Lorsque Luisa revint à elle, elle se trouva dans une espèce de café
faisant l'angle de la strada del Molo et de la calata San-Marco. Michele
l'y avait transportée à travers la foule, qui s'était amassée à la
porte, et la regardait par les fenêtres fermées et pas les portes
ouvertes.
Cette foule répétait les paroles du prisonnier et disait en la montrant
du doigt:
--C'est elle qui les a dénoncés.
En rouvrant les yeux, elle avait d'abord tout oublié; mais peu à peu, en
regardant autour d'elle, en reconnaissant où elle se trouvait, en voyant
cette multitude amassée autour de la maison, elle se souvint de tout ce
qui s'était passé, jeta un cri et cacha sa tête dans ses mains.
--Une voiture! au nom du ciel, mon cher Michele! une voiture, et
rentrons chez moi!
La chose n'était point difficile; il y avait alors et il y a encore
aujourd'hui, entre le théâtre Saint-Charles et le théâtre du Fondo, une
station de voitures pour la commodité des dilettanti qui venaient, à
cette époque, assister à la représentation des chefs-d'oeuvre de
Cimarosa et de Paesiello, et qui viennent aujourd'hui assister à celle
des oeuvres de Bellini, de Rossini et de Verdi. Michele sortit, appela
une voiture fermée, la fit approcher de la porte qui donne sur la strada
del Molo, y conduisit Luisa au milieu des vivats ou des murmures des
assistants, selon que ceux-ci, étaient patriotes ou bourboniens, lui
savaient gré ou lui voulaient mal pour sa prétendue délation, y monta
avec elle et referma la portière en disant:
--A Mergellina!
La foule s'ouvrit, la voiture passa, traversa le largo Castello, prit la
rue Chiaïa, et, au bout d'un quart d'heure, s'arrêta à la maison du
Palmier.
Michele sonna vigoureusement; Giovannina vint ouvrir.
La jeune fille avait sur les lèvres cette joyeuse expression des mauvais
serviteurs qui ont une fâcheuse nouvelle à annoncer.
--Ah! dit-elle entamant la conversation la première, pendant que madame
n'y était point, il s'est passé de belles choses ici!
--Ici? demanda Luisa.
--Oui, ici, madame.
--Ici, dans la maison ou à Naples?
--Ici, dans la maison.
--Que s'est-il donc passé?
--Madame aurait dû me dire, dans le cas où l'on m'interrogerait sur M.
André Backer, ce qu'il faudrait répondre.
--On vous a donc interrogée sur M. André Backer?
--Comment, madame! j'ai été arrêtée, conduite à la police, menacée de la
prison si je ne disais pas qui était venu la nuit passée chez madame. On
savait que quelqu'un était venu; seulement, on ne savait pas qui.
--Et vous avez nommé M. Backer?
--Il l'a bien fallu. Dame, je n'ai pas été tentée d'aller en prison,
moi. Ce n'était point pour moi que M. Backer était venu.
--Malheureuse! qu'avez-vous fait! dit Luisa tombant assise et inclinant
sa tête dans ses mains.
--Que voulez-vous! j'ai eu peur, en niant, d'être convaincue, malgré ma
dénégation, et que les mauvaises langues, voyant que j'avais voulu
dissimuler la présence de M. André Backer chez madame, ne dissent que M.
André Backer était l'amant de madame, comme on commence à le dire de M.
Salvato.
--Oh! Giovannina! s'écria Michele.
Luisa se leva, lança un regard d'étonnement et de reproche à la jeune
fille, et, d'une voix douce mais ferme:
--Giovannina, dit-elle, je ne sais quelle raison vous avez de
reconnaître mes bontés par une si grande ingratitude. Demain, vous
sortirez de chez moi.
--Comme il fera plaisir à madame, répondit insolemment la jeune fille.
Et elle sortit sans même se retourner.
Luisa sentit les larmes lui venir aux yeux. Elle tendit la main à
Michele, qui s'agenouilla devant elle.
--Oh! Michele! mon cher Michele! murmura-t-elle en éclatant en sanglots.
Michele lui prit la main et la lui baisa, d'autant plus émotionné qu'il
sentait au fond du coeur que tout ce trouble venait de lui.
--Voilà une soirée mauvaise, en effet, après une belle journée, dit-il.
Pauvre petite soeur! tu étais si heureuse en revenant de Poestum!
--Bien heureuse! bien heureuse! murmura-t-elle. Mais je ne sais quelle
voix me dit à l'oreille que le plus beau et surtout le plus pur de mon
bonheur est passé. Oh! Michele! Michele! quelle chose horrible a dite
cette folle!
--Oui; mais, pour qu'elle ne dise point aux autres ce qu'elle vient de
te dire, à toi, il ne faut pas la chasser. Songe qu'elle sait tout:
l'assassinat de Salvato, l'asile que nous lui avons donné, son séjour
dans la maison, tes intimités avec lui. Eh! mon Dieu, je sais bien, moi,
qu'il n'y a pas de mal à tout cela; mais le monde y verra du mal, et,
si, au lieu d'avoir intérêt à se taire en restant chez toi, elle a
intérêt à parler, ne fût-ce que par vengeance, ta réputation en
souffrira.
--Ne fût-ce que par vengeance, dis-tu? Et pourquoi Giovannina se
vengerait-elle de moi? Je ne lui ai jamais fait que du bien.
--La belle raison! Il y a des esprits mauvais, petite soeur, qui
d'autant plus vous en veulent, qu'on leur a fait plus de bien; et,
depuis quelque temps, j'ai cru m'apercevoir que Giovannina était de ces
esprits-là; Tu ne t'en es point aperçue, toi?
Luisa regarda Michele. Depuis quelque temps aussi, les rébellions de la
jeune fille l'étonnaient en effet. Elle s'était demandé plusieurs fois
la cause de ce changement de caractère et n'avait pu s'en rendre compte.
Elle avait pu s'être trompée; mais, du moment que Michele reconnaissait
comme elle cette mauvaise disposition de la jeune femme de chambre,
c'est que, réellement, cette mauvaise disposition existait.
Tout à coup une lueur lui passa par l'esprit. Elle jeta les yeux avec
inquiétude autour d'elle:
--Regarde, dit-elle, si l'on ne nous écoute point.
Michele s'avança vers la porte, mais sans avoir le soin d'amortir le
bruit de ses pas, de sorte qu'au moment où la porte de la chambre de
Luisa s'ouvrait, celle de la chambre de Nina se refermait. Nina
écoutait-elle, ou cette porte ouverte d'une part et fermée de l'autre
était-elle un pur effet du hasard?
Michele referma la porte, poussa le verrou, et, reprenant sa place aux
pieds de sa soeur:
--Tu peux parler, lui dit-il. Je ne dirai point: «Personne ne nous
écoutait,» mais je dirai: «Personne ne nous écoute plus.»
--Eh bien, dit Luisa en éteignant sa voix et en se penchant sur Michele,
voilà deux choses qui m'arrivent et qui me confirment dans mes soupçons.
Lorsque, la nuit dernière, le pauvre André Backer est venu me voir, il
savait de point en point ce qui s'était passé entre Salvato et moi. Ce
matin, tandis qu'à Salerne je causais avec Salvato, une lettre anonyme
est arrivée, racontant à Salvato qu'un jeune homme m'avait attendu chez
moi la nuit précédente, jusqu'à deux heures du matin, et ne s'était
retiré qu'à trois, après avoir causé une heure avec moi. De qui viennent
ces dénonciations, sinon de Giovannina, je te le demande?
--_Managgia la Madonna!_ murmura Michele, voilà qui était grave. Mais je
ne t'en dirai pas moins: Dans ce moment-ci, et à moins d'une certitude,
ne fais pas d'éclat. Je te donnerais bien un autre conseil, mais tu ne
le suivrais pas.
--Lequel?
--Je te dirais bien: Va rejoindre le chevalier à Palerme; voilà ce qui
coupera court à tous les mauvais propos.
Un vive rougeur envahit les joues de Luisa; elle laissa tomber sa tête
dans ses mains, et, d'une voix étouffée:
--Hélas! répondit-elle, le conseil est bon et vient d'un ami...
--Eh bien?
--Je pouvais le suivre hier; je ne puis plus le suivre aujourd'hui.
Et un gémissement profond s'échappa du coeur de Luisa.
Michele regarda Luisa et comprit tout: la tristesse de Naples confirmait
les soupçons qu'avait fait naître en lui la joie de Salerne.
En ce moment, Luisa entendit des pas dans le corridor de communication.
Mais ces pas ne cherchaient point à se dissimuler. Elle releva la tête
et écouta avec inquiétude. Dans la situation où elle se trouvait, tout
était, en effet, inquiétant.
Bientôt on frappa à sa porte, et la voix de la duchesse Fusco demanda:
--Chère Luisa, êtes-vous chez vous?
--Oh! oui, oui; entrez, entrez! cria Luisa.
La duchesse entra, Michele voulut se lever; mais La main de Luisa le
maintint où il était.
--Que faites-vous donc ici, ma belle Luisa, s'écria la duchesse, seule
et presque dans l'obscurité, avec votre frère de lait, tandis que l'on
vous fait chez moi un triomphe?
--Un triomphe, chez vous, chère Amélie? demanda Luisa tout étonnée. Et à
quel propos?
--Mais à propos de ce qui s'est passé. N'est-il pas vrai que vous avez
découvert une conspiration qui nous menaçait tous, et qu'en la
dénonçant, non-seulement vous nous avez sauvés tous, mais encore vous
avez sauvé la patrie!
--Oh! vous aussi, Amélie, s'écria Luisa en laissant échapper un sanglot,
vous aussi, vous avez pu me croire capable d'une pareille infamie!
--Infamie! s'écria à son tour la duchesse, à laquelle son ardent
patriotisme et sa haine des Bourbons faisaient apparaître les choses
sous un tout autre point de vue qu'elles apparaissaient à Luisa; tu
appelles infamie une action qui eût illustré une Romaine du temps de la
République! Ah! pourquoi n'étais-tu pas ce soir chez nous quand cette
nouvelle est arrivée: tu eusses vu l'enthousiasme qu'elle a excité.
Monti a improvisé des vers en ton honneur; Cirillo et Pagano ont proposé
de te décerner la couronne civique; Cuoco, qui écrit l'histoire de notre
révolution, t'y garde une de ses plus belles pages. Pimentel annoncera
demain, dans son Moniteur, la dette immense que Naples a contractée
envers toi; les femmes, la duchesse de Pepoli t'appelaient pour
t'embrasser; les hommes t'attendaient à genoux pour te baiser la main;
quant à moi, j'étais fière et joyeuse d'être ta meilleure amie. Demain,
Naples ne s'occupera que de toi; demain, Naples t'élèvera des autels,
comme Athènes en élevait à Minerve, déesse protectrice de la patrie.
--Oh! malheur! s'écria Luisa. Un seul jour a suffi pour imprimer une
double tache sur moi! 7 février! 7 février! date terrible!
Et elle tomba renversée, presque mourante, dans les bras de la duchesse
Fusco, tandis que Michele, plein de doute maintenant sur l'action qu'il
avait commise, plein de remords en voyant dans cet état celle qu'il
aimait plus que sa vie, déchirait avec ses ongles sa poitrine
ensanglantée.
Le lendemain, 8 février 1799, on lisait dans _le Moniteur parthénopéen_,
en premier article et en grosses lettres, les lignes suivantes:
«Une admirable citoyenne, Luisa Molina San-Felice, a découvert hier
soir, vendredi, la conspiration ourdie par quelques scélérats insensés,
qui, se fiant à la présence de plusieurs vaisseaux de l'escadre anglaise
dans nos ports, de concert avec elle, devaient, dans la nuit de samedi à
dimanche, c'est-à-dire ce soir, renverser le gouvernement, massacrer les
bons patriotes et tenter une contre-révolution.
»Les chefs de ce projet impie étaient les banquiers Backer père et fils,
Allemands tous deux d'origine et demeurant rue Médina. Ils ont été
arrêtés hier au soir et conduits en prison, André Backer portant, comme
symbole de sa honte, le drapeau royal trouvé chez lui. On y a trouvé
aussi un certain nombre de cartes de sûreté, qui devaient être
distribuées à ceux que l'on voulait épargner. Tous ceux qui n'auraient
point été porteurs de ces cartes étaient désignés pour la mort.
»Diverses arrestations secondaires ont eu lieu à la suite de cette
arrestation principale, et le monastère de San-Francesco-delle-Monache,
attendu l'opportunité du local (chacun sait qu'il forme une espèce
d'île), a été désigné pour servir de prison aux prévenus. Les
religieuses l'ont, par conséquent, abandonné, et sont passées à celui de
Donna-Albina.
»Au nombre des individus arrêtés, outre Backer père et fils; on compte
le curé des Carmes, le prince de Canassa, les deux frères Jorio, l'un
magistrat, l'autre évêque, et un juge nommé Jean-Baptiste Vecchione.
»Un dépôt de cent cinquante fusils et d'autres armes, telles que sabres
et baïonnettes, a été, en outre, trouvé à la douane.
»Gloire à Luisa Molina San-Felice! Elle a sauvé la patrie!»