[13] 1919. Paru, sauf le second fragment, dans _le Monde nouveau_.
L’écrivain doit-il être le porte-parole de la société, ou doit-il être
lui-même, seulement lui-même, et en dépit de tout?
Si son œuvre n’est que l’expression de la société, il se borne au rôle
d’historien fidèle. Ce serait encore un beau et grand rôle. Mais,
conscient de ce rôle en quelque sorte modeste et subordonné à l’objet,
il s’expose à le jouer de façon à contenter de plus en plus la société,
qui, par définition, le dépasse et lui en impose. Il risque de la rendre
de plus en plus selon qu’il plaît à celle-ci d’être vue. Il devient un
peintre de portraits qui exécute l’effigie d’une dame avide d’apparaître
en beauté. L’écrivain se renonce en faveur de la société, il n’est plus
qu’au service d’une maîtresse, il ne vaut que ce qu’elle vaut, il perd
sa vision personnelle, il n’ajoute rien à la somme des connaissances ou
des beautés du monde. Quel que puisse être son talent, le peut-on dire
un écrivain de premier ordre?
Un écrivain de premier ordre est celui qui, doué d’une personnalité
forte, propose ou impose au monde sa vision ou ses conceptions. Il
propose au monde de voir les choses comme il les aperçoit lui-même. Il
rencontre, il doit rencontrer une opposition, car la nature humaine est
rebelle aux changements et adore les redites; mais la ténacité du maître
impose; et bientôt chacun se pique de voir comme lui, chacun affirme
avoir été par lui révélé à soi-même.
Le monde, en fait, est gouverné par des individualités peu nombreuses;
le monde n’a ni opinion ni vision, il n’est apte qu’à être mené.
L’écrivain doit donc respecter avant tout sa personnalité. Il n’est pas
un homme comme les autres; il déchoit en se plaçant à la portée de tous,
en se mettant au niveau commun. Il ne doit pas attendre le mot d’ordre,
c’est lui qui doit le donner.
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Que l’écrivain doit se maintenir comme sur un îlot isolé au milieu de la
société--et cela, non pas par dédain de la société, mais seulement pour
conserver l’indépendance absolue dont il a besoin vis-à-vis des hommes
qu’il étudie, de la même façon que le savant examine et presse _l’objet_
de sa culture. L’écrivain est un savant pour qui l’homme est l’objet à
connaître. Aucune considération ne doit le retenir dans l’obligation où
il est de dire ce qui lui apparaît comme la vérité, du moins comme la
vérité momentanée ou provisoire. Faute de s’en tenir strictement à
l’observation de cette règle, il rend tout progrès psychologique--et
partant social--impossible.
L’écrivain qui vit en société cesse de voir la société avec des yeux
d’enfant émerveillé ou d’étranger curieux: il est emporté dans le
torrent.
Il doit demeurer spectateur sur la rive.
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L’aphorisme des Goncourt: «En littérature on ne fait rien que ce qu’on a
vu ou souffert» est une des opinions les plus erronées qui soient. Les
Goncourt, comme les hommes de leur temps, croient que l’homme de lettres
n’est qu’un témoin vigilant, zélé, doué de mémoire et d’expression. Ils
méconnaissent totalement le rôle de l’imagination en art. Et ce rôle est
si considérable qu’on n’est pas loin de la vérité en affirmant qu’il est
tout. Il y a l’information de l’imagination, comme il y a l’émotion de
l’imagination. La première n’est que la servante qui va aux provisions.
La grande dame, c’est l’autre. Quand l’imagination est nourrie et
commence à s’animer, l’art commence.
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Je souris quand on m’appelle «romancier d’observation». Je ne suis pas
observateur. Je n’observe jamais rien. Je suis ému. Et de cette émotion,
joyeuse ou douloureuse, naît en moi l’incoercible besoin de m’exprimer,
la plupart du temps sous forme de fiction. La fiction, quoi qu’on en
pense, parle plus franchement que le rapport historique des faits: elle
ramasse la multitude des faits et vous les verse de haut en pluie
bienfaisante.
Mon émotion, c’est la réalité convertie en poésie: petit miracle ni très
commun ni tout à fait rare. Mais les causes de mon émotion, si l’on y
prend garde, quelles chétives choses! quelles misères! quels infiniment
petits!
Artistes, nous sommes peut-être toujours un peu méprisants, parce que
nous sentons la sécheresse de ce que l’émotion ne féconde point.
Il s’agit d’une émotion de beauté!
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Je prendrais volontiers le contre-pied de ce que X... disait tantôt à
propos de certains auteurs contemporains: il les louait d’avoir renoncé
à ce qu’il appelle «le romanesque», pour se consacrer à l’étude directe
de la réalité en exécutant de consciencieux et beaux travaux sur des
sujets où leur imagination n’a rien à faire. Il louait B... d’avoir
écrit seulement la biographie d’un homme, et il louait C... d’avoir
écrit simplement l’histoire d’un saint. On a, disait-il, une tendance,
de notre temps, à s’écarter du romanesque, autrement dit, de la fiction,
pour se borner à rendre avec précision les faits.
Je soutenais, au contraire, que le talent proprement dit commence où il
y a rudiment de fiction ou de romanesque, alors que, où la fiction ou le
romanesque font défaut, il peut y avoir œuvre de chroniqueur ou
d’historien excellent, mais non plus, à proprement parler, d’écrivain.
Sans doute, nous sommes dupes du mot: il y a un «romanesque» grossier,
qui consiste simplement à accommoder des aventures ou à nouer et dénouer
des intrigues dans le but de satisfaire un public fatigué ou niais. Mais
il y a aussi un romanesque qui consiste à agencer les faits comme les
idées, comme les impressions même, et comme les mots, d’une façon
caractéristique, saisissante, imprévue, ingénieuse. C’est justement
l’invention. Le romanesque, c’est tout le mouvement personnel qu’un
auteur exécute pour se dégager de la gangue qu’est la réalité, c’est
tout ce que son génie ajoute aux apparences véridiques, c’est la part du
génie littéraire.