OU LE FAUX DUC DE CALABRE FAIT
CE QU'AURAIT DU FAIRE LE VRAI DUC.
Fra Pacifico parti, c'est-à-dire le dé jeté, les deux jeunes gens se
demandèrent comment ils allaient faire si les deux villes résistaient.
Ils avaient une espèce d'armée; mais, comme ils ne possédaient que des
couteaux et de mauvais fusils, et qu'ils manquaient de canons et de
munitions de siége, cette armée ne pouvait rien contre des murailles.
En ce moment, on prévint Son Altesse royale monseigneur le duc de
Calabre qu'un certain Jean-Baptiste Petrucci demandait audience. Dans le
cas où monseigneur le duc de Calabre ne pourrait le recevoir, il
désirait être au moins reçu par monseigneur le duc de Saxe, les
nouvelles qu'il apportait étant de la plus haute importance.
Et, en effet, à une heure du matin, il eût été bien indiscret de
déranger deux personnages si élevés pour des nouvelles ordinaires.
Don Jean-Baptiste Petrucci fut, à l'instant même, introduit en présence
des deux jeunes gens.
Don Jean-Baptiste Petrucci était inspecteur de la marine au nom de la
république parthénopéenne. Il venait de recevoir l'ordre d'envoyer à
Lecce un détachement de cavalerie et deux pièces de canon avec leurs
caissons, leurs munitions et tous leurs accessoires.
Il venait offrir aux deux princes de leur donner ses cavaliers et ses
canons, au lieu de les conduire à Lecce.
Il va sans dire que ceux-ci acceptèrent avec joie une offre qui leur
arrivait en temps si opportun.
De Cesare nomma don Giovanni-Battista Petrucci inspecteur général de la
marine, au lieu d'inspecteur ordinaire. Il lui donna un certificat de
loyalisme à valoir autant que de droit, et qu'il signa de son faux nom;
puis, comme il fallait attendre le retour de fra Pacifico pour savoir ce
que l'on pouvait espérer ou craindre de Tarente et de Martina, on
résolut de marcher, afin de ne pas perdre de temps, sur Lecce, qui
envoyait une députation pour demander des secours contre les
républicains, et particulièrement contre un certain Fortunato Andreoli
qui s'était emparé de la forteresse et avait organisé une garde civique,
des chasseurs et des cavaliers.
Petrucci offrit d'être de l'expédition, afin de donner par sa présence
du coeur à ses cavaliers.
On se mit à neuf heures du matin en route pour Lecce. Chemin faisant, on
recueillit deux ou trois cents chasseurs qui s'enfuyaient de la ville,
ne voulant pas servir contre leur opinion: ces hommes se réunirent à la
petite armée bourbonienne, qui se trouva ainsi portée à plus de mille
hommes.
De Cesare entra donc à Lecce avec une force imposante.
Andreoli s'était retiré dans le château et s'y était enfermé; de Cesare
le fit sommer de se rendre, et, sur son refus, donna l'ordre d'attaquer.
La résistance ne fut pas longue. Aux premiers coups de fusil, la
garnison ouvrit une porte sur la campagne et s'enfuit par cette porte.
Cette victoire, quoique facile, n'en avait pas moins une grande
importance. C'était la première rencontre qui avait lieu entre les
royalistes et les républicains, et, aux premiers coups de fusil, les
républicains avaient cédé la place.
Nous répétons avec intention: aux premiers coups de fusil, car on
n'avait pas pu se servir des canons. On avait de l'artillerie et pas
d'artilleurs.
La joie fut grande. Toutes les cloches de Lecce et des environs se
mirent en branle pour célébrer le triomphe de monseigneur le duc de
Calabre, et l'on illumina la ville _à giorno_.
Le lendemain de la prise de Lecce, on vit arriver fra Pacifico, attiré
par le bruit des cloches. Il avait accompli fidèlement et intelligemment
sa mission dans les deux villes, et rapportait à la fois du bon et du
mauvais.
Le bon était que Tarente était prête à ouvrir ses portes sans coup
férir.
Le mauvais était que Martina était prête à se défendre jusqu'à la
dernière extrémité.
On résolut alors de diviser la petite armée en deux troupes. L'une de
ces troupes, sous la conduite de Boccheciampe, rallierait complétement
Tarente au parti bourbonien; l'autre, sous la conduite de Cesare,
marcherait lentement sur Martina, de manière à être rejointe par la
colonne de Boccheciampe avant d'être arrivée sous les murs de la ville.
Tarente, comme l'avait prédit fra Pacifico, ouvrit ses portes sans même
attendre les sommations militaires, et les habitants vinrent au-devant
de Boccheciampe, portant en main la bannière royale; mais il n'en fut
pas de même de Martina: la municipalité avait décrété la défense et mis
à prix les têtes des deux princes, celle du duc de Calabre à trois mille
ducats et celle du duc de Saxe à quinze cents.
Peut-être trouvera-t-on que c'était bien bon marché; mais la ville de
Martina n'était point riche.
A un quart de lieue de la ville, la colonne de Boccheciampe rejoignit
celle de Cesare, et, la jonction faite, on résolut de donner l'assaut à
la ville, résolution presque téméraire, en l'absence, non pas
d'artillerie, mais d'artilleurs.
On tenta donc, avant d'en venir aux mains, tous les moyens
d'accommodement possibles.
En conséquence, on appela un trompette, on le fit monter à cheval et on
lui donna pour les habitants de Martina une proclamation leur annonçant
que les troupes royales, loin de vouloir commettre la moindre hostilité
contre les Martinésiens, ne réclamaient d'eux autre chose que
l'obéissance à leurs légitimes souverains; mais que, cependant, s'ils
refusaient de satisfaire à cette juste demande, le sort des armes
déciderait de la question.
Le trompette partit à cheval, suivi des yeux par toute l'armée
bourbonienne et particulièrement par ses deux chefs; mais il ne put
remplir sa mission; car, au moment où il arrivait à portée de la balle,
une effroyable fusillade l'accueillit, et l'homme et le cheval roulèrent
sur le pavé.
Mais le cheval seul était mort. L'homme se releva, et, quoique à cheval
pour aller et à pied pour revenir, il revint plus vite qu'il n'était
allé.
Les deux chefs ordonnèrent à l'instant même l'assaut et s'avancèrent
contre la ville sous une grêle de balles, attaquant les postes avancés
en dehors de la porte et les forçant à rentrer dans la ville.
Mais, en ce moment, une pluie diluvienne et une grêle effroyable vinrent
au secours des assiégés et empêchèrent les troupes royales de profiter
de leur victoire; puis, comme, immédiatement après la pluie, vint la
nuit, force fut de remettre la continuation du siége au lendemain.
Fra Pacifico n'avait point pris part à l'action, mais n'était point
demeuré oisif pour cela.
A Lecce, à Tarente, sur la route, partout, au nombre des volontaires qui
s'étaient joints à la petite troupe, il s'était trouvé des moines.
Ces moines appartenaient presque tous aux ordres mineurs, c'est-à-dire à
la règle de saint-François.
Fra Pacifico, en mission de la part du cardinal, avait naturellement
exercé sur eux une certaine suprématie. Il les avait, en conséquence,
enrégimentés, et, pour que les deux pièces de canon ne restassent point
oisives, organisés en artilleurs.
En conséquence, le soir même de l'escarmouche, au grand étonnement des
deux chefs et à la grande édification de l'armée, on vit douze moines,
attelés six par six aux deux pièces, et qui les traînaient sur une
petite hauteur dominant la ville et s'élevant en face de la porte.
Le matin, au point du jour, les deux pièces de canon étaient en
batterie.
De Cesare, voyant au point du jour ces dispositions prises par fra
Pacifico, voulut visiter lui-même la batterie.
Là, tout fut expliqué d'un seul mot.
A bord de _la Minerve_, fra Pacifico, du temps qu'il y servait, avait
été chef de pièce.
Non-seulement il s'était rappelé son ancien métier, mais encore, pendant
les deux ou trois jours qui venaient de s'écouler, il l'avait appris aux
moines qu'il avait enrôlés.
De Cesare le nomma, séance tenante, chef de l'artillerie.
Malgré cette amélioration dans son matériel, amélioration qui lui
promettait la victoire, de Cesare voulut user de modération envers les
Martinésiens et leur envoya un second parlementaire, porteur des mêmes
instructions que le premier.
Mais, lorsqu'ils virent le parlementaire à portée de fusil, les
Martinésiens firent feu sur lui, comme ils avaient fait feu sur le
premier.
En réponse à cette fusillade, les deux pièces de fra Pacifico
grondèrent, et, en grondant, semèrent sur les défenseurs des murs une
pluie de mitraille qui les décima.
A cette reconnaissance d'une artillerie ignorée qui tout à coup, et sans
avoir crié gare, s'était mêlée à la conversation et avait couché sur le
carreau une douzaine d'entre eux, il y eut dans les rangs des assiégés
un moment d'hésitation.
Les deux chefs royalistes en profitèrent.
Corses tous deux et braves comme des Corses, ils oublièrent leur
prétendue grandeur qui eût dû les attacher au rivage, et, une hache à la
main, s'élancèrent contre les portes, qu'ils se mirent à enfoncer.
Toute l'armée les suivit avec enthousiasme; les Calabrais n'avaient
jamais entendu dire que les princes fissent, pendant les siéges, la
besogne des pionniers, et les capucins celle des artilleurs. La porte
fut enfoncée du coup, et, de Cesare et Boccheciampe en tête, la petite
armée entra dans la ville comme un torrent qui a brisé sa digue.
Les Martinésiens essayèrent d'arrêter ce flot humain, de tenir dans les
maisons, de défendre les places, de se fortifier dans les églises.
Poursuivis pied à pied, fusillés à bout portant, ils ne purent se
rallier, et, forcés de traverser la ville en courant, ils sortirent en
désordre, en fugitifs, par le côté opposé à celui où les bourboniens
étaient entrés.
Un seul groupe de républicains se rallia autour de l'arbre de la
liberté, et s'y fit tuer depuis le premier jusqu'au dernier.
L'arbre fut abattu comme ses défenseurs, coupé en morceaux, mis en
bûcher, et servit à brûler les morts, et, avec eux, quelque peu de
vivants.
Cette fois encore, de Cesare et Boccheciampe firent ce qu'ils purent
pour arrêter le carnage; mais il y avait parmi les vainqueurs une telle
animation, qu'ils réussirent moins bien que dans les autres villes.
La chute d'Aquaviva suivit celle de Martina, et nos deux aventuriers
croyaient toutes choses apaisées dans les provinces, lorsqu'ils
apprirent que Bari, malgré l'exemple fait sur Martina et sur Aquaviva,
venait de proclamer le gouvernement républicain et avait juré de le
maintenir.
La chose lui était d'autant plus facile qu'elle avait reçu par mer un
secours de sept à huit cent Français.
De Cesare et Boccheciampe en étaient à se demander s'ils devaient
attaquer Bari malgré ce renfort, ou, laissant derrière eux la révolution
soutenue par les baïonnettes françaises, se rendre à l'ordre du cardinal
en le rejoignant.
Sur ces entrefaites, ils apprirent que les Français avait quitté Bari et
s'avançaient sur Casa-Massima. Ils savaient que la colonne française
comptait sept cents hommes seulement. L'armée bourbonienne en comptait
près de deux mille, c'est-à-dire une force presque triple. Ils
résolurent de risquer une rencontre avec les troupes régulières.
C'était, d'ailleurs, une extrémité à laquelle il fallait toujours
arriver.
Mais, pour s'assurer plus certainement encore l'avantage, les deux amis
décidèrent de surprendre les Français dans une embuscade qu'ils
établiraient sur leur chemin. Ils disséminèrent donc leurs troupes.
Boccheciampe laissa mille hommes à de Cesare, et, avec mille hommes,
s'avança sur la route de Monteroni.
Il trouva dans la vallée un lieu propre à une embuscade et s'y établit
avec sa troupe.
De Cesare, au contraire, se tint en vue sur la colline de Casa-Massima,
espérant attirer les regards sur lui et les distraire ainsi de
l'embuscade de Boccheciampe.
Boccheciampe devait attaquer les Français, et de Cesare profiter du
désordre que cette attaque causerait dans leurs rangs pour tomber sur
eux et achever de les mettre en déroute.
De Cesare avait levé à Martina et à Aquaviva une contribution de douze
chevaux qu'il avait donnés à fra Pacifico pour son artillerie, toujours
servie par ses douze moines, qui, exercés trois fois par jour, étaient
devenus d'excellents artilleurs.
Cette fois, on plaça fra Pacifico et ses canons sur la grande route,
afin qu'il pût se porter partout où besoin serait, et l'on attendit.
Tout arriva comme on l'avait prévu, excepté le dénoûment. Les Français,
préoccupés de Cesare et de ses hommes, qu'ils apercevaient au haut de la
colline de Casa-Massima, donnèrent en plein dans l'embuscade de
Boccheciampe. Attaqués vigoureusement et ne sachant point d'abord à qui
ils avaient affaire, il y eut dans leurs rangs un mouvement
d'hésitation; mais, reconnaissant quelle espèce d'ennemis ils avaient à
combattre, ils se massèrent au sommet d'une colline appuyée à un bois,
et, de là, soutenus par leur artillerie, ils marchèrent contre
Boccheciampe au pas de charge, tête baissée, la baïonnette en avant.
En ce moment, le hasard voulut que le bruit se répandit parmi les
bourboniens qu'une forte colonne de patriotes sortait de Bari pour les
prendre à revers.
Alors, tout fut dit. Les gardes armés, les campieri, les chasseurs de
Lecce furent les premiers à prendre la fuite, et leur exemple fut suivi
par le reste de la colonne.
Ce fut en vain que de Cesare, à la tête de quelques cavaliers restés
fidèles, se précipita au milieu de la mêlée: il ne put rallier les
fuyards.
Une invincible panique s'était emparée de ses hommes. Par bonheur pour
les deux aventuriers, les Français, si vigoureusement attaqués, crurent,
en voyant cesser non-seulement toute attaque, mais encore toute
résistance, à quelque ruse de guerre ayant pour but de les attirer dans
une seconde embuscade, et s'arrêtèrent court d'abord, puis ne reprirent
leur marche que pas à pas, avec les plus grandes précautions.
Mais bientôt, reconnaissant que c'était une vraie déroute, la cavalerie
républicaine se mit à la poursuite des vaincus. Au moment où elle arriva
sur la grande route, fra Pacifico la salua de deux coups de canon à
mitraille, qui lui tua quelques chevaux et quelques hommes; et, moins un
caisson qu'il renversa en y plaçant une mèche communiquant avec une
traînée de poudre, il enleva au grand galop le reste de son artillerie.
Or, le hasard ou un calcul juste de fra Pacifico, voulut qu'au moment
même où, pour ne point se heurter au caisson renversé et barrant la
route, les dragons se séparaient en deux files, chacune suivant un
revers du chemin, le feu se communiquât de la mèche à la traînée de
poudre et de la traînée de poudre au caisson, qui éclata avec un
effroyable bruit, en mettant en lambeaux les chevaux et les hommes qui
se trouvèrent à portée de ses débris.
La poursuite s'arrêta là. Les Français craignirent quelque nouveau
guet-apens du même genre, et les bourboniens purent se retirer sans être
inquiétés.
Mais le prestige qui s'attachait à leur mission divine était détruit. A
la première lutte avec les troupes républicaines, quoique trois fois
supérieurs en nombre à celles-ci, ils avaient été vaincus.
Des deux mille hommes qu'avaient les deux jeunes gens avant le combat,
il leur en restait à peine cinq cents.
Les autres s'étaient dispersés.
Il fut convenu que de Cesare, avec quatre cents hommes, irait rejoindre
le cardinal, et que Boccheciampe, avec cent hommes, se rendrait à
Brindisi pour tâcher d'y réorganiser une colonne avec laquelle il
rejoindrait à son tour le gros de l'armée sanfédiste.
Fra Pacifico, les deux pièces de canon, le caisson qu'il avait sauvés et
ses douze moines restaient attachés à la colonne de Cesare.
Les deux amis s'embrassèrent, et, dès le même soir, prirent le chemin
qui devait conduire chacun d'eux à sa destination.