindre l'impression ressentie
devant ce spectacle. C'est celle du retour à la vie après de longues
semaines d'affres et d'angoisses!
Au moment de notre arrivée sur le bord de la mer, un phoque apparaît.
Tant mieux, nous n'aurons pas la crainte de mourir de faim dans ces
parages.
Aussitôt nous nous occupons de gréer les _kayaks_. Nous attachons les
canots bord contre bord et disposons sur le pont les deux véhicules,
l'un à l'avant, l'autre à l'arrière. Il eût été préférable de faire
route isolément, chacun dans son canot, si les traîneaux placés à
l'avant de l'embarcation n'avaient entravé le maniement de la pagaie.
Les chiens ne peuvent prendre place sur notre esquif; il faut donc nous
séparer de ces vaillants compagnons. Les pauvres animaux, partout et
toujours, ils nous ont suivis avec une fidélité inaltérable; maintenant
que les temps sont devenus meilleurs, nous devons les abandonner. Cette
pensée attriste notre joie; non, en vérité, je ne puis me résoudre à
cette nécessité. Mais la vie a ses exigences barbares. Il faut en finir.
Je tue Suggen, le chien de Johansen, et mon camarade se charge de
Kaïfas, le dernier survivant de mon attelage. Après cette triste
exécution, nous sommes parés pour le départ.
Les _kayaks_ dansent gaiement sur l'eau; de petites vagues clapotent
contre la coque avec un bruissement joyeux. Depuis deux ans, nous
n'avons pas vu une pareille étendue d'eau libre. Nous hissons la voile
et nous dirigeons rapidement vers cette terre, objet de nos ardents
désirs depuis de longs mois. Après s'être frayé un passage de vive
force, pas à pas, mètre à mètre, à travers une banquise formidable,
quelle agréable sensation de se sentir glisser rapidement sur la surface
molle de la mer.
[Illustration: SUR LE CHEMIN DU SUPPLICE]
Le soleil brille; le brouillard qui nous a un instant dérobé la vue de
la terre s'enlève, découvrant un glacier ruisselant de lumière. C'est la
plus joyeuse matinée que j'aie jamais vécue. Devant ce courant de glace,
terminé au-dessus de la mer par une falaise haute de 18 à 20 mètres,
tout débarquement est impossible. Le glacier paraît animé d'un très
faible mouvement; l'eau a creusé une longue voûte à sa base, et de sa
paroi terminale ne se détache aucun bloc. La partie supérieure de la
nappe est plane et ne semble déchirée par aucune crevasse. Sur toute sa
longueur, la falaise frontale présente une stratification
particulièrement nette. Devant ce glacier un courant de marée porte dans
l'ouest et nous pousse promptement dans cette direction. Le soir,
impossible de trouver un emplacement pour camper sur la terre ferme,
force nous est de dresser la tente sur un glaçon.
_7 août._--Pendant la nuit, la glace s'est fermée autour de nous. Je ne
sais comment nous sortirions de cette impasse si, à l'ouest, il n'y
avait encore une grande étendue d'eau libre. Après avoir halé nos canots
et nos bagages à travers un bout de banquise nous parvenons sans grand
effort à cette nappe d'eau. A l'aide de bâtons et de fragments de _ski_,
nous fabriquons des pagaies bien préférables à celles en bambou, garnis
de toile à voile, que nous avons emportés; notre marche sera plus rapide
avec ces engins relativement perfectionnés. Comme la vie est maintenant
agréable! Sans nous donner aucun mal, assis dans nos embarcations, nous
faisons de rapides progrès.
Brouillard très intense, impossible de distinguer nettement le paysage;
nous reconnaissons cependant que la nappe devient de plus en plus large
et s'épanche bientôt en un immense bras de mer, s'étendant dans le
sud-ouest, parallèlement à la côte. Une brise fraîche de nord-nord-est
souffle et soulève bientôt de grosses vagues qui brisent sur notre
bachot. Nous sommes complètement trempés par les embruns; la position
n'est pas précisément agréable.
Dans la soirée le campement est établi sur le bord de la banquise; juste
à ce moment la pluie commence à tomber. Il était temps d'avoir un toit
sur la tête.
_8 août._--L'étape débute par le halage des traîneaux et des _kayaks_ à
travers un «champ[34]» qui, durant la nuit, a dérivé en travers de notre
route. Pendant cette opération, j'ai la mauvaise chance de tomber à
l'eau; toute la journée je dois conserver sur le dos des vêtements
mouillés.
[34] Nappe de glace généralement compacte. (_N. du trad._)
Au prix d'un effort nous atteignons de nouveau l'eau libre. Un peu plus
loin le passage se trouve bloqué; encore une fois le portage des
embarcations devient nécessaire. La brise de nord-est a poussé la glace
contre la côte; d'après l'apparence du ciel, les bassins d'eau libre que
nous avons traversés hier doivent être aujourd'hui bloqués. Un jour plus
tard, nous étions de nouveau pincés dans la glace.
[Illustration: NAVIGATION A LA RAME A TRAVERS LES CANAUX]
Dans l'après-midi, nous pouvons faire route à la voile. La brise tombe
ensuite, il faut reprendre les pagaies pour vaincre un courant très
violent qui nous rejette en arrière.
Le brouillard nous masque toujours la vue de la terre. Je n'ai pu encore
reconnaître notre position et suppose que nous devons nous trouver sur
la côte ouest de l'archipel François-Joseph.
_9 août._--Nous gravissons la coupole de glace qui recouvre l'îlot près
duquel nous avons campé. Lorsque nous arrivons au sommet, la brume se
lève. Grâce à cette éclaircie, je puis distinguer les contours des
terres. Il y a là simplement un archipel, formé de quatre îles, auquel
je donne le nom de Hvidtenland (Pays Blanc). La plus orientale, l'île
Eva, ainsi baptisée en l'honneur de ma chère femme, est la plus grande;
la seconde, l'île Liv,--le nom de ma fille,--plus petite, montre deux
saillies rocheuses, les deux points que nous avons d'abord aperçus. Sur
la côte nord-ouest apparaît un lambeau de terrain dépouillé de
glaciation. Peut-être est-ce là que les mouettes de Ross, si abondantes
depuis deux jours, ont leurs places de ponte. A l'ouest de cette terre,
s'ouvre un long fjord ou détroit, couvert de glace, bordé à l'ouest par
un troisième îlot, l'île Adélaïde, celui sur lequel nous sommes. Le long
de cette côte sont amoncelés d'énormes blocs, provenant probablement du
_velage_[35] des glaciers, contre lesquels les pressions ont entassé de
gros glaçons de mer. Tous ces débris, agglutinés par la gelée, forment
une masse très compacte, qui se confond avec les glaciers. Hier, nous
avons aperçu, au nord de l'île Adélaïde, un _iceberg_ de taille moyenne.
Une quatrième terre beaucoup plus grande que les îles Liv et Adélaïde
est en vue dans le sud, probablement l'île Freeden signalée par Jules
Payer. Elle semble entièrement recouverte par un glacier. Entre les
différentes îles, et, à perte de vue dans le sud-est et l'est, la mer
est couverte de «glace de fjord[36]» absolument plate; dans cette
direction aucune terre n'est visible.
[35] On donne le nom de velage à la rupture du front des glaciers
atteignant le niveau de la mer. (_N. du trad._)
[36] Glace tabulaire, relativement épaisse, formée sur la nappe des
fjords et des baies. (_N. du trad._)
De trois heures de l'après-midi à huit heures du soir, nous naviguons;
ensuite halage des embarcations à travers un «champ» de glace; puis,
nouvelle navigation jusqu'à ce qu'une seconde barrière nous arrête. Le
courant nous est contraire. Dans ces conditions, mieux vaut camper et
attendre.
_10 août._--Un bout de navigation, un portage, après quoi, de nouveau, à
la rame; toute la journée cela continue ainsi. Nous rencontrons une
troupe de morses couchée sur un glaçon. Aucune crainte de mourir de
faim, avec une pareille abondance de gibier. Nous avons suffisamment de
vivres, donc inutile de perdre notre temps à la chasse.
L'horizon est absolument bouché. Trompés par la brume, nous nous
engolfons dans une ouverture de la banquise côtière et ne reconnaissons
notre surprise qu'au fond de cette impasse. Plus loin, le courant nous
devient contraire; en même temps sur la surface absolument unie de la
mer se forme une couche de «jeune glace» très dangereuse pour les
_kayaks_. Dans ces conditions, nous prenons le parti de camper jusqu'à
dix heures du soir.
Dans toutes les directions, des pistes d'ours et d'oursons. Jamais de ma
vie je n'en ai rencontré autant. Tous les plantigrades de la région
doivent se donner rendez-vous ici.
Le Hvidtenland se trouve maintenant derrière nous, et devant nous
existent certainement d'autres terres. La banquise plate que nous
côtoyons doit être adhérente à quelque côte; malheureusement le
brouillard masque toute vue dans un rayon d'un mille.
_11 août._--Encore une fois la fastidieuse besogne du portage des
embarcations; après quoi, pendant quatre ou cinq heures, nous
poursuivons notre route à la rame.
Entre temps nous sommes attaqués par un morse. J'examinais l'horizon
lorsque tout à coup un de ces énormes amphibies vient souffler
bruyamment tout près de nous à la surface de la mer, en nous jetant un
regard féroce. Sans la moindre crainte, nous poursuivions notre route,
quand l'animal reparaît à côté de moi. Se dressant à moitié hors de
l'eau, le morse menace d'enfoncer ses terribles défenses dans nos frêles
embarcations. Au moment où je saisis mon fusil, il disparaît pour
recommencer aussitôt après la même manœuvre autour du _kayak_ de
Johansen. Si le monstre nous attaque, il faudra nous résoudre à lui
envoyer une balle. A plusieurs reprises, l'énorme bête vient à la
surface, puis replonge immédiatement après. A travers l'eau transparente
nous le voyons passer et repasser sous les canots. Craignant qu'il ne
fasse un trou dans la mince coque de ma périssoire avec ses défenses
pointues, nous agitons les pagaies pour essayer de l'effrayer et de le
maintenir à distance. Soudain, il se dresse de nouveau tout près du
_kayak_ de Johansen, plus furieux que jamais. Il n'y a pas à hésiter et
mon camarade lui envoie une balle droit dans le front. Le morse pousse
un rugissement terrible, fait la culbute et disparaît, laissant une
longue traînée de sang à la surface de la mer. Craignant une nouvelle
attaque, nous forçons de rames; nous ne sommes complètement rassurés que
lorsque nous apercevons notre ennemi loin derrière nous, à l'endroit où
il a plongé.
Nous avions oublié cet accident, quand soudain je vis Johansen, sauter
en l'air. Son _kayak_ avait évidemment reçu un choc violent sous la
quille. Peut-être quelque glaçon avait-il chaviré et était-il venu
heurter le canot; mais non, aucun bloc ne se trouvait dans le voisinage.
Pendant que j'examinais la mer, j'aperçus un morse dressé devant nous.
De suite je saisis mon fusil, il n'y avait pas une minute à perdre; ne
pouvant viser derrière l'oreille, la partie la plus vulnérable de
l'animal, je lui envoyai à tout hasard une balle dans le front.
Ce fut heureusement suffisant; du coup l'énorme bête s'affaissa inerte à
la surface de l'eau. Non sans peine nous parvînmes à pratiquer une
ouverture dans sa peau épaisse; après avoir découpé quelques tranches de
lard et de chair, nous poursuivîmes notre route.
A sept heures du soir, la renverse de la marée pousse les glaçons les
uns contre les autres et ferme le chenal. Maintenant, nulle part la plus
petite nappe d'eau libre. Au lieu de recommencer le pénible travail du
portage des kayaks à travers ce «champ», je prends le parti de camper
jusqu'à la marée suivante; sans aucun doute, elle disloquera cette masse
de glace.
En attendant, nous coupons les extrémités des traîneaux pour pouvoir les
placer séparément sur chaque canot. Désormais, nous pourrons naviguer
isolément, par suite beaucoup plus rapidement.
Pendant que nous nous livrons à ce travail, le brouillard se dissipe.
Devant nous apparaît une chaîne d'îles orientée du S.-E. du monde au
N.-N.-O. du monde. Toutes ces terres sont recouvertes de glaciers; çà et
là seulement quelques escarpements de rochers noirs percent le bord de
cette nappe immaculée.--Où sommes-nous? La solution de cette importante
question devient de plus en plus difficile. Après tout, peut-être nous
trouvons-nous sur la côte est de la terre François-Joseph. Cela nous
paraît du moins très vraisemblable. Dans ce cas, une longue distance
nous sépare encore du cap Fligely sur la terre du Prince-Rodolphe. Le
rideau de brume se lève de plus en plus, et nous ne pouvons résister au
désir d'éclaircir la situation. A chaque instant nous abandonnons notre
travail pour, grimper sur un _hummock_ voisin et examiner l'horizon.
_13 août._--La marée a déblayé le chenal. Faisant route chacun dans
notre canot, nous avançons rapidement. Nous parcourons cinq milles,
puis, de nouveau la passe se trouve fermée. Il est préférable d'attendre
encore une fois la renverse de la marée pour voir si le chenal ne
s'étend pas plus loin. Sinon, il faudra recommencer à haler les
embarcations et les traîneaux vers un canal que nous apercevons à
l'O.-N.-O. du monde, et qui, d'après la carte de Payer, serait le
détroit de Rawlinson. La glace ne s'ouvre pas; force nous est de nous
résoudre à ce travail.
[Illustration: UN ICEBERG A LA TERRE FRANÇOIS-JOSEPH]
_14 août._--Après un long portage à travers des _floes_ coupés de
canaux, nous arrivons à une nappe d'eau libre ouverte dans la direction
de l'ouest. Pendant quelque temps nous pouvons avancer à la rame. Après
cela, le passage nous est barré de nouveau par un amas de glace.
Les jours suivants nous poursuivons notre route, tantôt en portant les
embarcations, tantôt en naviguant. Nos progrès sont très lents. Les
traîneaux, après l'opération que nous leur avons fait subir, ne glissent
plus facilement, et les nappes d'eau libre deviennent de plus en plus
rares. A plusieurs reprises, nous faisons halte, comptant sur l'aide de
la marée pour déblayer la route; mais la glace demeure absolument
immobile. Dans ces conditions, je prends le parti de nous diriger vers
la terre la plus voisine. De ce côté, nous apercevons un _iceberg_ pris
dans la banquise, le bloc le plus élevé que nous ayons jamais rencontré.
Sa hauteur peut être évaluée à 15 ou 20 mètres[37]. Espérant avoir une
vue étendue du sommet de cette montagne de glace flottante, j'essaie de
l'escalader; au tiers de sa hauteur, la raideur de la pente m'oblige à
battre en retraite.
[37] Des icebergs de taille colossale ont, dit-on, été rencontrés
autour de la terre François-Joseph. Pendant tout notre séjour dans
cet archipel je n'ai observé aucun glaçon de cette catégorie. Celui
dont je signale la présence ici était le plus gros de tous ceux que
j'ai vus dans ces parages. Comparés aux icebergs du Grönland, ces
blocs étaient d'insignifiantes masses de glace.
Le soir, nous atteignons les îles, but de nos efforts. Pour la première
fois, depuis deux ans, nous avons la joie de fouler la terre ferme. Quel
plaisir de sauter d'un bloc[38] sur un autre, de pouvoir gambader à
notre guise! Au milieu de ces pierres, nous découvrons des fleurs, des
saxifrages, des pavots[39]. Pour fêter la prise de possession de ce
territoire hyperboréen, le drapeau national est hissé et un festin
préparé. Le souper se compose de pemmican et de nos dernières pommes de
terre. Nous l'avalons assis devant la tente, nous amusant à faire voler
le gravier sous nos pieds, absolument comme des enfants lâchés en
liberté.
[38] Des blocs de basalte à gros grains.
[39] _Papaver naudicaule_, _Saxifraga nivalis_ et _Stellaria_ (Sp.?).
Toujours la même énigme se pose à notre esprit. Où sommes-nous? Dans
l'ouest paraît s'ouvrir un large chenal, mais impossible de l'identifier
avec aucun de ceux indiqués sur la carte de Payer. Notre île, l'île
Houen, comme nous l'avons appelée, est un long amas morainique,
semble-t-il, orienté nord-sud (magnétique), constitué de blocs
généralement de grandes dimensions, reposant en plusieurs endroits sur
la roche en place. Ces blocs sont grossièrement arrondis et ne portent
aucune strie glaciaire. Dans l'ouest, nous distinguons une autre île, un
peu plus élevée, dont la côte présente une ancienne ligne de rivage
nettement marquée (_Strandlinie_); au nord, deux îlots et un «caillou».
[Illustration: ITINÉRAIRE DU DOCTEUR NANSEN A TRAVERS LA TERRE
FRANÇOIS-JOSEPH]
Tout d'abord, comme je l'ai dit plus haut, j'avais cru reconnaître dans
le chenal ouvert à l'ouest le détroit de Rawlinson; n'apercevant pas le
glacier de Dove qui borde ce bras de mer, je commence à douter de mon
identification. Peut-être sommes-nous sur la côte ouest de l'archipel
François-Joseph, et avons-nous longé, sans les voir, les terres
découvertes par Payer. Alors, comment n'avons-nous pas aperçu la terre
Oscar située par 82° et 52° de Long. Est.?
_16 août._--Bonne journée. Nous rencontrons une large étendue d'eau
libre; aussitôt l'espoir de regagner la Norvège nous revient. Pour
commencer l'étape, nous traversons la banquise reliant l'île Houen à
l'île Torup, la terre élevée située à l'ouest.
L'île Torup me semble un des endroits les plus charmants de la terre.
Une plage unie, ancienne ligne de rivage, toute semée de sub-fossiles,
lui fait une ceinture, autour de laquelle s'étend une nappe d'eau libre,
animée de troupes d'amphipodes. Au fond de la mer, on distingue des
mollusques et des oursins au milieu de forêts de laminaires et de fucus.
Sur les rochers qui dominent la rive, des centaines de guillemots nains
babillent joyeusement, tandis qu'à côté d'eux des bruants gazouillent
leurs chants plaintifs, en voletant de pierre en pierre. Soudain le
soleil brille à travers les nuages, illuminant tout l'espace d'une
clarté radieuse.
Sur la côte nord, une nombreuse colonie de mouettes bourgmestres (_Larus
glaucus_) s'est établie pour pondre. Des milliers d'oiseaux sont
installés avec leurs petits dans les anfractuosités des rochers. Pour
saisir sur le vif cette curieuse scène de famille, nous grimpons là-haut
avec notre appareil photographique.
[Illustration: A LA VOILE SUR LA MER LIBRE!]
Du sommet de la falaise, la vue embrasse la banquise que nous venons de
traverser. Jusqu'à l'horizon s'étend l'immense plaine blanche, linceul
de mort qui enveloppe sous sa lourde étreinte la mer tumultueuse.
Pendant des mois nous avons péniblement cheminé sur cette froide
étendue, et très loin dans ces «champs de glace», le _Fram_ est encore
captif.
J'avais commencé l'escalade du point culminant de l'île pour avoir une
vue d'ensemble sur la région environnante et pour reconnaître notre
position, lorsque la brume arriva de nouveau et encapuchonna les
sommets. Dans ces conditions, je dus me contenter de grimper un peu plus
haut que la colonie des mouettes, afin d'examiner la route que nous
devions suivre vers l'ouest... A quelque distance de notre île, apparaît
une vaste étendue d'eau libre, dont nous sommes séparés par un large
champ de glace.
Après cette excursion, nous nous remettons en route, en suivant un
chenal ouvert à une petite distance de la côte. En différents endroits
il est couvert d'une mince couche de glace. La moindre déchirure dans la
coque de nos _kayaks_ serait un malheur irréparable; aussi, par mesure
de prudence, abandonnons-nous ce canal pour nous diriger à travers la
banquise en halant les embarcations.
Après plusieurs heures de travail, nous voici, enfin, sur le bord de la
large nappe d'eau que nous avons aperçue du sommet de l'île Torup. A
perte de vue s'étend la mer libre; espérons que désormais nous ne serons
plus arrêtés par la glace. Au nord, une terre[40] s'élève en hautes
falaises de basalte couronnées d'une nappe de glace. De ce côté,
apparaît une longue ligne de côtes, hérissée de promontoires; tout au
loin, au milieu de ces rochers, bleuit un large glacier.
[40] La terre du Prince-Rodolphe, comme nous le reconnûmes plus tard.
... Nous longeons vers le sud une grande île couverte, elle aussi, de
glace. Au delà du cap qui se dresse au sud-ouest, qu'allons-nous
trouver? Passé ce promontoire, la côte s'infléchit-elle au sud? Plus
loin vers l'ouest n'existe-t-il plus de terre? A mesure que nous
approchons de cette falaise, notre émotion grandit. Notre sort va, en
effet, se décider dans quelques instants. Nous allons savoir si, cette
année, nous pourrons regagner la Norvège ou si nous serons contraints à
un nouvel hivernage... La distance se rapproche; encore quelques coups
de rames et nous doublons le promontoire. A la vue de la grande nappe
d'eau libre qui s'étend devant nous, un tressaillement inexprimable de
joie fait bondir nos cœurs. La côte s'infléchit vers le sud-ouest; nous
sommes donc sur la côte occidentale de l'archipel François-Joseph.
Au milieu de la carapace de glace qui couvre l'île, émerge une arête
absolument fantastique, tranchante et effilée comme une lame de couteau.
Jamais je n'ai vu aiguille plus escarpée; la roche, un basalte
prismatique, monte droite et élancée comme un fût de colonne.
Par la pente d'un couloir qui sillonne la montagne, nous nous élevons le
long de cette paroi vertigineuse, afin d'examiner le pays dans la
direction du sud. Tout à coup, j'entends une vive rumeur au-dessous de
nous. Quel n'est pas mon étonnement d'apercevoir deux renards en train
de se disputer un guillemot qu'ils viennent d'attraper. Ils se griffent
et se mordent sur le bord de l'abîme, au risque de culbuter dans le
précipice; mais de ce danger ils semblent n'avoir cure. Dès qu'ils nous
aperçoivent, immédiatement ils cessent la lutte, absolument interdits
par notre apparition, et incontinent s'enfuient chacun de leur côté.
Après cette digression, revenons à l'objet de notre ascension: la
reconnaissance du terrain. L'examen de l'horizon est très satisfaisant.
La mer paraît libre à perte de vue le long de la côte, dans la direction
de l'ouest. Le vent est favorable; aussi, quoique très fatigués,
prenons-nous la résolution de ne pas laisser échapper une circonstance
aussi favorable. Nous avalons à la hâte une collation, puis, après avoir
gréé les embarcations, nous partons. Nous naviguons ainsi toute la nuit,
et ne nous arrêtons pour camper que le lendemain matin. Le vent est
alors tombé. Nous pouvons nous reposer sans regret.
_24 août._--Les vicissitudes de cette vie ne prendront donc jamais fin!
La dernière fois que j'écrivais mon journal, j'étais plein d'espoir et
de courage; maintenant, depuis quatre jours et trois nuits, nous sommes
arrêtés par le mauvais temps et par un amoncellement de glace contre la
côte. Dans toutes les directions, des _hummocks_, des glaçons brisés et
entassés les uns sur les autres dans un désordre indescriptible. Le
courage est encore là; mais l'espoir de rentrer prochainement dans notre
chère patrie est depuis longtemps parti. Il n'y a plus à en douter; il
nous faudra passer encore un nouvel hiver dans ces contrées polaires.
Dans la nuit du 17 au 18, à minuit, nous avions quitté notre dernier
campement par un temps admirable. Au-dessus du soleil caché par un épais
rideau de nuages, l'horizon resplendissait dans le nord d'un
flamboiement purpurin, et, la mer, reflétant ces colorations
étincelantes, semblait une nappe de feu. Une belle nuit poétique!
Sur la surface de l'eau, polie comme un miroir, sans un seul bloc de
glace, les _kayaks_ glissaient rapidement. A chaque coup de pagaie,
l'eau bruissait doucement comme un faible murmure. On se serait cru en
gondole sur le Grand Canal. Ce grand calme avait quelque chose
d'inquiétant. Le baromètre baissait rapidement...
Nous faisions route vers le promontoire Clements Markham, situé au
sud-sud-ouest, à une distance de 12 milles, quand soudain la glace parut
devant nous, la maudite glace! ... Pensant que ce n'est qu'une nappe
disloquée entraînée par le courant, nous n'y prenons d'abord garde. A
mesure que nous approchons, la situation devient beaucoup plus grave. Il
y a là une banquise très compacte et très étendue dont nous ne pouvons
apercevoir la fin. Pour essayer de découvrir un passage, nous gravissons
un _hummock_. La vue n'est pas précisément encourageante. Devant le cap
Clements Markham s'étend au large un archipel, autour duquel la glace
est amoncelée en une nappe épaisse. Près de nous existent bien quelques
ouvertures, mais elles ne nous conduiraient pas loin. Notre seule chance
de salut est donc de suivre la glace côtière et de chercher dans cette
direction un chenal libre qui nous permettra de poursuivre notre route
vers le sud.
Tandis que nous ramons au milieu de petits glaçons, la coque de mon
_kayak_ reçoit en dessous un choc violent. La secousse ne peut être
déterminée par l'émersion subite de quelque bloc qui aurait basculé dans
le voisinage. Cette fois encore, nous sommes assaillis par les morses.
Un de ces animaux, d'une taille gigantesque, nage entre deux eaux
derrière moi. Tout à coup, il se retourne et se dresse comme pour se
lancer sur le _kayak_ de Johansen, qui navigue dans mon sillage.
Craignant que le monstre ne se jette sur son embarcation et ne la
défonce de ses solides défenses, il recule de suite pour avoir le temps
de saisir son fusil. En toute hâte, je prends également le mien.
Maintenant nous sommes prêts à soutenir l'attaque. Entre temps, le morse
plonge, passe sous le canot de Johansen et vient reparaître derrière
lui. Un pareil voisinage est trop dangereux; pour y échapper, mon
camarade saute sur un glaçon voisin, prêt à lui envoyer une décharge dès
qu'il montrera le museau. Après avoir attendu quelques instants notre
ennemi, je suis l'exemple de mon camarade. En débarquant, je faillis,
par ma faute, prendre le bain glacé dont le morse m'avait menacé. Au
moment où je posai le pied sur le glaçon, la croûte se brisa sous mon
poids, et je restai debout dans mon _kayak_, faisant des prodiges
d'équilibre pour ne pas chavirer. Si le morse avait reparu à ce moment,
je l'aurais certainement reçu dans son propre élément. Après des efforts
désespérés je réussis cependant à atteindre le glaçon.
Pendant quelque temps, l'animal monte la garde autour de nous, passant
et repassant sous notre radeau de glace, toujours dans l'intention
évidente de nous attaquer. Devant cette attitude menaçante, il ne serait
pas prudent de nous remettre en route, et, pour ne pas perdre un temps
précieux, nous préparons le dîner. Afin de nous débarrasser de ce
visiteur incommode, nous songeons à lui envoyer une balle, mais ce
serait perdre nos munitions. Nous n'avons que faire d'un pareil gibier;
en second lieu, l'animal ne montrant que le museau, plusieurs cartouches
seraient nécessaires pour l'abattre. C'est un grand mâle, d'aspect
fantastique, dont la vue évoque dans notre imagination l'idée des
monstres préhistoriques. Je ne puis m'empêcher de songer à un triton,
tandis qu'il se lève en soufflant et en nous regardant de ses yeux ronds
vitreux. Après s'être livré, pendant quelque temps, à cette fantasia
menaçante, l'animal disparut soudain comme il était venu. Nous avions
achevé notre dîner; nous pûmes alors continuer notre route, satisfaits
d'avoir échappé à cette dangereuse attaque.
... Impossible d'avancer à travers le chenal ouvert le long de la
banquise adhérente au rivage. Il est entièrement couvert de «jeune
glace», et, sous la poussée du vent, commence à être envahi par la
banquise. Bientôt le _pack_ arrive sur nous et nous ferme toute issue.
Dans ces conditions, il ne nous reste qu'à attendre patiemment un
changement dans l'état de la banquise. Avec les couvertures et la tente
nous disposons un lit de camp, et, en même temps, préparons tout pour un
départ rapide, espérant toujours nous remettre bientôt en marche.
Hélas! bien loin de s'améliorer, la situation devient de plus en plus
critique, la brise fraîchit et le _pack_ épaissit à vue d'œil. Dans
toutes les directions, pas la moindre nappe d'eau libre! Le large bras
de mer que nous venons de parcourir est maintenant complètement couvert
de glace. Tout notre espoir de rentrer cette année en Norvège
s'évanouit!
Après quelques heures d'attente, nous essayons de nous rapprocher de la
côte en halant sur la glace nos bagages. En pure perte nous dépensons
nos forces. La banquise est très mauvaise; jamais encore nous ne l'avons
trouvée aussi accidentée. Sur un pareil terrain, la marche est très
lente, et, au milieu de ces aspérités tranchantes, nos _kayaks_ risquent
de recevoir quelque choc malencontreux. Le seul parti raisonnable est de
camper sur notre glaçon. Entre temps notre position devient encore plus
terrible. La neige tombe en abondance et transforme la glace en un
bourbier impraticable. Avec cela plus de vivres! Que n'avons-nous tué
des phoques, alors qu'ils s'ébattaient autour de nous en troupes
nombreuses.
Le 20, excursion à terre. Près d'un promontoire auquel nous donnons le
nom du géologue norvégien Helland, nous allons reconnaître le terrain,
dans la pensée de nous installer sur cette île, si l'hivernage devient
nécessaire. La glace est absolument impraticable aux approches du cap;
les blocs sont empilés les uns sur les autres jusque contre la paroi
terminale du glacier. Escaladant ce courant cristallin, nous partons
examiner le chenal ouvert au nord du promontoire Helland. De ce côté, la
banquise est moins accidentée, et présente l'aspect de la glace de
fjord, mais nulle part un bassin d'eau libre où il y ait chance de
rencontrer des phoques.
Au sud du cap, le terrain est relativement uni, parsemé de maigres
pelouses, de mousses, enfin de pierres susceptibles d'être utilisées
pour la construction d'une hutte. Le fjord ouvert dans cette direction
est couvert d'une épaisse banquise; aucune ouverture, partant pas de
phoques. En revanche les ours paraissent nombreux; ils nous assureront
la nourriture et l'habillement.
Cette région est constituée par un basalte à gros grains. A la base du
glacier se trouve un monticule de schistes argileux fortement altérés
dans lequel nous ne parvenons à découvrir aucun fossile. Autour,
plusieurs blocs épars semblent appartenir à un granit. De toutes ces
roches nous prenons des échantillons, mais, au cours de l'hivernage, les
renards, peu respectueux des collections d'histoire naturelle, nous en
dérobèrent la plus grande partie. A leurs extrémités inférieures, tous
les glaciers sont couverts d'une magnifique couche de «neige rouge», du
plus merveilleux effet, lorsque le soleil se montrait.
Le 21, je réfléchis, couché, à notre situation, lorsque j'entends un
bruit sourd autour de la tente. Peut-être est-il produit par le
bruissement des glaçons pressés les uns contre les autres..., non, j'ai
l'idée que ce doit être quelque gros gibier. Je regarde donc par un trou
de la tente et j'ai la joie d'apercevoir un ours de taille colossale.
L'animal, effrayé par les mouvements de la toile, détale tout d'abord,
puis s'arrête, pour regarder encore une fois notre abri. Sans perdre une
minute, passant le canon du fusil par la fente, j'envoie à notre
visiteur une balle en pleine poitrine. L'ours tombe, se relève,--une
nouvelle décharge--et il s'affaisse pour ne plus se relever. Avant
quelque temps, nous sommes assurés de ne pas mourir de faim.
Sur ces entrefaites, le vent s'élève de terre; peut-être cette brise
disloquera-t-elle la glace! Je vais donc examiner notre situation sur le
bord de notre radeau, lorsque, tout à coup, je ressens un léger
balancement... Un chenal vient de s'ouvrir le long de la côte et notre
glaçon, détaché de la masse adhérente au rivage, vogue maintenant en
toute liberté. En dépit de tous nos efforts, impossible de gagner l'île
voisine; nous dérivons vers la pleine mer.
Sous la poussée de la brise, notre radeau s'éloigne de plus en plus de
la côte. Décidés à tout risquer, nous essayons de mettre à l'eau les
_kayaks_. Cette entreprise ne réussit pas. La lame brise avec force
contre la glace et menace de fracasser nos frêles embarcations, dès que
nous approchons du bord. Le plus sage est donc de rester sur notre
glaçon.
Le vent fait rage. De crainte que la tente ne soit enlevée, nous
l'abattons et la disposons en lit de camp sur la glace. Puisque nous ne
pouvons nous rendre maîtres de la situation, le mieux est de dormir.
Après un bon somme de plusieurs heures, je me réveille... Nous sommes
maintenant à 8 ou 10 milles au large et jusqu'à la côte la mer est
absolument libre. La brise a molli; il n'y a pas à hésiter; essayons de
mettre les embarcations à l'eau et de regagner la terre. L'opération
n'est pas facile; la mer est très haute et tout autour de notre île
flottante dansent des glaçons, très dangereux pour nos faibles _kayaks_.
Mais aucune difficulté ne peut vaincre notre énergie... Une fois les
embarcations lancées, la situation n'est guère meilleure; la mer est
trop forte et le vent encore trop violent pour que nous puissions faire
route à la rame. Essayons donc de la voile. Après avoir trouvé un abri
derrière un cap de la banquise, nous attachons solidement les deux
canots bord contre bord, et établissons la voilure.
A notre grande satisfaction, nos embarcations se comportent
admirablement et avancent rapidement. Toute la journée et toute la nuit
nous marchons à la voile. Le matin, seulement, le calme nous oblige à
nous arrêter. Le temps est couvert; à droite et à gauche, des terres
apparaissent. Ne sachant quelle direction suivre, au milieu de cet
archipel, je prends le parti de bivouaquer. Enfin nous allons pouvoir
avaler un repas chaud.
Au-dessus du campement, s'élève une haute falaise de basalte, hérissée
de colonnettes et d'aiguilles, découpée d'ogives et de niches, dont la
vue évoque au milieu de ce désert de glace le souvenir de la cathédrale
de Milan. Sur ces rochers, des milliers de guillemots nains, de
pagophiles blanches, de mouettes tridactyles, de mouettes bourgmestres
et de stercoraires font un sabbat étourdissant. En dépit de tout ce
bruit nous dormons à poings fermés.
Le lendemain matin (23 août), une éclaircie nous permet de découvrir de
l'eau libre dans le S.-S.-O.; de suite il faut profiter de l'occasion.
Comme toujours pendant la nuit, la glace s'est amoncelée le long de la
côte en larges plaques, et la mise à l'eau des _kayaks_ ne va pas sans
quelque difficulté.
Le temps est beau, tout semble donc présager une bonne journée; mais, à
peine en route, le vent se lève du sud-ouest, la mer grossit et le ciel
se couvre rapidement.
Le fjord est large de plusieurs milles; avant de pouvoir débarquer il
faudra pagayer énergiquement pendant de longues heures. L'aspect de la
terre n'est pas, du reste, précisément engageant. De la base au sommet,
elle est entièrement couverte de glace; sur un seul point, un petit
rocher émerge au milieu de cette carapace cristalline. La rive
orientale, bordée par un rempart de glace sur lequel la mer déferle en
hautes vagues, n'offre, d'autre part, aucun abri contre la tempête.
Dans ces conditions, je prends le parti de nous diriger vers une autre
île, située un peu en arrière, qui semble moins désolée que les autres.
A peine débarqués, nous rencontrons un ours. Johansen, d'une balle, lui
brise la colonne vertébrale. L'animal blessé essaie de fuir, mais la
partie postérieure de son corps, paralysée, refuse tout service. La
pauvre bête s'assied tout étonnée de se sentir ainsi clouée sur place et
se met à mordre jusqu'au sang ses pattes de derrière, comme pour les
punir de lui refuser leur service. Un second coup de feu met fin à ses
souffrances.
[Illustration: GROUPE DE MORSES]
Après avoir dépouillé notre gibier, nous allons à la découverte. A
quelques pas de là, nous apercevons deux morses. Évidemment les ours
n'osent pas attaquer ces animaux. Un peu plus loin, un troisième morse
s'ébat dans l'eau en poussant des hurlements terrifiants. Après avoir
plongé, il vient se soutenir contre la berge, en appuyant ses défenses
sur la glace adhérente au rivage, absolument comme le ferait un nageur
épuisé avec les mains pour se maintenir hors de l'eau. Après avoir
plusieurs fois recommencé le même manège, la bête monstrueuse apparaît
ensuite à la surface de la crevasse près de laquelle sont couchés ses
deux autres camarades, et à l'aide de ses défenses se soulève sur le
bord de la glace. A sa vue, un vieux mâle d'une taille énorme se lève et
commence à tourner autour de l'intrus en poussant des grognements
terribles. Le nouvel arrivant baisse alors la tête respectueusement et
se retire à l'écart. Aussitôt le vieux, toujours hurlant, se dirige de
son côté et se dresse au-dessus de lui, menaçant de lui enfoncer ses
énormes dents dans le dos. Bien que l'intrus soit aussi gros et aussi
puissamment armé que son antagoniste, il s'incline devant lui,
absolument comme un esclave devant son sultan. Le vieux despote rejoint
ensuite son compagnon et se couche à côté de lui. Dès que l'autre
animal, après être resté quelque temps dans sa posture servile, fait
mine d'avancer, immédiatement l'autre se dirige vers lui comme pour le
chasser. Enfin, après bien des circuits, le nouvel arrivant parvient à
se glisser sur le glaçon et à prendre place à côté de ses deux
congénères. Tout d'abord j'imputai l'attitude du vieux à quelque passion
amoureuse, plus tard je reconnus mon erreur. Ces trois animaux étaient
tous des mâles. C'est de cette manière amicale que les morses exercent
l'hospitalité, et, à un membre choisi par ses congénères échoit,
semble-t-il, le devoir de l'exercer dans ces conditions. A mon avis, le
chef du troupeau agit ainsi pour affirmer sa dignité et faire sentir à
tout nouvel arrivant la nécessité de lui obéir.
Malgré ces procédés peu courtois, les morses possèdent à un haut degré
l'instinct de la sociabilité. On les voit, en effet, toujours par
troupes et toujours couchés les uns à côté des autres. Lorsque nous
revînmes plus tard examiner nos voisins, la bande s'était grossie d'un
nouvel arrivé; le lendemain matin, elle comptait six individus.
Au premier abord, il est difficile de reconnaître des êtres vivants dans
ces énormes amas de chair absolument immobiles pendant des heures. Dans
ces parages qui, jusqu'ici, n'ont jamais été visités par l'homme, ces
animaux vivent en pleine sécurité et dans l'ignorance de toute crainte.
Après cette étude prise sur le vif, nous préparons notre dîner et
bientôt ronflons à poings fermés, en dépit des hurlements des morses et
des piaillements des mouettes. Au milieu de la nuit, je suis cependant
réveillé par un bruit particulier. Il me semble entendre des cris
plaintifs. Immédiatement je jette un coup d'œil par un trou de la tente
et qu'aperçois-je? Un ours et un ourson flairant les traces de sang
éparses sur la neige et poussant des lamentations de douleur. Au moment
où je saisis mon fusil, nos visiteurs m'aperçoivent et s'empressent de
décamper. Je les laissai aller en paix; nous avions pour le moment
suffisamment de vivres.
Le lendemain, à notre grand désappointement, la banquise nous condamne
encore une fois à l'immobilité. Dieu sait quand finira cette détention!
En attendant, tâchons de nous installer le plus commodément possible. Ne
trouvant nulle part un endroit abrité du vent où la tente puisse être
dressée, nous construisons une hutte en pierres sèches au fond d'une
crevasse de rochers. Guère confortable, notre abri; il est trop court
pour ma taille, et trop bas pour que je puisse m'asseoir, tout juste
assez large pour que nous puissions coucher côte à côte et installer le
fourneau. Le toit est formé de la tente étendue sur des bâtons et sur
les _ski_, et l'entrée fermée à l'aide de nos vêtements. Quoique cette
hutte ne soit qu'une abominable caverne, nous sommes fiers de notre
œuvre. Couchés sur notre peau d'ours et sur nos couvertures, bien au
chaud, enveloppés par le doux murmure de la marmite sur le feu, nous
éprouvons un plaisir ineffable. La lampe à huile remplit bien notre
hutte d'une atroce fumée, mais c'est un petit inconvénient de peu
d'importance.