Dans les premiers jours de décembre, pour la première fois, nous avons
la tristesse de compter un malade à bord. Sverdrup souffre d'un catarrhe
intestinal, pour s'être, probablement, laissé saisir par le froid.
Le 12 décembre, le _Fram_ atteint le 82°30′. Jamais auparavant un navire
n'était parvenu à une aussi haute latitude. La distance qui nous sépare
du Pôle n'est plus que de 833 kilomètres, la distance de Paris à
Marseille à 30 kilomètres près. Le lendemain, pour fêter cette victoire,
grande fête. Banquet, musique, pas de cavalier seul dansé par Lars. La
joie serait complète si Sverdrup n'était encore souffrant. Au milieu de
la bombance générale, c'est pour lui une véritable affliction d'être
condamné à une diète sévère. Si on ne le surveillait, il mangerait de
tout; c'est un véritable enfant.
_23 décembre._--Depuis deux jours, terrible tempête du sud-est. En
moyenne, la vitesse du vent atteint 13 à 14 mètres à la seconde. Des
tourbillons de neige obscurcissent le ciel et s'amoncellent sur le pont
en épais monceaux à l'abri de la muraille des gaillards. Un véritable
tableau d'hiver.
Le baromètre, tombé à 726, commence à se relever lentement. Comme
toujours, le thermomètre a suivi une marche inverse. Dans l'après-midi,
il s'est élevé à −21°,3. Cette bourrasque nous a portés au 83°,
peut-être même plus loin.
Entre temps, la banquise, depuis si longtemps tranquille, manifeste
quelques symptômes d'agitation. Dans la nuit du 22, le _Fram_, reçoit un
choc terrible, et le mugissement des pressions se fait entendre tout
près de nous. Douze heures plus tard, nouvelle secousse encore plus
violente. Dans la nuit du 23 au 24, la glace s'ouvre entre le trou de
sondage et l'observatoire météorologique. En toute hâte, il faut sauver
d'un désastre possible les instruments les plus précieux. Nos nerfs, qui
depuis longtemps n'étaient plus habitués à ces chocs, sont maintenant
péniblement affectés par les secousses.
_27 décembre._--Encore un Noël passé loin des nôtres. Dans cette
épreuve, je suis soutenu par l'espérance. Après de longs jours
d'incertitude, j'entrevois le succès, la fin de cette nuit noire.
Si la vie de l'explorateur est pénible et faite de désappointements,
elle a aussi de belles heures, lorsque par une volonté inébranlable il
réussit à triompher de tous les obstacles, et lorsque sa persévérance
lui permet d'apercevoir le triomphe final.
La veille de la Noël a été célébrée en grande pompe. Pour la
circonstance, avec la collaboration de Blessing, j'ai fabriqué un
nouveau cru, «le Champagne du 83° de latitude nord», produit du jus
généreux de la ronce faux-mûrier, le noble fruit des régions boréales et
arctiques[26].
[26] _Rubus Chamæmorus._
Le lendemain, festin, et, après le souper, grand bal, dans lequel Hansen
et moi avons l'honneur de représenter le beau sexe absent. L'orchestre
composé du violon de Mogstad doit jouer jusqu'à complet épuisement pour
satisfaire l'entrain des danseurs, notamment de Peterson.
Et, pendant ce temps, souffle toujours le ton vent. Nous avons
probablement dépassé le 83°. Jusqu'ici la tourmente nous a empêchés de
vérifier notre position. Dans la journée, une étoile apparaît, Hansen
accourt aussitôt. Nous sommes au nord du 83°20′; cette nouvelle augmente
encore l'allégresse générale.
_28 décembre._--Hier, le _Fram_ a reçu plusieurs chocs. La crevasse
ouverte à bâbord s'est élargie et forme maintenant un chenal. A partir
de neuf heures et demie du soir, d'heure en heure, se succèdent de
nouvelles secousses de plus en plus violentes. La glace doit évidemment
être en travail quelque part, tout près de nous.
Je me levais pour aller examiner la situation, lorsque Mogstad arrive
annoncer la formation près de l'avant d'un _toross_[27] très élevé.
Aussitôt nous accourons sur le pont armés de lanternes. A une distance
de cinquante-six pas de l'étrave s'élève, parallèlement au chenal ouvert
à bâbord, un entassement de blocs autour duquel la pression s'exerce
avec une force terrible. La glace craque et grince; un instant de
silence se produit, puis le crépitement reprend plus violent pour
s'affaiblir ensuite de nouveau. Tous ces bruits étranges semblent
rythmés. Le _toross_ avance lentement dans la direction du navire,
tandis que le _floe_ dans lequel le _Fram_ est emprisonné, est entamé.
D'un moment à l'autre, la situation peut devenir très critique. En
conséquence, je donne l'ordre à l'homme de garde de veiller
attentivement et de m'appeler si le _toross_ progresse ou si la glace se
brise autour du bâtiment. Probablement la pression va peu à peu perdre
de son intensité; en attendant, je retourne dormir dans ma cabine.
[27] Voir la note [9].
_2 janvier 1895._--Jamais je n'ai éprouvé des sentiments aussi étranges,
au début de la nouvelle année. Celle-ci sera très certainement une des
plus importantes de mon existence; elle m'apportera la victoire et la
vie, ou la défaite et la mort.
Dans ce monde de glace, les années passent sans laisser de trace
derrière elles, et nous ne savons pas plus ce qu'elles donnent à
l'humanité que nous ne connaissons l'avenir. Dans cette nature
silencieuse il n'y a pas d'événements. A travers l'obscurité profonde
qui enveloppe ce monde muet, on ne voit que le scintillement des étoiles
et les flammes de l'aurore boréale.
Le dernier jour de l'année a été l'occasion d'une nouvelle réjouissance.
A minuit sonnant, Blessing entre dans le carré avec une bouteille
d'Acquevit[28] de la Ligne et nous saluons de toasts chaleureux
l'arrivée de 1895. Sverdrup m'adresse les vœux de tous pour le succès de
l'expédition que je vais entreprendre avec Johansen et, à mon tour, je
bois à la santé de ceux qui resteront à bord et à leur heureux retour en
Norvège.
[28] Eau-de-vie de grain distillée en Norvège.
Cette nouvelle année nous trouve au seuil d'une région complètement
inconnue. Le vent qui fait en ce moment rage dans la mâture nous
entraîne vers des latitudes que l'homme n'a jamais encore atteintes. A
coup sûr, 1895 marquera le point culminant de cette marche vers le nord,
si aucun événement ne vient renverser nos espérances.
_3 janvier 1895._--Une journée d'inquiétude mortelle. Hier nous faisions
des plans d'avenir; aujourd'hui peu s'en est fallu que nous ne fussions
sur la banquise sans un toit sur la tête.
A quatre heures ce matin, la glace, agitée déjà depuis quelques jours,
est entrée en convulsion. Le mouvement est d'abord peu important, mais à
huit heures, lorsque je me réveille, de tous côtés ce ne sont que des
craquements et des grincements. A trente pas du _Fram_, le long du
chenal ouvert à bâbord, s'élève un haut _toross_, et de ce côté les
crevasses avancent jusqu'à dix-huit pas du navire. Je fais rentrer à
bord tous les objets épars sur la banquise, notamment les planches et
les solives ayant servi l'été dernier à la construction de
l'observatoire météorologique. La ligne de sonde laissée dans le puits
ne peut malheureusement être sauvée. A midi, lorsque ce travail est
achevé, la violence de la pression augmente tout à coup. Le _toross_ de
bâbord approche de plus en plus; en même temps la glace s'ouvre,
menaçant d'engloutir l'appareil de sondage. En toute hâte quelques
hommes s'élancent et parviennent à arracher le précieux engin aux
convulsions de la banquise. La situation devient très critique. Le chaos
de blocs avance rapidement; s'il nous atteint avant que le navire n'ait
sauté de son berceau de glace, un grave accident peut se produire.
Dans l'après-midi, les préparatifs sont faits pour quitter le _Fram_, au
cas où la catastrophe redoutée surviendrait. Les traîneaux, les kayaks
et dix récipients contenant cent litres de pétrole sont placés sur le
pont. Vingt-cinq caisses de biscuits pour les chiens, dix-neuf de pain
et quatre bonbonnes de pétrole sont déposées sur la glace, à tribord et
à l'avant.
Pendant le souper, les grondements de la glace se rapprochent, et, tout
à coup, un craquement terrible se fait entendre juste au-dessous de
nous. D'un bond je suis sur le pont. Maintenant un nouvel assaut se
prépare d'un autre côté. A tribord, la banquise, jusque-là tranquille,
commence également à s'agiter. Dans cette région une crevasse vient de
s'ouvrir jusqu'à l'arrière du _Fram_, mettant en péril nos dépôts.
Quelques instants après, le danger devient très pressant à bâbord. La
glace craque; en même temps un flot envahit les chenils. Il n'y a pas
une minute à perdre pour sauver les chiens. Peter se met courageusement
à l'eau et lâche la meute. Quelques bêtes effrayées refusent de sortir
et se tiennent étroitement blotties dans les coins. Il faut les tirer de
force pour les empêcher d'être noyées.
Dans l'après-midi, afin de parer à toute éventualité, un dépôt de vivres
pour deux cents jours est établi à tribord sur le grand _hummock_, avec
les tentes, le fourneau et tout le matériel nécessaire pour la retraite.
Ce glaçon, très solide, pourra résister aux chocs les plus violents.
Pendant la nuit, les hommes de quart reçoivent l'ordre de surveiller
attentivement les mouvements de la glace, surtout près du dépôt, et de
m'avertir à la moindre alerte.
Tandis que j'écris mon journal, la banquise grince et gémit sans cesse;
l'attaque continue toujours... Malgré les dangers de la situation, tout
le monde est très gai; dans la soirée, comme d'habitude, les amateurs du
jeu d'échecs ont fait leur partie. Nous considérons ce terrible assaut
comme un intermède amusant dans la monotonie de notre vie.
_4 janvier._--Après une nuit calme, la glace recommence à s'agiter dans
la journée. A partir de neuf heures du soir la pression reprend. Des
fissures s'ouvrent à travers notre berceau de glace, en même temps les
_toross_ montent de plus en plus, menaçant de culbuter sur le pont.
Toutes les dispositions sont prises pour la retraite. Les hommes dorment
habillés, prêts à sauter sur le pont au premier ordre avec leurs sacs.
Au-dessus de cette scène de désolation, la lune brille éclatante, nous
permettant de suivre les progrès de l'attaque.
_5 janvier._--A cinq heures du matin, Sverdrup m'annonce que le _toross_
s'est avancé tout contre le _Fram_ et va crouler sur le pont.
Le fracas est épouvantable, le tonnerre roule sans discontinuer, c'est à
croire que le jour du Jugement dernier est arrivé... D'un moment à
l'autre, la catastrophe peut survenir. Ordre est donné de porter sur la
glace tous les approvisionnements restés dans la cale et de monter sur
le pont les fourrures et les effets d'habillement; on les jettera sur la
banquise au dernier moment. Le canot à pétrole est ensuite amené et
transporté au dépôt sur le «grand _hummock_».
A huit heures du soir, après une accalmie dans la journée, l'assaut
reprend plus terrible que jamais. Le _toross_ de bâbord penche de plus
en plus sur nous et déverse sur le pont d'énormes glaçons et des paquets
de neige. Peter, saisissant aussitôt une bêche, se met à piocher avec
rage dans la marée de glace qui nous envahit, et veut essayer de la
rejeter par-dessus bord. Je le suis afin d'examiner la situation..., il
n'est pas nécessaire de regarder longtemps pour me rendre compte du
danger. Il est inutile de lutter avec une bêche contre un pareil ennemi.
Je rappelle Peter et l'engage à employer ses forces à un autre travail.
J'avais à peine parlé qu'une nouvelle pression se produit, accompagnée
de formidables détonations et de craquements terrifiants. «J'ai cru que
j'étais envoyé au diable avec ma bêche,» hurle Peter. Je recule vers la
dunette et arrête Mogstad qui accourait, lui aussi, avec une bêche pour
suivre l'exemple de son camarade.
Sous le poids des blocs qui arrivent en quantité de plus en plus grande
par-dessus le plat-bord, la tente plie et menace de s'effondrer. Si elle
s'abat, nous sommes ensevelis sous l'avalanche. Immédiatement je
descends dans le carré et appelle tout le monde sur le pont, en
recommandant de sortir non pas par la porte de bâbord, mais par le
kiosque des cartes. Les ouvertures de bâbord peuvent livrer passage dans
l'intérieur du navire à la glace qui tombe sur le pont. Les passages
intérieurs se trouveraient ainsi bloqués et nous serions enfermés comme
des souris dans une trappe. Pour parer à ce danger, la porte de la
machine donnant accès dans les logements est ouverte. Son étroitesse
rendrait la sortie des bagages très lente. Je remonte ensuite lâcher les
chiens enfermés sur le pont. Après avoir échappé à la noyade, les
pauvres bêtes risquent maintenant d'être écrasées sous les chutes des
glaçons. D'un coup de couteau je coupe les laisses, et toute la bande se
précipite vers tribord.
Pendant ce temps, on monte les effets d'habillement. Inutile de presser
les hommes; les grincements de la glace contre les flancs du navire
stimulent suffisamment leur ardeur. C'est un terrible brouhaha dans une
nuit obscure. Pour comble de malheur, Jacobsen n'a-t-il pas laissé les
lanternes s'éteindre. Au milieu de ce branle-bas, je songe tout à coup à
mes mocassins qui sèchent dans la cuisine; au galop je cours à leur
recherche. A ce moment, la pression atteint son paroxysme. Sous la
poussée formidable de la glace, les poutres de l'entrepont craquent;
d'une minute à l'autre, je m'attends à les voir se briser et s'effondrer
sur moi.
Une fois tous les bagages sortis du navire, nous nous acheminons vers le
dépôt. Le fracas des blocs qui s'écrasent contre le navire est tel que
nous pouvons à peine nous entendre parler.
C'est le dernier effort de la banquise. Peu à peu, la violence de la
pression diminue, le bruit s'affaiblit, et bientôt tout redevient
silencieux.
Mais quel spectacle! La partie bâbord du _Fram_ disparaît presque
entièrement sous un entassement de neige et de glace!
Au milieu du danger le plus pressant, des incidents comiques avaient
excité une gaieté générale. Sverdrup, toujours impassible, n'avait-il
pas choisi ce moment périlleux pour prendre un bain! Lorsque je donnai
l'ordre de porter en toute hâte les sacs sur le pont, il était nu comme
un ver. Je vous laisse à penser s'il fut long à se rhabiller. Amundsen
avait eu, de son côté, une aventure. Dans la confusion du branle-bas, il
n'avait pas entendu ma recommandation de sortir par tribord et s'était
précipité vers bâbord. A peine sur le pont, il avait culbuté. Quel ne
fut pas son effroi de sentir la tente chargée de glaçons s'abaisser sur
lui comme pour l'enserrer dans un linceul. Notre camarade avait cru sa
dernière heure venue... Enfin, il parvint à se remettre sur pied et à
échapper à l'étau qui menaçait de l'enserrer.
Il est solide, notre _Fram_, pour avoir résisté à un pareil assaut. La
masse de glace qui le pressait à bâbord est absolument colossale. Après
avoir donné une bande de 7°, le navire s'est un peu relevé; il doit donc
être dégagé de son berceau et par suite se trouve maintenant hors de
danger. Beaucoup de bruit pour rien, tel est, en somme, le seul résultat
de cette convulsion de la banquise.
_6 janvier._--Une journée de repos particulièrement agréable après
l'émoi d'hier. Toute l'après-midi est employée à dégager le pont des
glaçons qui l'ont envahi. Des blocs énormes sont tombés sur la tente;
c'est miracle qu'elle n'ait pas cédé sous un pareil poids.
A midi, Hansen annonce que nous avons atteint le 83°40′, 13 milles
depuis le 31 décembre. Nous filons définitivement vers le haut nord.
Pour fêter le passage de cette latitude, on sert le soir un bol de
punch, accompagné de fruits conservés et de gâteaux.
Hier, nous travaillions péniblement pour défendre notre vie contre les
assauts de la banquise; aujourd'hui, nous sommes tout à la joie, buvant
gaiement du punch et bavardant bruyamment. Ne sont-ce pas là les
vicissitudes de la vie humaine? Peut-être est-ce pour célébrer par une
canonnade grandiose notre arrivée à cette haute latitude que la banquise
a lancé les terribles détonations de ces jours derniers? S'il en est
ainsi, le salut a été vraiment royal.
_7 janvier._--Quelques grincements, puis tout redevient calme. Nous
continuons à déblayer le _Fram_.
Ce matin, accompagné de Sverdrup, je fais une petite promenade aux
environs. A une faible distance du navire, nous constatons que la glace
ne porte aucune trace de fracture et est absolument unie. La pression a
donc été limitée à une zone peu étendue, et le _Fram_ s'est trouvé juste
à l'endroit où s'est porté l'effort le plus violent.
_8 janvier._--Encore quelques mouvements dans la banquise, sans
importance d'ailleurs.
Liv a aujourd'hui deux ans!
C'est une grande fille. La reconnaîtrai-je? Ils célèbrent là-bas ce
joyeux anniversaire et comblent de présents le petit être aimé. Pendant
ce temps nous restons bloqués dans la glace, entraînés vers des
latitudes inconnues, enveloppés dans l'obscure nuit polaire.
Dans l'après-midi, j'essaie de photographier le _Fram_ au clair de lune.
Les résultats sont excellents. Le sommet du monticule de glace qui a
failli défoncer le navire a déjà été en partie abattu; le cliché ne
donne pas par suite une représentation exacte de ses dimensions et de sa
position menaçante.
[Illustration: LE _Fram_ APRÈS LA GRANDE PRESSION DU 5 JANVIER 1895
(Photographie exécutée au clair de la lune.)]
... La banquise est redevenue calme; maintenant débarrassé de tout souci
de ce côté, je me remets à mes préparatifs de départ.
Le 3 février, nous atteignons le 83°43′; quelques jours plus tard nous
rétrogradons de 11 milles dans le sud. Toujours ces alternatives de
recul et de progrès. Mais 10 à 12 milles de plus ou de moins ne comptent
pas dans une expédition comme celle que nous allons entreprendre.
_10 février._--Le jour commence à poindre. A une heure de l'après-midi
en me tournant du côté de la lumière, je puis lire un journal.
Dans la journée, excursion en traîneau tiré par les chiens. La banquise
est plane; sur sa surface unie nous filons bon train. Avec une pareille
vitesse nous pourrons faire de longues étapes et arriver au but plus tôt
que nous ne l'avions primitivement pensé. Un long et terrible voyage que
cette marche vers le Pôle! Jamais pareille entreprise n'a été tentée.
Nous n'avons aucun point de retraite, pas même une terre désolée.
Pendant que nous avancerons vers le nord, le _Fram_ continuera sa
dérive; jamais ensuite nous ne pourrons le rejoindre. Nous n'aurons
d'autre ressource que de marcher en avant; tous les obstacles, quelque
terribles qu'ils soient, nous devrons les vaincre pour sortir de cet
étau de glace.
_26 février._--Il est enfin arrivé le grand jour du départ! Depuis une
semaine, tout le monde travaille sans relâche aux préparatifs. Du matin
au soir, pas une minute de repos; il faut songer à tout, veiller à tout;
le plus petit oubli pourrait être fatal. Mes nerfs sont dans un état de
tension absolument fatigant. Je la connais bien, cette surexcitation,
pour l'avoir éprouvée chaque fois que j'allais partir pour l'inconnu et
couper les ponts derrière moi. Tous ces jours derniers, jamais je n'ai
pu me coucher avant trois ou quatre heures du matin.
Hier soir, nous avons eu le banquet des adieux. Avant de quitter le
navire, le souvenir de tous les événements dont il a été le théâtre me
revient à la mémoire avec une précision extraordinaire; je revis toute
notre vie depuis le départ de Norvège, traversée de tant d'espoirs et de
désillusions.
J'écris à ma femme et à tous les miens une dernière lettre, que je
confie à Sverdrup.
Les quatre traîneaux chargés des bagages et des provisions sont
attelés... Au bruit d'une décharge de mousqueterie, le signal du départ
est donné. Les chiens aboient furieusement et nos camarades poussent des
hourrahs. Quand les reverrons-nous? Les reverrons-nous même jamais?
Au début, la marche est lente. La glace présente une déclivité assez
rapide. Devant un escarpement les efforts de tous les hommes sont
nécessaires pour faire avancer les traîneaux par-dessus l'obstacle.
Heureusement Sverdrup, Hansen, Blessing, Henriksen et Mogstad ont tenu à
nous accompagner le premier jour et nous apportent dans ce pénible
travail le concours de leurs forces. Plus loin, en terrain plat, les
chiens filent comme le vent; même avec les _ski_ on les suit
difficilement. Sur ces entrefaites, nous nous apercevons qu'un des
traîneaux a éprouvé une avarie, sans doute dans un heurt contre quelque
bloc de glace. Il faut revenir à bord faire la réparation nécessaire! Un
pareil accident survenant au cours du voyage aurait de graves
conséquences. Il est donc prudent de profiter de notre retour pour
renforcer tous les véhicules. Les charges sont évidemment trop lourdes,
aussi suis-je résolu à emmener six traîneaux au lieu de quatre.
Pendant que nous sommes occupés à ces réparations, le vend du sud-est
souffle et nous porte dans le nord. Hier nous étions par 83°47′,
aujourd'hui nous devons être par 83°50′.
Le 28 février nouveau départ. Le convoi avance lentement; pour faciliter
la marche, je prends le parti d'alléger les véhicules de plusieurs sacs
de vivres destinés aux chiens. A quatre heures du soir le campement est
installé. Distance parcourue dans la journée: 4 milles[29]. Soirée très
agréable et très joyeuse sous la tente en compagnie de plusieurs de nos
camarades du _Fram_. Un bol de punch est servi et des toasts chaleureux
sont portés en l'honneur de ceux qui partent et de ceux qui restent. A
onze heures seulement, nous nous décidons à entrer dans nos sacs de
couchage.
[29] La distance parcourue était mesurée à l'aide d'un compteur,
fabriqué à bord avec les mouvements d'un vieil anémomètre. Il se
trouvait attaché à l'arrière du dernier traîneau.
Là-bas au milieu de la banquise, le _Fram_ resplendit de lumière.
Sverdrup a donné l'ordre de hisser, au sommet du grand mât, la lampe à
arc et d'allumer des torches et des feux de Bengale sur les _floe_
voisins. Une bonne précaution pour assurer le retour des autres en cas
de mauvais temps.
Le lendemain, nos camarades nous suivent pendant une heure. Au moment de
nous quitter, Sverdrup me prend à part: «J'ai une faveur à vous
demander, me dit-il; si vous revenez avant nous en Norvège, et que vous
songiez à partir pour le pôle sud, soyez assez bon pour m'attendre; je
tiens à vous accompagner là-bas...
Nous voici seuls maintenant, Johansen et moi, au milieu de la grande
banquise polaire. Sans l'aide de nos amis, la marche devient très
difficile; la glace est accidentée et le halage des six traîneaux
par-dessus les aspérités de la banquise est aussi laborieux que lent. Le
2 mars, nos progrès ne sont guère plus rapides. Nous pourrions peut-être
continuer à avancer ainsi; de jour en jour, le poids des provisions
diminuera, et, dans quelque temps, notre marche pourra être sensiblement
plus accélérée. Mais les chiens seront peut-être épuisés par cet effort?
D'autre part, ces animaux ont souffert du froid, la nuit dernière. Je
prends donc la décision de revenir encore une fois à bord, d'alléger nos
bagages et d'attendre que la température soit un peu moins basse. A mon
retour, je suis salué par l'heureuse nouvelle que nous avons atteint le
84° de Lat. N.
Les jours suivants sont consacrés à apporter aux traîneaux les
perfectionnements suggérés par les deux expériences que nous venons de
faire, et aux bagages les réductions nécessaires.
Avant de raconter notre voyage à travers la banquise polaire, une rapide
description de notre équipement me paraît nécessaire; elle permettra au
lecteur de se faire une idée complète de notre vie dans ce terrible
désert.
Nous emportons deux kayaks et trois traîneaux construits sur le mode de
ceux que j'ai employés au Grönland. Le matériel de campement comprend un
sac de couchage composé d'une double enveloppe en peau de renne, une
tente en soie pesant un kilogramme, et un fourneau au pétrole avec une
provision de combustible de seize litres.
Dans l'équipement d'une expédition sur la banquise, le fourneau est un
des appareils les plus importants. De sa bonne construction et des
résultats qu'il donne dépend, en grande partie, le bien-être relatif de
la caravane, et, par suite, dans une certaine mesure, le succès de
l'exploration. Le nôtre se composait d'un récipient central destiné à la
cuisson des mets et de deux compartiments latéraux que l'on remplissait
de neige et de glace pour obtenir de l'eau potable. Un quatrième
réservoir, placé au sommet, avait le même usage. Grâce à la disposition
adoptée, proportion de 90 à 93 p. 100 de la chaleur produite par la
combustion du pétrole était employée à un effet utile.
[Illustration: LE FOURNEAU]
L'appareil construit en métal blanc et en aluminium ne pesait que 4
kilogrammes.
Comme armes, j'ai choisi des fusils à deux coups, avec un canon rayé
pour le gros gibier et un autre lisse pour les oiseaux. Nos munitions
consistent en 180 cartouches à balles et 150 à plomb. En fait
d'instruments, nous avons un petit théodolite construit spécialement en
vue de cette expédition, un sextant de poche, un horizon artificiel à
glace, plusieurs compas, des baromètres anéroïdes, trois thermomètres
fronde à mercure, deux thermomètres minima à alcool, une lunette et un
appareil photographique.
Nos approvisionnements consistent principalement en viande et en poisson
séché et pulvérisé, afin de faciliter la digestion, en biscuit et en
pain de gluten, enfin en 39 kilogrammes de beurre.
Comme vêtements nous portons deux chemises de laine, un veston en poils
de chameau et un épais jersey, deux caleçons de laine, des
_knickerbockers_, des guêtres en vadmel[30], et, par-dessus, un surtout
en grosse toile destiné à nous protéger contre la neige pulvérulente. En
fait de chaussures, des mocassins lapons, comme coiffure des chapeaux de
feutre doublés à l'intérieur de deux épaisses couches de drap.
[30] Drap tissé par les paysans norvégiens, très épais et très chaud.
Le poids total des bagages, véhicules compris, s'élevait à 663
kilogrammes, répartis à peu près également sur les trois traîneaux.