Enfin, elle est arrivée, cette saison qu'en Norvège nous appelons le
printemps, la saison de la joie et de la vie, le réveil de la nature
après le long assoupissement hivernal. Ici elle n'a apporté aucun
changement. C'est toujours la même plaine de glace.
Suivant que la dérive nous porte dans le nord ou dans le sud, nous
sommes pleins d'espoir ou découragés, et, comme toujours dans ces
alternatives, je fais des plans d'avenir. Un jour, il me semble que mon
plan se réalisera. Le 17 avril, comme nous sommes poussés dans le nord,
je suis persuadé de l'existence d'un courant à travers le bassin
polaire. Vingt-quatre heures du vent du nord nous ont fait gagner 9
milles. Nous en avons fini, sans doute, avec cette énervante dérive vers
le sud. La présence de couches d'eau ayant une température relativement
élevée en est à mes yeux un indice favorable.
Pendant le printemps, nos progrès furent plus satisfaisants que durant
l'hiver, comme le montre la carte des pages 56–57. Le 1er mai, nous
étions presque au 81°, et le 18 juin nous touchions au 83°, puis en
juillet et en août nous revînmes en arrière. Le 1er septembre nous
avions rétrogradé au 81°14′. Somme toute, c'était toujours le même genre
de locomotion; le _Fram_ avançait à la façon d'un crabe. Chaque fois
qu'il avait fait un pas vers le nord, il reculait ensuite. C'était,
comme le disait l'un de nous, politicien ardent, une lutte constante
entre la droite et la gauche, entre les progressistes et les
réactionnaires. Toujours après une période de vent progressiste et de
dérive encourageante vers le nord, l'extrême droite l'emportait de
nouveau; le navire restait alors immobile, ou même était ramené en
arrière, au grand désespoir d'Amundsen.
Pendant toute la dérive, l'avant du _Fram_ fut tourné vers le sud,
généralement vers le S. 1/4 S.-O., et le navire ne dévia que très peu de
cette direction. Il marchait vers le nord, qui était son but, le nez
toujours dirigé vers le sud. Il se refusait, semble-t-il, à augmenter la
distance entre lui et le monde habité, paraissant soupirer après les
rivages méridionaux, tandis qu'une puissance invisible l'entraînait vers
l'inconnu.
Pendant le printemps, en vue de préparer mon excursion projetée vers le
nord, j'étudiais les conditions de viabilité de la banquise dans des
excursions journalières, soit sur les _ski_, soit en traîneau.
En avril, la glace devint très praticable pour les chiens. Sous l'action
des rayons solaires, les monticules produits par la pression avaient été
en partie nivelés, et les crevasses s'étaient fermées. Pendant des
milles, on pouvait cheminer sans rencontrer de grands obstacles. En mai,
la situation devint moins bonne par suite de l'ouverture de nombreux
canaux dans toutes les directions, autant de larges fossés qui, à chaque
instant, arrêtaient la marche. Dans les premiers jours du mois, les
froids étant encore très vifs, ces nappes d'eau étaient rapidement
recouvertes par une couche cristalline, suffisamment épaisse pour
résister au poids d'une caravane; plus tard, par suite de l'élévation de
la température, la formation de la glace devint beaucoup plus lente et
même s'arrêta complètement. A la fin de mai et au commencement de juin,
on n'aurait pu avancer que très lentement à travers le réseau
inextricable de canaux et de lacs qui, à cette époque, morcelaient la
banquise.
[Illustration: DEUX AMIS]
En juin, le _pack_[17] devint absolument impraticable; de larges bassins
couvraient les _floe_; à chaque pas, l'on enfonçait dans l'eau ou dans
une bouillie glaciaire. Sur un pareil terrain, la marche eût été presque
impossible.
[17] Banquise. (_Note du traducteur._)
Nous sommes absolument bloqués dans une banquise en décomposition. Aucun
de mes camarades n'est alarmé par la gravité de la situation; tous sont,
au contraire, joyeux de notre dérive vers l'extrême nord, de nos progrès
de plus en plus rapides à travers l'inconnu. Tous pourtant savent que
c'est une question de vie ou de mort. Si, ainsi qu'on nous l'a prédit,
le _Fram_ est brisé et coulé, comme la _Jeannette_, avant que nous ayons
eu le temps de sauver des approvisionnements suffisants pour pouvoir
continuer notre dérive vers le nord sur un glaçon, la retraite au sud
deviendra nécessaire et son issue sera, à coup sûr, fatale au milieu de
cette banquise disloquée. Terribles furent, en effet, les souffrances de
l'expédition américaine. Elle ne se trouvait pourtant qu'au 77° de
latitude. La distance qui nous sépare de la terre la plus proche est
double de celle qu'elle eut à parcourir pour atteindre la côte de
Sibérie. Nous sommes éloignés de plus de deux cent quatre-vingts milles
du cap Tchéliouskine, et, de ce promontoire aux premières localités
habitées de Sibérie, le trajet est effrayant.
Mais le _Fram_ ne sera pas brisé: personne ici ne croit à la possibilité
d'une pareille catastrophe. Nous sommes comme le rameur en _kayak_; il
sait qu'un faux coup de pagaie suffirait à le faire chavirer et à
l'envoyer dans l'éternité; pourtant il va droit son chemin en toute
sécurité, persuadé qu'il ne donnera pas un faux coup de pagaie.
En juillet, la banquise devint encore plus mauvaise. Tous les _floe_
étaient couverts de nappes d'eau sur lesquelles s'étendait une mince
couche de glace. Dès que vous mettiez le pied sur cette pellicule, elle
cédait, et vous barbotiez dans une eau glacée. Les amas de neige molle
entassés entre les _hummocks_ et au pied des _toross_ ne portaient pas,
fût-on même chaussé de _ski_. Plus tard, après la fusion complète de la
neige, le _pack_ devenait accessible.
A la surface des _floe_ se formèrent bientôt de larges bassins.
[Illustration: LA BANQUISE EN ÉTÉ (12 JUILLET 1894)]
Le 8 et le 9 juillet, le _Fram_ se trouvait dans un lac d'eau douce, et
nous dûmes construire un pont pour pouvoir gagner à pied sec la rive.
Plusieurs de ces nappes étaient très étendues et très profondes. Une
d'elles, située à tribord, était suffisamment grande pour y organiser
des parties de canotage. Ce fut le divertissement de nos soirées pour
plusieurs d'entre nous. Chaque embarcation avait un état-major complet:
capitaine, second, lieutenant, mais point de matelots. Pendant que le
canot courait des bordées, les autres camarades restés sur les rives
s'amusaient à bombarder les navigateurs de boules de neige.
Ces parties eurent un résultat pratique; un jour, nous fîmes un exercice
d'embarquement et reconnûmes que tous les treize nous pouvions prendre
place dans une seule embarcation. Lorsque les chiens nous virent quitter
le _Fram_ et nous diriger vers l'étang, ils manifestèrent le plus grand
émoi, puis, quand ils nous virent prendre place dans le canot, pensant
que nous les abandonnions, ils entamèrent un concert de lamentations
épouvantables. Quelques-uns se jetèrent à la nage pour nous suivre,
tandis que deux autres, plus malins, contournaient le lac et allaient à
notre rencontre de l'autre côté. Quelques jours plus tard, nous eûmes la
tristesse de trouver notre étang à sec; une fissure s'était ouverte au
fond de son lit de glace et toute la masse d'eau douce s'était écoulée
par cette ouverture.
Pendant l'été, outre ces nappes, s'étendaient dans toutes les directions
des réseaux de canaux. Ces chenaux n'atteignaient pas une grande largeur
et pouvaient être traversés facilement d'un bond à l'endroit le plus
étroit ou en sautant de glaçon en glaçon.
La banquise, quelque découpée et couverte de lacs qu'elle fût, était
encore trop compacte pour que nous pussions espérer la délivrance.
D'ailleurs, le _Fram_ eût-il été rendu à la liberté qu'il n'aurait pu
avancer que de quelques encablures vers le nord. A plusieurs reprises,
du «nid de corbeau» de larges étendues d'eau libre furent visibles dans
notre voisinage; même, si nous avions pu les atteindre, elles ne nous
auraient pas conduits loin. Avant la fin de l'été, le _Fram_ sera à coup
sûr libre, et nous pourrons faire route au nord, ne cessait de répéter
Jacobsen; cette espérance était partagée par tous, sauf par Sverdrup et
par moi.
Tous les explorateurs qui ont été prisonniers dans les banquises
attendaient avec impatience la débâcle estivale; moi, au contraire, je
désire voir la glace conserver sa cohésion et poursuivre sa dérive vers
le nord. Ici-bas, tout dépend du point de vue auquel on se place. Le
navigateur parti avec l'illusion de pouvoir faire voile en eau libre
jusqu'au pôle, se lamente d'être bloqué, tandis qu'un autre, décidé à se
faire prendre dans la glace, ne se plaint pas, même s'il trouve de l'eau
libre. Dans cette vie, qui veut le plus demande souvent le moins.
Toutes ces ouvertures de la banquise sont produites, comme les pressions
et les tassements du _pack_, par les vents et les marées qui poussent
les glaces tantôt dans une direction, tantôt dans une autre. La surface
du bassin polaire est couverte de _floes_ en perpétuel mouvement, tantôt
cohérents, tantôt détachés et poussés les uns contre les autres.
Durant toute la dérive du _Fram_, des observations furent constamment
prises à l'effet d'étudier la formation des glaçons. Pendant l'hiver et
pendant le printemps, l'épaisseur de la glace augmenta constamment;
mais, comme cela ressort du tableau suivant, son accroissement est de
plus en plus lent, à mesure que sa puissance devient plus grande.
Dates. Épaisseur de la glace.
10 avril 2m,31
21 avril 2m,41
5 mai 2m,45
31 mai 2m,52
9 juin 2m,58
20 juin _Ibid._
4 juillet 2m,57
10 juillet 2m,76
L'augmentation des glaçons pendant l'été me sembla tout d'abord fort
extraordinaire. Par suite des diverses ablations que leur tranche
superficielle éprouvait chaque jour et dont la somme pouvait être
évaluée à plusieurs centimètres, leur volume aurait dû décroître. Des
études attentives me révélèrent la cause de cette anomalie. L'eau douce
provenant de la fusion de la neige formait, à la surface de la mer, une
nappe d'environ 3 mètres, et, au contact de l'eau salée beaucoup plus
froide[18], subissait un abaissement de température et même une
congélation. C'est cette couche de glace d'eau douce qui, en
s'agglutinant à la partie immergée des _floe_, augmentait leur
épaisseur. Des forages me révélèrent en effet la présence sous les vieux
_floe_ d'une nappe de glace peu cohérente. Dans le courant de l'été, la
puissance de la banquise diminua, cependant, par suite de l'importance
de la fusion superficielle comme l'indiquent les observations suivantes:
[18] Sa température était d'environ −1°,5.
Épaisseur totale du bloc.
La différence avec le chiffre
Épaisseur de la précédent indique l'accroissement
Dates. vieille glace. de la tranche de glace d'eau
douce sous-jacente.
23 juillet 1894 2m,33 2m,49
10 août -- 1m,94 2m,17
22 -- -- 1m,86 2m,06
3 sept. -- 2m,02
20 sept. 1894 1m,98
3 octob. -- 1m,75 1m,98
12 -- -- 1m,80 2m,08
10 nov. -- _Ibid._ _Ibid._ avec légère tendance
à l'accroissement
11 déc. -- 2m,11
3 janv. 1895 2m,32
18 -- -- 2m,48
6 févr. -- 2m,59
Les blocs et les _floe_ d'une très grande puissance sont le produit, non
de la congélation de l'eau, mais de l'entassement de la glace sous
l'action des pressions. Souvent, dans ces convulsions de la banquise,
d'énormes fragments glissent les uns par-dessus les autres; une fois
solidifié par le froid, cet agrégat prend l'aspect d'une masse
absolument homogène. C'est ainsi que, sous le _Fram_, l'amoncellement
des glaçons dépassait une puissance de 10 mètres.
La température de la glace, à la surface du _pack_, voisine du point de
fusion pendant l'été, s'abaisse rapidement à mesure que les froids de
l'hiver deviennent plus intenses. Elle diminue, au contraire, lentement
dans les couches profondes; à la partie inférieure des glaçons baignés
par la mer elle se trouve sensiblement égale à celle de l'eau ambiante.
En mars et au commencement d'avril, j'ai observé la plus basse
température. A une profondeur de 1m,20 et de 0m,80, elle était
respectivement de −16° et de −20°. A partir des premiers jours d'avril
se manifesta une hausse très lente.
Par les grands froids, la glace est dure et cassante; les chocs la
rompent donc facilement. En été, elle est, au contraire, molle et
plastique, et, par suite, ne peut être aussi aisément brisée. Cette
modification dans l'état de la banquise se manifeste d'une façon très
particulière. En été, la glace, étant très plastique, peut être entassée
et comprimée sans le moindre bruit, tandis qu'en hiver ce phénomène est
accompagné de craquements formidables. En juin et juillet, des pressions
purent survenir tout près de nous sans que le moindre bruit nous en
avertît.
[Illustration: LE HALAGE DE LA LIGNE DE SONDE]
[Illustration: LA LECTURE DU THERMOMÈTRE PLONGEUR]
Pendant l'été, nous poursuivîmes nos études scientifiques. Durant
l'hiver, nous avions fait une ligne de 4 à 5,000 mètres; avec cet engin
nous réussîmes à atteindre le fond de l'océan sur lequel nous dérivions.
La profondeur variait de 3,300 à 3,900 mètres: une intéressante
découverte qui renversait toutes les idées reçues sur la nature du
bassin polaire.
[Illustration: Profondeurs en Mètres.]
En outre de ces sondages, nous fîmes des observations de température de
la mer à différentes profondeurs. Ces séries thermométriques révèlent
toutes les mêmes oscillations; d'un mois à l'autre les variations de
température des différentes couches ne dépassaient pas quelques
centièmes de degré. A titre d'exemple, voici les résultats d'un sondage
thermométrique exécuté du 13 au 17 août, traduits dans la courbe
ci-dessus.
Profondeur Température.
en mètres.
Surface +1°,02
2 mètres. −1°,32
20 » −1°,33
40 » −1°,50
60 » −1°,50
80 » −1°,50
100 » −1°,40
120 » −1°,24
140 » −0°,97
160 » −0°,58
180 » −0°,31
200 » −0°,03
220 » +0°,19
240 » +0°,20
260 » +0°,34
280 » +0°,42
300 » +0°,34
350 » +0°,44
400 » +0°,35
450 » +0°,36
500 » +0°,34
600 » +0°,26
700 » +0°,14
800 » +0°,07
900 » −0°,04
1,000 » −0°,10
1,200 » −0°,28
1,400 » −0°,34
1,600 » −0°,46
1,800 » −0°,60
2,000 » −0°,66
2,600 » −0°,74
2,900 » −0°,76
3,000 » −0°,73
3,400 » −0°,69
3,700 » −0°,65
3,800 » −0°,64
La figure précédente met en évidence la présence d'une strate d'eau
relativement chaude entre deux couches d'eau froide. Après s'être
abaissée de la surface à la profondeur de 80 mètres, la température
s'élève ensuite jusqu'à 280 mètres, et, après une nouvelle baisse à 300
mètres, se relève de nouveau. Au delà de 450 mètres, on constate une
diminution de température régulière jusqu'à 2,900 mètres, suivie d'un
troisième relèvement qui persiste jusqu'au fond.
Parfois, la couche d'eau chaude a atteint une température supérieure à
celle indiquée dans le tableau précédent. Ainsi le 17 octobre, à 300
mètres le thermomètre marquait +0°,85, à 350 mètres +0°,76, à 400 mètres
+0°,78 et à 500 mètres +0°,62. A partir de cette profondeur il
s'abaissait régulièrement pour remonter ensuite aux approches du fond.
Au milieu de cette banquise, nous ne nous attendions guère à rencontrer
une faune ailée abondante. Aussi, grande fut notre surprise, le 13 mai,
le jour de la Pentecôte, à la vue d'une mouette. A partir de cette date,
quelques oiseaux viennent tous les jours voler autour de notre radeau de
glace. Des pagophiles blanches (_Larus eburneus_ L.), des mouettes
tridactyles (_Larus tridactylus_ L.), des pétrels arctiques
(_Procellarica glacialis_), parfois des mouettes bourgmestres (_Larus
glaucus_ L.), des mouettes argentées (_Larus argentatus_), des
guillemots (_Uria grylle_). Une ou deux fois, nous aperçûmes des
stercoraires (_Lestris parasitica_), et, le 21 juillet, un bruant des
neiges.
[Illustration: OBSERVATION DE LA TEMPÉRATURE DE LA MER]
Le 3 août, nous eûmes la visite de mouettes de Ross (_Rhodostethia
rosea_) et j'eus la bonne fortune de tuer trois jeunes exemplaires de
cet oiseau rarissime. Ce mystérieux habitant de l'extrême nord, nul ne
sait où il va, ni d'où il vient.
Depuis que nous sommes dans ces parages, je l'ai toujours guetté; le
voici qui arrive juste au moment où je m'y attendais le moins.
[Illustration: MOUETTES DE ROSS (_Rhodostethia rosea._)]
Le corps des trois mouettes de Ross que j'ai tuées mesurait une longueur
de 0m,32. Elles avaient le dos et les ailes gris, le ventre et les côtés
blancs, légèrement teintés d'orange, et autour du cou un collier gris.
Un peu plus tard ce plumage change. Le dos devient bleu, le ventre rose
et le collier noir.
Maintenant que ma résolution est prise de pousser une pointe vers
l'extrême nord, toutes mes espérances sont concentrées sur les chiens.
Je veille toujours sur eux de crainte de quelque accident et de quelque
maladie, et non sans raison! Le 5 mai, un des petits de Kvik a une
espèce d'attaque de folie furieuse. Il court en aboyant terriblement et
mord tout ce qu'il rencontre. Après l'avoir enfermé pendant quelque
temps, il redevient calme. C'est le quatrième cas de ce genre que nous
observons. Quelle peut être la cause de ces accidents? A coup sûr, ce
n'est pas l'hydrophobie; peut-être quelque attaque épileptiforme? Quoi
qu'il en soit, plusieurs de mes tireurs ont déjà succombé à cette
étrange maladie. Le 24 juin, Ulenka, un de mes meilleurs chiens, est
également atteint; il reste étendu sur le pont comme paralysé, incapable
de se tenir sur ses pattes. Nous l'installons dans une caisse, et lui
donnons une nourriture soignée. Après quelques jours de ce traitement,
l'animal paraît éprouver un mieux sensible, mais de longtemps il ne put
recouvrer l'usage des jambes. Évidemment, pour déterminer ainsi la
paralysie ces attaques doivent affecter la colonne vertébrale. Le 3
juin, un des enfants de Kvik succombe à son tour...
Les chiens ne paraissent pas goûter les charmes de la belle saison; la
glace est à leur gré trop humide, et... trop chaude, bien que la
température ne s'élève guère au-dessus du point de congélation.
L'été comme l'hiver nous célébrons ponctuellement toutes les solennités
avec la pompe que nous permettent nos moyens. La fête nationale[19] du
17 mai donna lieu à de grandes réjouissances: Réveil au son de l'orgue,
puis déjeuner de saumon fumé et de langue de bœuf. Tous les membres de
l'expédition portent à la boutonnière des flots de ruban; même le vieux
Suggen en a un au bout de la queue. Au grand mât flotte le pavillon
national.
[19] L'anniversaire de la Constitution norvégienne.
[Illustration: LA PROCESSION DU 17 MAI]
A onze heures, la colonie du _Fram_ s'assemble sur la banquise et se
forme en cortège, bannière déployée. Je marche en tête, tenant le
drapeau norvégien «pur»[20], suivi par Sverdrup qui brandit la flamme du
_Fram_. Derrière, un traîneau conduit par Mogstad porte l'orchestre,
composé de Johansen et de son accordéon. A la suite, avancent Jacobsen
et Henriksen armés de fusils et de harpons, puis Amundsen et Nordahl,
porteurs de grandes bannières rouges; enfin le docteur avec une bannière
de manifestant, réclamant la fixation d'une journée de travail normal.
Elle consistait en un jersey de laine portant brodées sur la poitrine
les deux lettres _N. A_[21]. Hissée au bout d'un long bâton, l'enseigne
était d'un effet imposant. Le cortège était fermé par Juell, notre
cuisinier, le dos couvert de ses casseroles, et par la bande des
météorologistes avec un large écusson en fer-blanc, traversé par une
bande rouge décorée des lettres _Al. St., almindelig stemmeret_,
signifiant en norvégien: suffrage universel. Les chiens suivaient
gravement la procession, comme s'ils n'avaient jamais fait autre chose
de la vie.
[20] Drapeau sans le rectangle aux couleurs suédoises, indiquant
l'_Union_ de la Norvège avec la Suède.
[21] _Normal arbedsdag_: Journée de travail normal.
Au son d'une marche imposante composée pour la circonstance, le cortège
fit deux fois le tour du navire, en grande solennité, pour se diriger
vers le «grand hummock», où elle fut photographiée. Cette opération
terminée, un hourrah fut poussé en l'honneur du _Fram_ qui nous avait
conduit aussi loin vers le nord, et qui, nous n'en doutions pas, nous
ramènerait tous sains et saufs en Norvège. Au moment de rentrer à bord,
le photographe adressa à la foule un discours rappelant la solennité du
jour. Sa péroraison fut saluée par une décharge de six coups, qui eut
pour effet de mettre en fuite quelques chiens. La manifestation
terminée, l'équipage se rendit dans le carré décoré pour la circonstance
de drapeaux. Une valse entraînante inaugura cette partie de la fête;
après quoi commença le banquet avec accompagnement de musique entre
chaque service. Dans la soirée, le violoniste Mogstad fit entendre son
répertoire. Ce fut, en un mot, un 17 mai très réussi, surtout par le 81°
de Lat. N.
_28 mai._--Un doux mois de mai. Dans ces derniers jours, à différentes
reprises, la température s'est élevée de plusieurs degrés au-dessus de
zéro. On peut se promener avec l'agréable illusion de se croire au pays.
Rarement le thermomètre descend au-dessous du point de congélation. En
revanche, voici les brouillards d'été. Le ciel, couvert de nuages
lumineux, donne une sensation de pays du sud.
A bord, l'élévation de la température est très sensible. Il n'est plus
nécessaire d'allumer le poêle du carré, et la glace et le givre qui
couvrent les parois du magasin commencent à fondre.
[Illustration: TRAINEAU AVEC SA VOILURE]
_9 juin._--J'ai transporté mon atelier dans le roof. Assis à la fenêtre,
baigné par une lumière éclatante, j'ai la sensation que je vis sur terre
au grand jour et non plus dans une caverne éclairée par une lampe. Aussi
longtemps que la température ne deviendra pas très basse, j'ai
l'intention de rester ici. Cette installation est si agréable et si
pleine de calme!
J'éprouve une impression d'été. Je puis me promener au soleil et rêver
sur le pont; tout en fumant la pipe, mes yeux errent sur l'infinie nappe
blanche. Partout, maintenant, la neige est détrempée, et des nappes
d'eau commencent à se former à la surface de la banquise. Dès qu'on
creuse un trou dans la glace, immédiatement il se remplit d'eau. Sous
l'influence de la chaleur, les particules de sel incluses dans les
glaçons fondent les grains de glace qui les enveloppent; par suite, il
se forme une quantité de plus en plus notable d'eau saturée de sel qui
ne peut geler qu'à une température de beaucoup inférieure à celle
régnant actuellement.
La température de la glace s'est élevée notablement. A la profondeur de
1m,20 elle est −3°,8, et à 1m,60 elle atteint −3°,1.
_10 juin._--A l'exception du docteur, aucun de nous ne souffre
d'ophtalmie. C'est là un fait, très rare dans les annales des
expéditions arctiques, qui mérite d'être signalé. Il y a quatre ou cinq
jours, après une partie de balle sur la glace, Blessing a été atteint de
cette affection. Pendant quelque temps, ses yeux pleurèrent abondamment;
mais, avec un peu de soin, il fut bientôt rétabli. Il est véritablement
humiliant pour le docteur d'avoir été le premier malade. Dans le courant
de l'été, à la suite de plusieurs autres cas bénins d'ophtalmie dus à
des imprudences, les malades eurent ordre de ne sortir que les yeux
abrités par des conserves.
_11 juin._--Je fais aujourd'hui une agréable découverte. Je croyais
avoir entamé ma dernière boîte de cigares; dans cette pensée, j'avais
calculé qu'à raison d'un londrès par jour, ma provision pouvait durer
encore un mois, lorsque, dans mon caisson, je déniche une nouvelle
provision. Cela me permettra de tuer le temps pendant plusieurs autres
mois. Quand elle sera finie, où serons-nous? Tuer le temps est une idée
qui ne m'était jamais venue à l'esprit. Toujours jusqu'ici, je
regrettais la rapidité avec laquelle il s'envolait; maintenant il ne
marche pas assez vite à mon gré.
La veille de la Saint-Jean, nous pensions faire le feu de joie
traditionnel, mais le temps ne paraît guère devoir permettre cette
réjouissance.
[Illustration: LA BANQUISE EN ÉTÉ]
_23 juin._--Vent de nord avec giboulées de neige. Temps abominablement
triste. Toujours en dérive vers le sud. En cinq jours nous avons perdu 9
milles.
J'ai vu bien des veilles de Saint-Jean sous des latitudes très
différentes, jamais d'aussi lamentables que celle-ci. Si loin de tous
les nôtres! Je songe à la gaieté qui règne autour des feux, là-bas, au
pays; j'entends les grincements des violons, les éclats de rire, les
décharges des fusils répétées par les échos. Ici, à perte de vue une
infinie plaine blanche enveloppée de brumes sur laquelle siffle un vent
âpre. En vérité, rien du spectacle gai et heureux qu'éveille dans notre
esprit cette date. Le plein été est passé; la longue nuit d'hiver
approche de nouveau.
Cet après-midi, j'étais occupé à mesurer la salinité d'un échantillon
d'eau de mer, lorsque Mogstad est venu m'annoncer la présence d'un ours
dans le voisinage. En retournant à leur travail après le dîner, les
hommes occupés à creuser, près du «Grand _Hummock_», une cave pour notre
provision de viande fraîche[22], ont trouvé des traces toutes récentes
de l'animal. Je chausse mes _ski_ et me mets de suite en quête du
gibier. Le terrain est exécrable; la neige molle ne porte pas; à chaque
pas les patins enfoncent profondément. L'ours est venu de l'ouest, et,
après avoir inspecté le travail en cours, et fait un détour
considérable, s'est acheminé vers l'est, sans prêter plus d'attention au
navire. Il a soigneusement visité tous les trous et tous les coins où il
supposait avoir chance de trouver un morceau, et fouillé la neige dans
l'espoir de découvrir quelque détritus échappé à la voracité des chiens.
Il a ensuite examiné soigneusement tous les canaux voisins, pensant y
attraper quelque phoque, puis a pris sa course à travers les _hummocks_
et les _floes_, sans se soucier de la bouillie glaciaire et de l'eau qui
les couvrent. Si l'état de la banquise avait été meilleur, nul doute que
je n'eusse rejoint maître Martin.
[22] La chair des ours et des morses tués pendant l'été précédent fut
employée à l'alimentation des chiens. Durant l'hiver, cette
provision avait été laissée dans la cale, où elle s'était maintenue
en parfait état de conservation. Elle fut ensuite déposée dans le
trou creusé, à cet effet, dans la banquise jusqu'à ce qu'elle fût
épuisée, ce qui arriva dans le courant de l'été. Dans ces régions,
la viande se conserve pendant une très longue période. Ainsi, le 28
juin, nous eûmes à dîner un rôti de renne provenant d'un animal tué
sur la côte de Sibérie, au mois de septembre précédent.
[Illustration: L'ARRIÈRE DU _Fram_. JOHANSEN ET SULTAN (16 JUIN 1894)]
[Illustration: UN SOIR D'ÉTÉ (14 JUILLET 1894)]
Un paysage désespérant, tout blanc et tout gris. Aucune ombre, rien que
des formes «flou», noyées dans la brume et dans la neige fondante. Tout
est dans un état complet de désagrégation; à chaque instant le sol
manque sous vos pieds. Un terrain très difficile pour un pauvre patineur
parti à la poursuite d'un ours, qui, sans le moindre effort, passe
partout. La marche est très lente et très pénible; les _ski_ enfoncent;
souvent l'eau vous monte jusqu'à la cheville; sans les patins, il serait
impossible de faire un pas.
[Illustration: UN SOIR D'ÉTÉ (14 JUILLET 1894)]
Çà et là la monotone plaine, blanche et grise, est mouchetée de taches
foncées formées par les lacs et les canaux qui s'étendent au milieu des
_hummocks_. Sur leur surface sombre, des glaçons immaculés flottent,
pareils à des blocs de marbre blanc posés sur un fond noir. Parfois
s'ouvre une large nappe d'eau, ridée de petites vagues qui viennent
battre contre les parois du bassin en bruissant gaiement, le seul signe
de vie au milieu de ce désert. Un vieil ami aimé, le bruit de ces lames
joyeuses. Un instant, on pourrait véritablement se croire à une latitude
plus méridionale. Mais l'illusion est de courte durée. Partout de la
glace, découpée en figures fantastiques d'une variété infinie, se
détachant en vigueur sur l'eau noire. Infinie est la diversité de tous
ces morceaux de marbre, et toute cette merveilleuse sculpture sera
détruite sans qu'un œil humain ait pu la contempler!
_24 juin._--L'anniversaire de notre départ. Vent de nord, encore en
dérive au sud!
Depuis le jour où nous quittions le fjord de Christiania, une longue
année s'est écoulée. Dans cet intervalle nous avons accompli une bonne
partie de la tâche entreprise, bien que cependant nous ne soyons pas
parvenus aussi loin vers le nord que je l'espérais.
Assis à la fenêtre, je regarde passer les tourbillon de neige. Une
étrange Saint-Jean. Ne croyez pas que je sois fatigué de cette monotonie
de glace et de neige; non, en vérité, je ne puis le dire. Je ne soupire
pas après la verdure et les bois; tout au contraire... Pendant des
heures, je rêve à de nouveaux projets de voyage au milieu des banquises,
lorsque celui-ci sera terminé. Je sais les résultats déjà obtenus et à
peu près ceux que nous obtiendrons ensuite. Cela suffit pour que je
fasse de nouveaux plans d'avenir. Mais les êtres chéris restés
là-bas?...
_11 juillet._--Lat. 81°18′8″. De nouveau le vent de sud. Pour le moment
notre mouvement de recul se trouve encore une fois arrêté.
[Illustration: L'ÉTÉ AU MILIEU DE LA BANQUISE (21 JUILLET 1894)]
Maintenant je désire presque le retour de la nuit polaire avec son monde
féerique d'étoiles, ses fantastiques aurores boréales et sa lune
lumineuse poursuivant sa course paisible dans le grand silence de la
nature endormie. C'est comme un rêve, comme une échappée dans le domaine
de la fantaisie et de l'imagination. Il n'y a plus aucune forme, aucune
réalité, rien qu'une vision d'un ruissellement d'argent et de violet
planant au-dessus de la terre.
[Illustration: BLESSING RÉCOLTANT DES ALGUES]
Ce jour sans fin avec son activité continuelle me fatigue. La vie est un
tracas perpétuel. Les jours succèdent aux jours, les semaines aux
semaines, jamais ni les labeurs ni les pensées ne s'arrêtent... Souvent
nous ne quittons notre travail qu'à minuit passé... Et toujours cette
obsédante attente et cette sensation pénible de vide.
Les saints, assure-t-on, trouvent dans le désert la paix de la vie. Ici,
c'est bien un désert, mais la paix je ne la trouve pas. La sainteté me
manque sans doute.
_18 juillet._--Excursion avec Blessing pour recueillir des échantillons
de «glace et neige brunes», et pour récolter des algues et des diatomées
dans les nappes d'eau. La surface de presque tous les glaçons présente
une coloration brune formée par des dépôts de particules minérales,
mélangés de diatomées et d'organismes, comme ceux que j'ai recueillis
sur la côte est du Grönland[23]. Il faut poursuivre nos recherches et
nous assurer si cette substance brune se compose principalement de
dépôts minéraux et présente une origine continentale.
[23] La poussière que l'on observe en été sur presque tous les glaçons
polaires sans distinction d'âge, provient, en très grande partie,
des hautes régions de l'atmosphère. Elle tombe probablement à la
surface de la terre avec la neige, et, lors de sa fusion en été,
s'accumule graduellement en une mince couche sur les glaçons. On
observe également sur la banquise, et en grande quantité, des
sédiments à peu près de même couleur que les premiers, mais, qui,
sans aucun doute, ont une origine terrestre directe. Ils se
rencontrent, en effet, sur des Blocs qui primitivement se trouvaient
dans le voisinage immédiat de la terre.
[Illustration: NANSEN EN PROMENADE (6 JUILLET 1894)]
Tous les canaux, même les plus petits, renferment une énorme quantité
d'algues. Sur les parois des glaçons baignées par la mer, on observe
également une coloration brune, produite par la présence d'une algue
vivant sur la glace. D'autre part, dans l'eau, on remarque des vésicules
blanches ou jaune foncé, formées d'agrégats de diatomées et d'organismes
cellulaires rouges d'un aspect très caractéristique. Ces amas de
diatomées, extrêmement abondants dans de petits canaux, se rencontrent
tous à une profondeur d'un mètre environ, à la limite séparative entre
la couche d'eau douce superficielle et la nappe d'eau salée. Les algues
flottent également à la même profondeur, mais se rencontrent parfois
jusqu'à la surface.
[Illustration: MONTICULE DE PRESSION SITUÉ A BABORD DU _Fram_ (1er
JUILLET 1894)]
Pendant de longues journées, je m'acharne à l'étude microscopique de
cette florule. Au milieu de ces végétaux, je découvre des êtres
organisés: des infusoires, des flagellifères, et même des bactéries. Des
recherches du plus haut intérêt, à coup sûr. Combien plus cependant il
me plairait de lutter contre la glace, dans une marche vers le nord!
En attendant, nous nous préparons pour la bataille. Nos dispositions
pourront servir aussi bien pour l'offensive que pour la retraite, si
jamais elle devient nécessaire. Tous les traîneaux à main sont visités
et réparés, six traîneaux à chiens commencés. Demain on entreprendra la
construction des _kayaks_, en peau de phoque ou en toile à voile.
Chacune de ces embarcations pourra contenir deux hommes; elles seront
longues de 3 mètres, larges de 0m,80, et profondes de 0m,40. Il nous en
faudra six. Nous aurons ainsi un équipement complet pour une retraite
brillante. Par moments, je désirerais presque une défaite décisive pour
montrer quelles ressources sont en nous et pour sortir de cette inaction
énervante.
[Illustration: CARCASSE DE _kayak_ SUR UN TRAINEAU A MAIN]
Les _kayaks_ répondent complètement à nos désidérata. Ne pesant que
30kgr,5, ils peuvent être halés sans difficulté, et, sur mer, portent
facilement deux hommes avec cent jours de vivres.
_5 août._--Lat. 82°7′,3. Magnifique journée d'été. Étendu au soleil, je
m'imagine que je suis de retour au pays aimé, au milieu de ses hautes
montagnes et de ses fjords. Le rayonnement de cette belle lumière rend
l'illusion possible. Ici comme là-bas, des nuages légers flottent très
haut, et une étincelante coupole bleue s'étend au-dessus du paysage.
C'est une féerie d'idéale blancheur au-dessus de l'étendue bleuâtre de
la glace.
La température est si douce que la table de jeu est installée sur le
pont. C'est, en effet, l'été!
_12 août._--Une soirée superbe. Tout est calme et silencieux. On
n'entend que le murmure de l'eau tombant goutte à goutte des glaçons ou
le bruissement étouffé de la neige qui glisse du sommet des _hummocks_.
Le soleil est maintenant très bas sur l'horizon, enveloppé de nuées d'or
qui, peu à peu, s'éteignent dans le bleu léger d'un ciel immaculé.
_21 août._--Lat. 81°4′,2. Nous restons pour ainsi dire immobiles. Un
jour, la dérive nous porte dans le nord, puis nous ramène vers le sud.
Néanmoins, je pense, comme j'en ai toujours été persuadé, que notre
voyage ne peut durer plus de trois ans, ou plutôt trois hivers et quatre
étés. Dans deux ans à partir de cette époque nous serons de retour[24].
L'hiver prochain, à coup sûr, nous serons entraînés vers le nord, et il
approche rapidement, l'hiver.
[24] Cette prédiction devait se réaliser de point en point. Deux ans
plus tard, le 22 août, le _Fram_ arrivait en effet sur la côte de
Norvège.
L'été semble fini maintenant. La température varie entre −4° et −6°.
Tous les lacs et tous les canaux sont déjà couverts d'une couche de
glace, assez épaisse pour supporter le poids d'un homme.
Le matin et l'après-midi je fais une excursion en patins. La surface de
la banquise est excellente, recouverte d'une nappe moelleuse de neige
fraîche. Plusieurs canaux se sont ouverts récemment près du navire. Sur
quelques-unes de ces ouvertures, dont les rives ont subi une légère
compression, la glace ploie d'une façon très désagréable sous les _ski_.
Je parviens cependant à les traverser sans encombre, tandis qu'à
plusieurs reprises les chiens percent cette mince croûte. Si la banquise
reste dans cet état, elle offrira l'hiver prochain un excellent terrain
pour le patinage.
_27 août._--Blessing, son quart de nuit terminé, allait redescendre dans
sa cabine, lorsqu'il aperçoit quelque chose de blanc remuer sur la
neige, à une petite distance de nous. Sur ces entrefaites, Johansen
monte sur le pont pour relayer le docteur et tous deux surveillent
attentivement les abords du bâtiment. Bientôt aucun doute n'est plus
possible, la forme blanche qui se meut là-bas est évidemment un ours.
Aussitôt, les deux amis prennent chacun un fusil et s'installent à
l'avant pour épier les mouvements de l'animal. Maître Martin avance
prudemment, en aspirant longuement les bouffées de la brise, comme pour
flairer à distance la grande chose noire qui se trouve devant lui. Notre
moulin à vent marche à toute vitesse, mais le tournoiement de ses ailes,
bien loin de paraître l'effrayer, semble tout au contraire l'attirer.
Finalement, l'ours arrive sur les bords de la crevasse ouverte à
l'avant; l'occasion est excellente, Blessing et Johansen tirent et
l'animal tombe raide. Nous voici maintenant à la tête d'une bonne
provision de viande fraîche. C'est le premier ours tué cette année.
Aujourd'hui, véritable temps d'hiver. Toute la journée une effroyable
tourmente de neige.
_29 août._--Tourmente de neige. Une jolie journée d'août! Qu'importe, le
vent nous porte dans le nord; c'est pour nous l'essentiel. Hier nous
étions remontés au 80°53′.
Ce soir, j'étais occupé à la construction de mon _kayak_ en bambou et
Peterson était venu me donner un coup de main. Tout en travaillant, nous
causions, nous parlions du _Fram_ et de sa solidité: «Depuis longtemps,
tout autre bâtiment eût été broyé. Après tout, ajoutait Peterson, je
n'éprouverais nulle crainte, si les circonstances nous obligeaient à
abandonner cet excellent navire, et à me confier à ces _kayaks_ qui me
paraissent de merveilleuses embarcations.» Aucune expédition précédente,
disait-il, n'avait été aussi bien équipée que la nôtre en vue de toutes
les éventualités possibles; néanmoins il préférait rentrer en Norvège
sur le _Fram_. Nous parlâmes ensuite du retour, de ce que nous ferions
une fois rentrés au pays.
«Vous, me dit Peterson, pour sûr vous irez au pôle sud.
«--Et vous? reprendrez-vous votre ancien métier?
«--Oui. Mais auparavant je prendrai une semaine de congé. Après un tel
voyage, j'en aurai besoin avant de me remettre à l'enclume.»