«A la place des vilaines murailles des fortifications qui entourent
Paris, on voyait un beau parc ininterrompu où les arbres, les arbustes
et les fleurs faisaient à notre ville une ceinture de santé et de beauté
aussi; songez donc, 35 kilomètres de pelouses, avec ponts rustiques,
cascatelles et ruisselets, toute une longue série de paysages au pastel;
Paris vêtu et couronné de toutes les roses et de toutes les fleurs était
salué comme la reine souveraine du monde.
Vivant au milieu de cette belle fête des yeux et de l'esprit, les hommes
devenaient meilleurs, les femmes plus jolies.
Si mon rêve vous agrée et si vous voulez en commencer la réalisation,
beaux conseillers, ne vous endormez pas.»
Ainsi rêvait, en ouvrant, en 1909, la première session ordinaire du
Conseil municipal de Paris, M. Lampué, doyen d'âge de cette laborieuse
assemblée où, comme on voit, les soucis budgétaires ou politiques n'ont
point atrophié la fibre poétique.
Ce rêve sera bientôt une réalité. Sur le rapport de M. Louis Dausset,
récemment élevé à la présidence du Conseil municipal, nos édiles
viennent d'approuver le contrat passé entre l'État et la Ville de Paris
pour l'aliénation de l'enceinte fortifiée. La sanction législative ne
saurait tarder.
Cette convention, dont nous n'avons pas le loisir d'examiner les
détails, peut se résumer ainsi:
1° Acquisition par la Ville, en un seul et unique lot, de la totalité de
l'enceinte fortifiée, moyennant un prix de 100 millions payables par
annuités, par paiements échelonnés;
2° Maintien sur la zone militaire de la servitude non _oedificandi_,
pour cause d'hygiène et de salubrité publiques;
3° Expropriation des terrains de cette zone, devenue _zone sanitaire_ en
vue de la création d'espaces libres, parcs et terrains de jeux;
4° Annexion à Paris des terrains expropriés.
Il y a plus de trente ans que s'est posée pour la première fois la
question de la suppression de l'enceinte fortifiée de Paris; la
divergence des intérêts ou même des simples opinions en présence rendait
la solution fort difficile. Grâce à l'énergie persévérante de M. Dausset
et de son collègue, M. Chérioux; grâce à l'esprit libéral de MM. Klotz
et Millerand, la solution intervenue apparaît comme la plus logique et
la plus satisfaisante à tous égards. La désaffectation de l'enceinte
fortifiée n'est plus considérée, ni par la Ville, ni par l'État, comme
un prétexte à spéculations immobilières, on l'envisage avant tout comme
un moyen de doter Paris et sa banlieue des champs d'air et de lumière
devenus indispensables à leur hygiène et à leur santé.
Nos plans de la page 20, empruntés à un travail de M. Dausset, donnent
une idée exacte de la transformation que va subir la ceinture de Paris.
Actuellement, l'espace libre des fortifications et de la zone qui
entoure la capitale présente environ 380 mètres de profondeur: 130
mètres de fortifications et 250 mètres de _zone_ frappée d'une servitude
_non oedificandi_, c'est-à-dire où les propriétaires du sol ne sont
autorisés à élever que des constructions précaires, pouvant être
démolies à première réquisition.
Le terrain occupé par les fortifications, après avoir été mis au niveau
des boulevards actuels, sera loti pour l'édification d'immeubles de
rapport groupés entre deux larges boulevards circulaires, le boulevard
extérieur étant flanqué d'un chemin de ronde et d'une grille pour
garantir le fonctionnement de l'octroi.
Les terrains de la zone, formant un total de plus de 500 hectares,
seront aménagés en espaces libres, tels que parcs publics, pelouses ou
terrains de jeux; M. Dausset prévoit onze grands parcs entourés de
grilles. «Aucune portion ne pourra être distraite en vue d'y élever des
constructions, si ce n'est pour l'établissement des édifices nécessaires
à la surveillance et à l'utilisation de ces espaces libres, lesquelles
constructions ne pourront, dans leur ensemble, occuper une superficie de
plus d'un vingtième desdits espaces et devront être réparties également
sur l'ensemble de la zone à aménager.»
On a objecté que la zone n'offre pas une largeur suffisante pour y
dessiner des parcs intéressants. Or, le parc Monceau, considéré avec
raison comme un des plus beaux spécimens de l'art des jardins, ne mesure
pas plus de 250 mètres dans sa plus grande largeur. C'est précisément
celle de la zone.
Ajoutons que la Ville de Paris s'est engagée à prélever 4% sur
l'ensemble des terrains à provenir de l'enceinte fortifiée, pour les
affecter exclusivement à la construction d'habitations à bon marché.
Combien de temps exigeront les travaux destinés à modifier si
heureusement l'aspect des abords de la capitale? Il serait téméraire de
hasarder des chiffres.
La remise à la Ville, par tronçons successifs, des terrains déclassés;
la démolition du mur d'enceinte, le nivellement général du sol,
demanderont plusieurs années. L'expropriation des terrains de la zone
qui forment une surface de 4.962.000 mètres carrés répartis entre un
nombre considérable de propriétaires sera sans doute encore plus
laborieuse; on a prévu, pour la mener à bien, un délai maximum de
trente-huit ans.
Faisons toutefois crédit à la diligence de l'administration et
souhaitons qu'entre les maisons dites «à bon marché» et les immeubles
pour pseudo-millionnaire on voie pousser, baignés d'air et entourés de
verdure, de modestes mais riants cottages pour simples bourgeois. Et
s'il paraît audacieux d'admettre, comme M. Lampué, que la suppression
des fortifications rendra les hommes meilleurs et les femmes plus
jolies, espérons du moins qu'elle contribuera à enrayer un instant la
hausse démesurée des loyers parisiens et, peut-être, aussi, à améliorer
les moeurs de messieurs les apaches.