NICCOLA ADDONE

Nous avons raconté comment Salvato avait été envoyé par le général

Championnet à Salerne dans le but d'organiser et de diriger une colonne

sur Potenza, où l'on craignait une réaction et les malheurs terribles

qui l'accompagnent toujours dans un pays à demi sauvage où les guerres

civiles ne sont que des prétextes aux vengeances particulières.

Quoique les événements de Potenza appartiennent plutôt à l'histoire

générale de 99 qu'au récit particulier que nous avons entrepris, lequel

ne met sous les yeux de nos lecteurs que les faits et gestes des

personnages qui y jouent un rôle,--comme ces événements ont le caractère

terrible, et de l'époque dans laquelle ils ont été accomplis et du

peuple chez lequel ils se passent, nous leur consacrerons un chapitre,

auquel ils ont un double droit, et par la grandeur de la catastrophe et

par l'influence néfaste que le voyage qui amena la révélation par

Michele du complot des Backer, eut sur la vie de l'héroïne de notre

histoire.

En rentrant de cette soirée chez la duchesse Fusco, où les vers de Monti

avaient été lus, où _le Moniteur parthénopéen_ avait été fondé et où le

perroquet de la duchesse avait, grâce à ses deux professeurs, Velasco et

Nicolino, appris à crier: «Vive la République! meurent les tyrans!» le

général Championnet avait trouvé au palais d'Angri un riche propriétaire

de la Basilicate nommé Niccola Addone.

Don Niccola Addone, comme on l'appelait dans le pays, par un reste

d'habitude de moeurs espagnoles, habitait Potenza et avait pour ami

intime l'évêque monseigneur Serrao.

Monseigneur Serrao, Calabrais d'origine, s'était fait dans l'épiscopat

une double renommée de science et de vie exemplaire. Il avait acquis

l'une par des publications estimées et l'autre par sa charité

évangélique. Doué d'un sens juste, d'une âme généreuse, il avait salué

la liberté comme l'ange du peuple promis par les Évangiles, et propagé

le mouvement libéral et la doctrine régénératrice.

Mais l'azur de ce beau ciel républicain, à peine à son aurore,

commençait déjà à s'obscurcir. De toutes parts des bandes de sanfédistes

s'organisaient. Le dévouement aux Bourbons était le prétexte; le pillage

et l'assassinat étaient le but. Monseigneur Serrao, qui avait compromis

ses concitoyens par son exemple et par ses conseils, avait résolu de

pourvoir au moins à leur sûreté.

Alors, il eut l'idée de faire venir de Calabre, c'est-à-dire de son

pays, une garde de ces hommes d'armes connus sous le nom de campieri,

restes de ces bandes du moyen âge, qui, aux jours de la féodalité, se

mettaient à la solde des haines et des ambitions baroniales, descendants

ou, qui sait? peut-être ancêtres de nos anciens condottieri.

Le pauvre évêque croyait avoir dans ces hommes, ses compatriotes,

surtout en les payant bien, des défenseurs courageux et dévoués.

Par malheur, quelque temps auparavant, monseigneur Serrao avait censuré

la conduite d'un de ces mauvais prêtres, dont il y a tant dans les

provinces méridionales, qu'ils espèrent toujours échapper aux regards de

leurs supérieurs en se confondant dans la foule. Ce prêtre s'appelait

Angelo-Felice Vinciguerra.

Il était du même village que l'un des deux chefs de campieri, nommé

Falsetta.

Le second chef se nommait Capriglione.

Le prêtre avait été lié dans son enfance avec Falsetta, et se lia de

nouveau avec lui.

Il fit comprendre à Falsetta que la paye que lui donnait monseigneur

Serrao, si forte qu'elle fût, ne pouvait se comparer à ce que lui

rapporteraient les contributions qu'il pourrait lever et le pillage

qu'il pourrait faire, si Capriglione et lui, au lieu de se consacrer au

maintien du bon ordre, se faisaient, grâce aux hommes qu'ils avaient

sous leurs ordres, chefs de bande et se rendaient maîtres de la ville.

Falsetta, entraîné par les conseils de Vinciguerra, fit part de la

proposition à Capriglione, qui l'accepta.

Les hommes, on le comprend, ne résistèrent point où avaient succombé

leurs chefs.

Un matin, monseigneur Serrao, étant encore au lit, vit ouvrir sa porte,

et Capriglione, son fusil à la main, apparaissant sur le seuil de sa

chambre, lui dit sans autre préparation:

--Monseigneur, le peuple veut votre mort.

L'évêque leva la main droite, et, faisant le geste d'un homme qui donne

sa bénédiction:

--Je bénis le peuple, dit-il.

Sans lui laisser le temps de rien ajouter à ces paroles évangéliques, le

bandit le coucha en joue et fit feu.

Le prélat, qui s'était soulevé pour bénir son assassin, retomba mort, la

poitrine percée d'une balle.

Au bruit du coup de fusil, le vicaire de monseigneur l'évêque Serrao

accourut, et, comme il témoignait son indignation du meurtre qui venait

d'être commis, Caprioglione le tua d'un coup de couteau.

Ce double assassinat fut presque immédiatement suivi de la mort de deux

des propriétaires les plus riches et les plus distingués de la ville.

Ils se nommaient Gerardangelo et Giovan Liani.

Ils étaient frères.

Ce qui donna créance à ce bruit que l'assassinat de monseigneur Serrao

avait été commis par Capriglione, mais à l'instigation du prêtre, c'est

que, le lendemain du crime, le susdit Vinciguerra se réunit à la bande

de Capriglione, et contribua avec elle à plonger Potenza dans le sang et

le deuil.

Alors, libéraux, patriotes, républicains, tous ceux qui, par un point

quelconque, appartenaient aux idées nouvelles, furent pris d'une

profonde terreur, laquelle s'augmenta encore du bruit qui courut que, le

jour où devait se célébrer la fête du Sang-du-Christ, c'est-à-dire le

jeudi d'après Pâques, les brigands, devenus maîtres de la ville,

devaient massacrer, au milieu de la procession, non-seulement tous les

patriotes, mais encore tous les riches.

Le plus riche de ceux qui étaient menacés par ce bruit qui courait, et

en même temps un des plus honnêtes citoyens de la ville, était ce même

Niccola Addone, ami de monseigneur Serrao, qui attendait le général

français chez lui, à sa sortie de la soirée de la duchesse Fusco.

C'était un homme brave et résolu, et il décida, d'accord avec son frère

Basilio Addone, de purger la ville de cette troupe de bandits.

Il fit donc appeler chez lui ceux de ses amis qu'il estimait les plus

courageux. Au nombre de ceux-ci se trouvaient trois hommes dont la

tradition orale a conservé les noms, qui ne se retrouvent dans aucune

histoire.

Ces trois hommes se nommaient: Giuseppe Scafanelli, Jorio Mandiglia et

Gaetano Maffi.

Sept ou huit autres entrèrent aussi dans la conspiration; mais j'ai

inutilement interrogé les plus vieux habitants de Potenza pour savoir

leurs noms.

Rassemblés chez Niccola Addone, fenêtres et portes closes, ces patriotes

arrêtèrent que l'on anéantirait d'un seul coup Capriglione, Falsetta et

toute leur bande, depuis le premier jusqu'au dernier.

Pour arriver au but que l'on se proposait, il s'agissait de se réunir en

armes, moitié dans la maison d'Addone, moitié dans la maison voisine.

Les bandits eux-mêmes, comme s'ils eussent été d'accord avec ceux-ci,

fournirent aux patriotes l'occasion qui leur manquait.

Ils levèrent une contribution de trois mille ducats sur la ville de

Potenza, laissant aux citoyens le soin de régler la façon dont elle

serait répartie et payée, pourvu qu'elle fût payée dans les trois jours.

La contribution fut levée et déposée publiquement dans la maison de

Niccola Addone.

Un homme du peuple, nommé Gaetano Scoletta, cordonnier de son état,

connu sous le sobriquet de Sarcetta, se chargea de porter à domicile,

chez les bandits, une invitation de venir recevoir chez Addone chacun la

part qui lui revenait.

Les heures du rendez-vous étaient différentes pour chaque bandit, afin

que la compagnie ne vînt point en masse, ce qui eût rendu l'exécution du

projet difficile.

Scoletta, tout en bavardant avec les bandits, était chargé de leur faire

la topographie intérieure de la maison et de leur dire, entre autres

choses, que la caisse, de crainte des voleurs, était placée à

l'extrémité la plus retirée de l'habitation.

Le jour arrivé, Niccola Addone fit cacher dans une espèce de cabinet

précédant la chambre où Scoletta avait dit que se tenait le caissier,

deux vigoureux muletiers attachés à son service, et se nommant, l'un

Loreto et l'autre Sarraceno.

Ces deux hommes se tenaient, une hache à la main, chacun d'un côté d'une

porte basse sous laquelle on ne pouvait passer sans courber la tête.

Les deux haches, solidement emmanchées, avaient été achetées la veille

et affilées pour cette occasion.

Tout fut prêt et chacun au poste qui lui avait été assigné un quart

d'heure avant l'heure convenue.

Les premiers bandits arrivèrent un à un et furent introduits aussitôt

leur arrivée. Après avoir traversé un long corridor, ils arrivèrent à la

chambre où se tenaient Loreto et Sarraceno.

Ceux-ci frappaient et, d'un seul coup, abattaient leur homme avec autant

de justesse et de promptitude que le boucher abat un boeuf dans sa

boucherie.

Au moment même où le bandit tombait, deux autres domestiques d'Addone,

nommés Piscione et Musano, faisaient passer le cadavre à travers une

trappe.

Le cadavre tombait dans une écurie.

Aussitôt le cadavre disparu, une vieille femme, impassible comme une

Parque, sortait d'une chambre voisine, un seau d'eau d'une main, une

éponge de l'autre, lavait le plancher, et rentrait dans sa chambre avec

le mutisme et la roideur d'un automate.

Le chef Capriglione vint à son tour. Basilio Addone, frère de Niccola,

le suivit par derrière comme pour lui indiquer les détours de la maison;

mais, au milieu du corridor, le bandit, inquiet et soupçonneux, eut sans

doute un pressentiment. Il voulut retourner. Alors, sans insistance pour

le faire aller plus avant, sans discussion aucune avec lui, au moment où

il se retournait, Basilio Addone lui plongea jusqu'au manche son

poignard dans la poitrine.

Capriglione tomba sans pousser un cri. Basilio le tira dans la première

chambre venue, et, s'étant assuré qu'il était bien mort, l'y enferma et

mit tranquillement la clef dans sa poche.

Quant à Falsetta, il avait eu un des premiers la tête fendue.

Seize des brigands, leurs deux chefs compris, étaient déjà tués et jetés

dans le charnier, lorsque les autres, voyant leurs camarades entrer et

ne les voyant pas sortir, formèrent une petite troupe, et, guidés par

Gennarino, le fils de Falsetta, vinrent pour frapper à la porte

d'Addone.

Mais ils n'eurent pas même le temps de frapper à cette porte. Au moment

où ils n'étaient plus qu'à une quinzaine de pas de la maison, Basilio

Addone, qui se tenait en vedette à une fenêtre, avec cette même main

ferme et ce même coup d'oeil sûr dont il avait frappé Capriglione,

envoya une balle au milieu du front de Gennarino.

Ce coup de fusil fut le signal d'une horrible mêlée. Les conjurés,

comprenant que le moment était venu de payer chacun de sa personne, se

lancèrent dans la rue, et, à visage découvert cette fois, attaquèrent

les brigands avec une telle fureur, que tous y restèrent depuis le

premier jusqu'au dernier.

On compta trente-deux cadavres. Pendant la nuit, ces trente-deux

cadavres furent portés et couchés les uns à côté des autres sur la place

du Marché, de manière qu'au lever du jour, toute la ville pût avoir sous

les yeux ce sanglant spectacle.

Mais, dès la veille, Niccola Addone était parti, était venu raconter

l'événement à Championnet et lui demander d'envoyer une colonne

française à Potenza pour y maintenir l'ordre et s'opposer à la réaction.

Championnet, après avoir écouté le récit de Niccola Addone, avait, en

effet, reconnu l'urgence de sa demande, avait chargé Salvato d'organiser

la colonne à Salerne et avait donné le commandement de cette colonne à

son aide de camp Villeneuve.

La San-Felice, Tome 06 · 第 41 / 48 题