A notre grand étonnement, dès le premier jour de notre retraite, nous
trouvons la glace bien meilleure que dans la direction du nord. Devant
nous s'étendent de larges plaines, unies, coupées seulement de loin en
loin de chaînes de monticules et de canaux recouverts de «jeune glace».
Ces accidents de terrain sont orientés dans le S. 22° O. magnétique,
soit environ à l'ouest-sud-ouest du monde, c'est-à-dire parallèlement à
la direction que nous suivons.
Le 10, une bonne étape: 15 milles.
Le 12, j'oublie de remonter les montres. Pour obtenir maintenant le
temps moyen de Greenwich, je prends une observation circumméridienne et
détermine la latitude, puis fais l'estime depuis le point où nous avons
rebroussé chemin et où j'ai pris ma dernière observation de longitude.
Grâce à ces précautions, l'erreur dans la détermination des positions ne
sera pas grande.
_14 avril._--Jour de Pâques. Je passe la journée à calculer la latitude,
la longitude et le temps moyen. Une occupation très agréable que ces
opérations mathématiques et la manipulation de la table des logarithmes
avec des doigts rigides, presque gelés, et avec des vêtements couverts
de glace sur le dos. Pourtant la température n'est que de −30°, presque
un temps chaud. D'après mes calculs, hier, nous devions nous trouver
au-dessous de 86°5′,3, tandis que, d'après l'estime, nous devions être
par 85°50′ et quelques minutes, ayant parcouru 50 milles en trois jours.
Maintenant, selon toute vraisemblance, la dérive nous porte dans le
nord. Nous ne devons pas avoir dépassé le 86°, et j'ai vérifié sur cette
position l'heure de nos montres.
Les jours suivants, nos progrès sont rapides, quoique la banquise soit
maintenant plus accidentée qu'au début de la retraite. Le 17 avril, nous
parcourons 20 milles. Toujours un ciel clair; jour et nuit, le soleil
brille dans une atmosphère absolument calme. Depuis notre départ, pas
une seule fois le mauvais temps ne nous a arrêtés. La température
s'élève; le thermomètre ne marque plus que −27°. L'été approche. Si à
coup sûr un temps aussi doux est agréable, dans quelques semaines il
peut nous exposer à bien des difficultés et à bien des dangers. Il
hâtera la débâcle et rendra très pénible l'approche des côtes.
_20 avril._--Durant plusieurs heures, impossible de traverser un large
fossé, rempli de blocs amoncelés dans un désordre effrayant. De tous
côtés, des chaînes de _toross_ et des _hummocks_, et, de toutes parts,
de larges crevasses. Pendant longtemps cette glace a dû être en
mouvement et soumise à de terribles pressions. Sur plusieurs points, les
monticules atteignent une hauteur de huit mètres et contiennent des
strates de matière minérale. Un _floe_ notamment est entièrement noirci
par une substance inorganique ou organique. Le temps me manque pour
examiner la chose.
Au cours de notre route, je note, à différentes reprises, des _hummocks_
très massifs et très étendus, de forme carrée, semblables à des îles
élevées couvertes de neige; des blocs paléo-*crystiques, très
certainement.
Après de longues recherches, je parviens à découvrir un passage à
travers ce labyrinthe de glace. Au delà quel n'est pas mon étonnement
d'apercevoir un énorme tronc de mélèze de Sibérie, dressé au milieu de
la banquise. Nous le marquons des initiales: F. N. H. J. 85°30′.
Pendant plusieurs jours ensuite, la glace relativement unie nous permet
de glisser rapidement sur nos _ski_. En deux jours la distance parcourue
est d'au moins 40 milles.
[Illustration: UN LAC AU MILIEU DE LA BANQUISE]
Le 26, à mon grand étonnement, je rencontre une piste fraîche de renard
venant de l'O.-S.-O. et allant vers l'est. Que diable est-il venu faire
jusqu'au 85°? Involontairement je regarde autour de moi, pensant
apercevoir une terre. Le temps est malheureusement bouché. Probablement
ce renard s'est avancé jusqu'ici à la suite d'un ours. Plus loin encore,
d'autres pistes de renards toujours dans la même direction. Quelle
nourriture peuvent-ils trouver au milieu de ce désert de glace?
Probablement des crustacés qu'ils attrapent dans les bassins d'eau
libre.
Température minima −35°,7.
Hier, rencontre d'un amoncellement de blocs, qui paraît de formation
toute récente. J'y remarque d'énormes fragments de glace d'eau douce,
contenant des particules d'argile et de graviers, de la glace de rivière
provenant probablement des fleuves sibériens. Même à l'extrême nord de
notre course, j'ai souvent vu des glaçons de cette nature, et, jusqu'au
86° de latitude, j'ai observé de l'argile à la surface de la banquise.
_27 avril._--Bonne étape. Nous avons parcouru, suivant toute
probabilité, une distance de 20 milles. Quittant le campement hier à
trois heures de l'après-midi, nous avons marché jusqu'à ce matin.
Bientôt viendra le temps où nous aurons l'espérance de voir apparaître
la terre. La terre! quand la verrons-nous? Quand foulerons-nous autre
chose que cette glace et cette neige?
Aujourd'hui encore de nouvelles pistes de renards, toujours dans la même
direction.
Un de nos chiens est complètement à bout. Il ne se tient plus sur ses
pattes; une fois que nous l'avons chargé sur un traîneau, il demeure
complètement immobile. Aujourd'hui nous le délivrerons des souffrances
de l'existence. Pauvre bête, jusqu'à la fin, elle a énergiquement
travaillé, et maintenant qu'elle ne peut plus tirer, elle nous rendra un
dernier service en nourrissant de son cadavre les survivants. Elle était
née à bord du _Fram_, le 13 décembre 1893, et, en véritable enfant des
régions polaires, elle n'avait jamais vu autre chose que de la glace et
de la neige.
Le lendemain, quel n'est pas notre étonnement de rencontrer un large
bassin d'eau libre! Pendant que nous le suivons, à la recherche d'un
passage, tout à coup les deux bords se rapprochent et se joignent avec
un fracas terrible. Sous la violence du choc, la glace se dresse;
d'énormes blocs roulent; tout craque et mugit. Rapidement nous poussons
les chiens pour traverser le chenal à la faveur de ce bouleversement.
De jour en jour nos attelages deviennent plus faibles. Plusieurs bêtes
sont absolument exténuées. Barnet ne peut plus se soutenir; ce soir nous
l'abattrons.
Encore des traces de renards. Je commence à croire que nous approchons
d'une terre. De minute à minute je m'attends à l'apercevoir.
Le 29, encore une journée diabolique! A peu de distance du campement, la
route se trouve barrée par un nouveau chenal d'eau libre, puis par un
second, et par un troisième. Chaque fois, nous sommes obligés à
d'interminables détours. Pour le passage de ces canaux, impossible de
nous servir de nos _kayaks_; ils sont criblés de trous et il ne peut
être question en ce moment de les radouber. Une pareille entreprise
prendrait un temps considérable et serait particulièrement difficile par
des températures de 30° sous zéro. Avant tout, il nous faut gagner la
terre ferme avant la débâcle.
_2 mai._--Après quatre heures de marche rapide, voici de nouveaux ravins
et des chaînes de _toross_. Sous nos pas, la glace, pressée avec force,
craque bruyamment. Avec cela, un chasse-neige masque toute vue. Force
nous est de nous arrêter. A peine la tente est-elle dressée, que le
monticule qui nous abrite commence à être agité par les pressions et à
geindre terriblement. Nous courons le risque d'être écrasés par une
avalanche; mais telle est notre fatigue, que je m'endors en dépit de
l'imminence du danger.
Le soir, nous sacrifions un de nos chiens. Depuis quelque temps déjà,
les provisions qui leur sont destinées sont épuisées. Nous devons nous
résoudre à les abattre l'un après l'autre pour nourrir les survivants.
Notre meute ne se compose plus maintenant que de seize bêtes, et nous
sommes encore loin de la terre.
_3 mai._--Seulement 11°,3 sous zéro. Une température de printemps, qui
nous donne une sensation exquise de bien-être. Maintenant, nos mains
cruellement «mordues par la gelée» peuvent toucher les objets, sans
craindre à chaque contact une cuisance atroce.
Toujours des chaînes de monticules et des ravins remplis d'eau dont la
traversée nous épuise. Une fois couchés dans nos sacs, bien au chaud,
nous oublions vite les souffrances et les fatigues. Je suis si éreinté
que je chancelle sur mes _ski_; lorsque je tombe, je voudrais rester
couché où je suis.
_8 mai._--Les canaux ouverts à travers la banquise paraissent tous
orientés, parallèlement entre eux, du nord-est à l'ouest-sud-ouest (du
compas), c'est-à-dire, perpendiculairement à la direction que nous
suivons.
A notre grande joie, la glace semble devenir plus unie aux approches de
la terre, alors que nous redoutions précisément le contraire. Le nombre
des chiens diminuant de jour en jour, le halage est de plus en plus
pénible. Je n'ai plus que quatre bêtes à mon traîneau.
_10 mai._--Température −8°,8. Hier, la glace était plane; au départ nous
espérions donc faire bonne route, lorsqu'une tourmente de neige s'est
levée et nous a brutalement obligés à camper.
Aujourd'hui, après quelques heures de clair soleil et de ciel bleu,
chute de neige abondante, et temps «bouché».
A chaque pas, des chaînes de blocs soulevés par les pressions. Par la
brume, impossible de trouver la route au milieu de ce dédale
_12 mai._--Notre second sac de pain sera bientôt vide, et jamais la
terre n'apparaît! Plus que douze chiens dont les forces diminuent de
jour en jour!
A mesure que nous avançons, la banquise devient de plus en plus
difficile. La glace est maintenant recouverte de neige qui ne porte pas.
A chaque instant, lorsque l'on quitte les _ski_ pour pousser les
traîneaux, on tombe dans quelque trou, masqué par cette couche
trompeuse.
Aujourd'hui la température est relativement élevée; la nuit dernière, la
chaleur dans le sac de couchage m'a empêché de dormir. Minimum −14°,2′.
_16 mai._--L'anniversaire de la naissance de Johansen. Nous fêtons ce
jour avec toute la solennité que comportent nos moyens. Au dîner,
ragoût, le mets favori de mon camarade; comme dessert un excellent grog
au jus de citron.
Hier, nous nous trouvions par 83°36′ Lat. N. et 59°55′ E. de Gr.
Évidemment, nous sommes poussés dans l'ouest par un courant violent et
risquons de dépasser la terre la plus nord de l'archipel
François-Joseph.
Sur les plaines les chiens marchent encore très bien, mais, devant le
moindre obstacle, refusent d'avancer. Afin d'accélérer le traînage, je
m'attelle à leur tête. Plus loin, la banquise devenant très accidentée,
je dois abandonner la bricole pour aller reconnaître le terrain en
avant. Celui de nous qui marche en tête du convoi, ne parcourt pas moins
de trois fois le même trajet. Une première fois, il va à la découverte
et prépare le passage, puis revient en arrière pour conduire les
attelages. En dépit de toutes les difficultés, nous poursuivons notre
route. Peut-être, à la fin, tant d'efforts seront-ils récompensés.
Actuellement, nous serions satisfaits si nous atteignions la terre et
trouvions une glace unie.
Aujourd'hui encore, quatre abominables fissures. La dernière forme un
véritable lac, une _polynie_, suivant l'expression russe passée dans le
vocabulaire arctique. La nappe d'eau est couverte de jeune glace, trop
faible pour porter, et en même temps trop résistante pour y lancer les
_kayaks_. A perte de vue s'étend dans l'ouest ce large chenal absolument
infranchissable. Pour traverser cet obstacle, nous n'avons pas le choix
des moyens; il faut, ou suivre la _polynie_ vers l'ouest, jusqu'à ce que
nous ayons trouvé un passage,--ce qui nous jette hors de notre
route,--ou bien revenir en arrière et chercher dans l'est à contourner
cette ouverture. Je me décide pour la première alternative. Bientôt,
heureusement, nous découvrons en travers du canal une plaque de glace
assez solide; immédiatement nous y poussons les chiens. Finalement ce
large fossé, devant lequel nous craignions de perdre plusieurs jours,
est rapidement franchi. Notre satisfaction devait être de courte durée.
A quelque distance de là une seconde _polynie_! Pour aujourd'hui c'est
décidément trop et je prends le parti de camper.
_17 mai._--La fête nationale, en Norvège. Couché dans mon sac, je songe
à la joie du pays, tout là-bas, en ce jour d'allégresse générale. Je
vois, en rêve, les processions joyeuses d'enfants, les drapeaux claquant
au vent dans le gai soleil d'une journée de printemps. Aussi, combien
triste me paraît notre position. Nous errons sur une banquise
interminable, incertains du lendemain, poursuivant énergiquement notre
marche vers le sud, tandis qu'une lente dérive des eaux nous entraîne
vers l'ouest. Mais, quand même, nous voulons nous aussi fêter cette date
chère à tous les cœurs norvégiens. Le pavillon national flotte sur les
traîneaux, et, au dîner, un véritable festin est servi: un succulent
ragoût, de la confiture d'airelle, puis un grog au citron.
Dans la _polynie_ ouverte devant nous s'ébat une bande de narvals. Leur
donner la chasse entraînerait une perte de temps trop considérable.
Après avoir passé le chenal, le terrain devient relativement favorable.
Longueur probable de l'étape: 10 milles. De plus en plus la dérive nous
pousse dans l'ouest.
_20 mai._--Terrible tourmente de neige. Pas de vue. Nous restons couchés
dans la tente, réfléchissant tristement à notre situation.
Nous devons être par 83°10′ environ, et devrions, par suite, nous
trouver à la Terre Petermann, si elle est située réellement dans la
position indiquée sur la carte de Payer. De deux choses l'une: ou nous
sommes jetés, à notre insu, en dehors de la route que nous croyons
tenir, ou bien cette terre est si petite que nous n'avons pu la
distinguer.
_21 mai._--Ciel toujours brumeux et neigeux; malgré tout, nous nous
mettons en route.
Passé un grand nombre de larges ouvertures couvertes de «jeune glace».
Tout récemment, dans cette région, devaient s'étendre de vastes espaces
d'eau libre.
_23 mai._--La plus terrible journée du voyage. Dès le départ, nous
sommes arrêtés par une très large fissure. La traversée d'aucune des
ouvertures rencontrées jusqu'ici n'a présenté autant de difficultés.
Après avoir cherché en vain un passage pendant plus de trois heures, je
prends le parti de suivre le chenal vers l'est. Peut-être, de ce côté,
trouverons-nous un «pont»? Arrivés à ce qui nous paraît être la fin de
cette _polynie_, nous ne voyons qu'un amoncellement inextricable de
blocs et de _floes_, disloqués par de larges crevasses et heurtés
violemment les uns contre les autres. A grand'peine nous avançons au
milieu de glaçons empilés les uns au-dessus des autres.
Quand, enfin, nous croyons avoir dépassé le chenal, d'autres ravins et
d'autres crevasses, encore plus difficiles, s'ouvrent devant nous. La
banquise est comme convulsée. Pendant quelque temps c'est à désespérer
de la situation. Dans toutes les directions apparaissent des fissures,
et, de tous côtés, la couleur foncée du ciel indique l'ouverture de
nappes d'eau libre.
Dans l'après-midi, d'une heure à trois, repos. Une fois étendus dans
notre sac, et bien repus, nous oublions toutes ces tribulations. Lorsque
nous nous remettons en route, le temps est devenu complètement brumeux.
On ne peut distinguer un mur de glace d'une nappe de neige détrempée.
Nous traversons je ne sais combien de crevasses, d'_hummocks_ et de
_toross_. Heureusement chaque chose a une fin. Après ce terrible
entassement de blocs, nous arrivons à une plaine relativement unie.
Depuis quinze heures je suis en marche, et depuis douze nous travaillons
au milieu de ce dédale de glace. Nous sommes à bout de forces et
absolument trempés. Une couche trompeuse de neige couvre la surface de
l'eau dans les crevasses et je ne sais combien de fois nous avons pris
des bains de pieds. Dans la matinée, je me trouvais sur un glaçon que je
croyais solide, lorsque tout à coup il enfonça. Je n'eus que le temps de
me jeter sur un bloc qui, heureusement, était résistant. Sans cela, je
prenais un bain complet dans une bouillie de glace. Me trouvant alors
seul, la situation n'aurait pas été précisément drôle.
_26 mai._--La neige ne porte plus. Dès que l'on quitte les _ski_, on
enfonce jusqu'aux genoux. Avec cela, lorsque le temps est sombre comme
hier, impossible de reconnaître les accidents de la banquise; sous la
couche de neige fraîche tout est uniformément blanc.
Les chiens n'en peuvent plus. Heureusement, le résultat des observations
est réconfortant. Nous devons nous trouver par 82°40′ de Lat. N. et par
61°27′ de Long. Est.; la dérive vers l'ouest a donc cessé. Après cette
constatation, l'avenir devient moins noir.
La couleur foncée du ciel indique l'existence de nappes d'eau libre. En
effet, toute l'après-midi, les fissures succèdent aux fissures; dans la
soirée, nous sommes arrêtés par un très large chenal. De l'_hummock_ le
plus élevé que je puis atteindre, à perte de vue dans toutes les
directions, s'étend cette fente, plus impraticable encore, semble-t-il,
que toutes celles précédemment rencontrées. Au bivouac Kvik, mon chien
favori, est sacrifié. La malheureuse bête ne peut plus tirer; non sans
un gros chagrin je me décide à cette nécessité! Tôt ou tard il faudra
l'abattre; mieux vaut aujourd'hui, alors que le pauvre animal peut
encore nous rendre service en fournissant des vivres pour trois jours
aux huit autres survivants.
[Illustration: JE GRIMPE AU SOMMET D'UN _hummock_; DE LA-HAUT LE
PANORAMA EST VRAIMENT DÉCOURAGEANT...]
_27 mai._--Lat. 82°30′. Aucune terre en vue; c'est à n'y rien
comprendre. Probablement nous sommes de plusieurs degrés plus à l'est
que nous ne le croyions[32].
[32] En réalité nous nous trouvions à 6° à l'est de notre point
estimé.
La glace sur laquelle nous cheminons est plate. Seulement çà et là se
rencontrent de petits glaçons entassés par les pressions, plus rarement
de larges mamelons ou d'étroites crêtes. Très certainement cette croûte
cristalline ne date pas de plus d'un an. A mon grand étonnement, les
plaques de «vieille glace» sont rares et isolées. Au campement,
impossible de découvrir un glaçon qui ait été exposé à la chaleur de
l'été, et qui, par suite, ait perdu toute trace de sel. Pour nous
procurer de l'eau, nous avons dû faire fondre de la neige. Lorsque la
neige n'est pas granuleuse, sa fusion produit beaucoup moins de liquide
que la glace et exige plus de chaleur. Pendant l'été ou l'automne
dernier, une vaste zone d'eau libre a dû s'étendre dans cette région.
_29 mai._--Hier, pour la première fois, un oiseau en vue, un pétrel
arctique (_Procellaria glacialis_).
Nous partons avec l'espoir d'en avoir terminé avec les crevasses et les
canaux qui découpent la banquise. Ah bien oui! à peine en route, les
apparences du ciel indiquent l'existence de nouvelles rigoles d'eau
libre. Je grimpe en toute hâte au sommet d'un _hummock_; de là-haut le
panorama est absolument décourageant. Au sud, à l'est, à l'ouest, un
dédale de canaux se coupant et se recoupant dans tous les sens. Partout
la glace est disloquée; suivant toutes probabilités, jusqu'à la terre
François-Joseph elle doit être ainsi convulsée.
Maintenant, la banquise n'est plus formée de glace polaire massive et
compacte, mais de petits glaçons. Si seulement, nous étions en mars, les
froids auraient bientôt consolidé tous ces «champs» en une masse rigide.
Toujours j'avais considéré comme de la dernière importance d'atteindre
la terre avant la fin de mai, sachant combien la banquise serait
morcelée à cette époque, alors que le thermomètre s'élève au-dessus de
zéro. Hélas! mes craintes n'étaient que trop fondées. Nous sommes
arrivés trop tard ou trop tôt. Dans un mois, cette masse de glace sera
complètement disloquée, et à travers ses fissures on pourra naviguer en
_kayak_. Aujourd'hui, impossible d'employer ce mode de locomotion; la
«jeune glace» déchirerait les coques de nos frêles embarcations.
Dans toutes les directions la couleur du ciel annonce la présence de
nappes d'eau libre. Que ne donnerais-je pas pour être là-bas! Si la
banquise devient encore plus morcelée, nous devrons attendre la débâcle
complète; pour cela nos provisions sont-elles suffisantes? C'est
douteux.
Je suis tout à coup tiré de ces réflexions par un clapotement bruyant
dans le chenal voisin. Une troupe de narvals s'ébat à côté de moi dans
une heureuse insouciance. Si j'avais un harpon, je pourrais capturer un
de ces cétacés.
Dans la matinée, pendant que nous peinons au milieu des canaux, passe un
guillemot grylle (_Uria grylle_). Un peu plus loin, nous entendons des
mugissements de phoques, bientôt même nous découvrons un de ces animaux;
malheureusement il se tient hors de portée.
Le gibier commence à se montrer, la situation n'est donc pas désespérée!
En avant coûte que coûte!
_31 mai._--La glace devient de plus en plus mince.
Hier, aperçu deux phoques (_Phoca fœtida_), un oiseau, et rencontré les
traces d'un ours et de deux oursons. Nous allons donc pouvoir nous
ravitailler en viande fraîche.
Pan, le plus vaillant de nos tireurs, doit être sacrifié. La pauvre bête
est maintenant épuisée; à son tour de servir de pâture aux survivants
qui peuvent encore nous rendre quelques services.
Un terrain presque impraticable, un chaos de blocs nageant au milieu de
l'eau. Nous cheminons en sautant de glaçons en glaçons. Si nous étions
seuls, cela irait encore; mais, avec nos traîneaux, ces escalades et ces
descentes continuelles nous mettent à bout de forces.
Du 82°52′ au 82°19′ la banquise est presque uniquement composée de
«jeune glace» épaisse d'environ 0m,80. Sur toute cette distance nous
n'avons rencontré que quelques vieux _floes_ et de rares champs de
«vieille glace», comme celui sur lequel nous sommes actuellement campés.
La mer a donc été libre sur une distance de 33 milles vers le nord, et,
dans la direction du sud, cette nappe devait également atteindre une
grande étendue.
Pris aujourd'hui une hauteur méridienne; nous serions par 82°21′, et
toujours pas trace de terre. De plus en plus cela devient une énigme.
Mais patience!