POUR QUI ÉCRIVEZ-VOUS?[8]

[8] Septembre 1912. Enquête de Postel du Mas dans le _Gil Blas_. Mais

ce texte a été parlé, et non écrit, par René Boylesve.

Je ne me suis jamais demandé pourquoi j’écris mes livres. Il m’a

toujours semblé que je n’avais pas autre chose à faire, et que, si je ne

faisais pas cela, je serais embarrassé de ma personne et mécontent de

moi. Je dois en conclure que j’écris mes livres parce que c’est ma

fonction naturelle. Le plaisir que j’éprouve généralement à les écrire,

suffirait amplement à expliquer leur origine.

Maintenant, à force d’écrire des livres, on prend conscience de ce qu’on

avait fait tout d’abord assez ingénument, et on trouve ou bien on se

donne des raisons d’écrire. Pour ce qui me concerne, j’ai remarqué que

ce que j’écrivais le plus spontanément coïncidait à peu près avec ce que

les doctes traités nomment l’histoire des mœurs, tout au moins se

rapprochait un peu de ce qu’on entend par ces grands mots: je ne l’avais

pas fait exprès. Et en effet, ce qui pique ma curiosité dans la vie, ce

sont, non pas les anecdotes, non pas les aventures, mais les traits de

caractères ou de mœurs. Inconsciemment, en rapportant ces traits ou en

les accommodant à ma manière, j’y joins la sourde rumeur de réaction qui

se produit en moi à la vue de mainte action humaine qui me déplaît ou

m’offense, car je ne suis pas un témoin impassible. Et cela donne ce que

ça peut. Toutefois, j’ai donc désormais en la plupart de mes terreurs

(_sic_), du moins un but, étranger à mon propre divertissement, et qui

consiste à essayer de fixer des états de mœurs caractéristiques. Une

sorte de vérité historique et la vérité psychologique, voilà les deux

seules considérations extérieures qui s’imposent à moi, sans jamais

d’ailleurs me laisser oublier que mon plaisir à les traiter est le

régulateur indispensable de ma tâche, et la condition de sa réussite.

J’entends par «réussite» ma satisfaction d’ouvrier; et ce que j’appelle

mon plaisir, ce doit être mon goût personnel, mon esthétique, si vous

voulez, lorsqu’ils sont contentés.

* * * * *

Il va donc de soi que je ne pense pas du tout à exercer une influence.

Ceci est très éloigné de mon intention. Je ne songe point non plus à un

public. Je ne cherche ni à moraliser ni à distraire. Si j’avais ces

préoccupations, mes livres seraient conçus tout autrement. Ils

plairaient probablement davantage, mais ils ne me plairaient pas.

Je ne cherche même pas à émouvoir; c’est, de toutes mes abstentions, la

moins comprise. Il m’arrive bien souvent de supprimer une scène qui se

présente à mon imagination et qui pourrait être pathétique. Pourquoi j’y

renonce? Parce que cela me semble faire partie des _moyens_ de flatter

le public, et parce que, de l’émotion qui peut se trouver dans mes

livres, je tiens à ce qu’elle soit d’un caractère plus secret. Il me

plaît que beaucoup, même, puissent ne point l’apercevoir. Réduite à cet

accompagnement en sourdine, elle ne gêne pas par son éloquence ou ses

éclats l’exposé simple et nu des faits psychologiques, qui seuls me

paraissent avoir un intérêt durable.

Se formera-t-il jamais un public pour admettre l’intérêt littéraire

qu’il y a à ne représenter que les scènes les plus ordinaires de la vie,

mais que l’auteur croit caractéristiques et typiques, et à ne les

enjoliver par nul autre agrément que celui qui peut provenir de leur

_justesse_? Je n’en sais rien. Je crois que le public en est encore

aujourd’hui au point où il en était au temps du procès de _Madame

Bovary_ et même de la querelle du _Cid_: il confond la beauté d’un livre

avec la beauté morale des personnages, il appelle beau livre celui où

les hommes sont représentés tels qu’ils _devraient être_, tandis que

nous appelons beau livre celui où les personnages sont tels que la vie

nous les représente. Il aime les belles leçons morales, et je ne le

blâme certes point de cela. Mais si la leçon morale n’enlève rien à la

beauté d’un livre, ce n’est pas le but nécessaire d’un beau livre de

donner une leçon morale; et la plus forte leçon morale qui puisse être

fournie au lecteur, c’est celle qui se dégage du spectacle de la vie

réelle, que n’a déformée aucune tendance étrangère à la seule passion

d’être vrai.

Songez-vous à _distraire_, me demandez-vous? Ah! pour distraire, que

j’aimerais à écrire de beaux contes, libres, et où la fantaisie, la

charmante fantaisie, le premier des dons d’un artiste, pût s’en donner à

cœur joie! Mais le conte, à mon sens, vit de légèreté et d’ironie, et

c’est le cas de se demander, plus encore que pour le roman de

psychologie réaliste: «pour quel public les écrirait-on?» Et puis,

serais-je capable de les écrire?

Opinions sur le roman · 第 17 / 36 题